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Lise Bissonnette et les gazouillis du Web

Publié le 25 avril, 2010 | Pas de commentaires
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Je réagis avec un peu de retard aux remarques de l’ancienne directrice générale du Devoir, Lise Bissonnette, qui, lors de la Journée du livre politique, déplorait la dispersion journalistique sur les multiples plateformes du web où l’on prendrait à tort les gazouillis et autres commentaires pour l’expression de l’opinion publique.

J’y reviens parce que ce n’est pas étranger à un billet que j’ai écrit en sortant du colloque sur le journalisme indépendant justement organisé par Le Devoir, et au cours duquel j’avais déjà pu flairer cette attitude hautaine des journalistes – surtout ceux de l’ancienne garde – envers les plateformes participatives.

Cette fois-ci, ce n’est nulle autre que l’ancienne directrice du quotidien et aussi de la Bibliothèque nationale qui tambourine sur « l’objectivité » journalistique qui souffrirait de ce rapprochement avec le peuple, dont il n’émerge évidemment que des gazouillis (en référence à Twitter). Ah bon. A-t-on analysé en profondeur la tenue des commentaires qui sont faits dans les forums, sur les blogues et même sur Twitter ou Facebook avant de faire tomber le couperet?

S’il est vrai que certains tombent dans l’autopromotion (on pourra citer le cas de Michelle Blanc, qui est loin d’être inintéressante par ailleurs), plusieurs blogueurs sérieux et compétents dans leur domaine d’activité et de commentaire proposent plutôt des textes fouillés avec de nombreuses références, non vers d’autres textes de leur crû, mais plutôt vers d’autres commentateurs, vers des documents officiels, brefs vers des sources crédibles. Mais qui ne sont pas journalistiques, ou pas toutes.

Peut-être touche-t-on alors à l’os, soit la perte du monopole de la « nouvelle », ou peut-être plus encore de l’analyse qui en découle, par la caste journalistique (une revue comme Le Panoptique en sait quelque chose). Celle-ci, se braquant, taxe alors de commentaire fleuve les textes des non-professionnels, alors que les journalistes de plein droit seraient quant à eux « objectifs » selon les critères de la profession, mais quels sont-ils au fait?

Le fameux détachement de l’écriture journalistique, qui réside dans le meilleur cas dans une méthodologie d’enquête indépendante (ce qu’on voit de moins en moins) et dans une écriture non-personnelle (on écarte déjà les chroniques, dont il faudrait bien admettre qu’elles se rapprochent sacrément du blogue, encore que plusieurs chroniqueurs n’aient pas de compétence/formation spécifique par rapport au domaine sur lequel ils tambourinent) soulève quelques questions.

L’historien que je suis sais que les tenants de sa propre discipline prétendaient – certains prétendent toujours – à l’objectivité. Au début du XXe siècle notamment. Il y eut ensuite des chercheurs pour faire un retour épistémologique sur l’écriture historienne pour faire remarquer qu’un auteur, même traitant d’un sujet datant de plusieurs siècle, est toujours conditionné par son contexte socioculturel qui lui confère une lorgnette particulière, différente de celle des générations précédentes, et c’est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt d’une réécriture constante de l’histoire. Le point de vue change avec le temps, répondant aux interrogations précises d’une époque.

Il faudrait bien qu’un jour un journaliste m’explique en quoi il peut s’abstraire de son propre contexte, de son propre point de vue d’auteur pour proposer un texte véritablement « objectif », comme écrit par la main de Dieu. Et en quoi cette objectivité primerait sur le travail d’autres commentateurs. Parce qu’en comparant, sans préjugés, le travail des uns et des autres, on m’excusera de douter de la supériorité par défaut du travail journalistique, qui relève souvent du commentaire d’événement souffrant d’un manque d’analyse et de contextualisation larges et compréhensives de faits et tendances sociaux. En fait, d’un point de vue d’historien ou de sociologue, les journalistes gazouillent autant que les commentateurs du Web, seulement ils sont payés pour le faire. Personnellement, je n’y vois que corporatisme et rapport hautain au reste de la société, et je ne suis pas le seul (on jettera un œil au commentaire de Martin Lessard sur mon récent billet sur le journalisme indépendant et le Web).

Quant aux remarques cyniques sur les 140 caractères auxquels Twitter restreint l’expression, les détracteurs ont-ils seulement remarqué que ces 140 caractères servent, le plus souvent, à lier du contenu et non le déclamer en phrases simples? Il y a toujours eu des gens pour critiquer la modification de pratiques auxquelles ils ont été habitués au courant de leur vie, on appelle ça le conservatisme.

Il importe, certes, de se questionner sur les usages qu’on fait de la technologie, sur la façon d’en maximiser le potentiel et la portée sociale. Or, ce n’est pas en prétendant savoir mieux que tous ce qu’est l’opinion publique (qu’est-elle, au fait, Madame Bissonnette, et en quoi les journalistes la représentent mieux que les autres) et être les seuls à la représenter que les journalistes se mettront en position de converser de façon constructive avec un public qui en a de plus en plus assez des monologues d’autorité.

Force est-il de constater que bien des journalistes, surtout de l’ancienne garde, sont bien peu portés à la conversation, préférant le magistère de leur position corporatiste, alors qu’ils dénoncent souvent eux-mêmes la « tour d’ivoire » des universitaires. Heureusement que certains, souvent plus jeunes, se risquent dans la mêlée, sans pour autant délaisser leur jugement critique (soulignons la mise sur pied récente du blogue de Nathalie Collard, de La Presse, portant sur le monde des médias). Peut-être y gagneront-ils quelques interlocuteurs de choix qui pourront, justement, les faire réfléchir en dehors du seul cadre journalistique qui ne représente pas, malgré ce que certains en pensent, le fin du fin de la réflexion critique.

P.S. En tant qu’analyste dans une boîte de recherche indépendante qui fait beaucoup de sondages, je pourrais parler longtemps de l’interprétation faite par les journalistes de l’opinion publique et, en tant qu’historien, je pourrais également prendre à revers cette même vision de l’opinion publique qui s’est développée au XXe siècle… Mais qui prêtera attention à mes gazouillis, dont je me fais honneur de réserver au Web et à tous, et que je vous invite fortement à commenter ci-dessous?

Liens

http://blogues.cyberpresse.ca/collard/2010/04/07/lise-bissonnette-et-les-gazouillis/

http://www.ledevoir.com/societe/medias/286489/huitieme-journee-du-livre-politique-lise-bissonnette-pourfend-gazouillis-et-placotages

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