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De l’importance de pelleter des nuages

Publié le 1 février, 2007 | Pas de commentaires
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For your thoughts
Hans Kylberg, For your thoughts, 2006
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Voilà donc le temps des fêtes terminé. Hormis les inévitables discussions sur la programmation télévisuelle de l’an passée, sur la perte du sens de cette fête d’amour au profit d’un phénomène économique abject, sur la saison du Canadien de Montréal, sur la famille, la température, la politique et l’importance de la santé, c’est une discussion avec un oncle, un peu hagard comme je pouvais l’être d’avoir abusé d’alcool, qui se relève peut-être d’un intérêt assez général pour que vous puissiez, je l’espère, vous y intéresser. Suite à mon nouvel emploi comme professeur de philosophie, nouveauté bien accueillie par une famille qui peut – enfin – cesser de me dépanner pour se concentrer sur le remboursement de son hypothèque, mon oncle entame avec moi l’inévitable discussion sur l’importance de cette matière dans la formation des cégépiens et cégépiennes. Je ne vais pas vous embêter avec les détails, mais plutôt m’arrêter sur la remarque fort pertinente qui, du moins du côté de mon interlocuteur, a clôturé le débat.

«C’est bien beau, tout ça, mais dans le « vrai monde », c’est pas comme ça que ça fonctionne.»

Mon premier réflexe fut d’affirmer en retour que moi aussi, je le connais, ce «vrai monde», que je l’ai mangé ma ration de beurre d’arachide, que je les ai comptées souvent mes bouteilles vides, que le «vrai» monde, je le connais même si je suis un intello rêveur, un utopiste, un humaniste, un «pelleteux de nuages» et autres péjoratifs pas fins, que hors de mon bureau et de ma salle de classe je vis moi aussi une vie concrète, matérielle, contraignante et chiante, comme la sienne. Mais puisque ces qualificatifs qu’il m’adressait ainsi ne sont malheureusement pas dénués de vérité, je me suis mis à «penser» et j’ai remarqué qu’en acceptant de jouer à ce jeu, je corroborais son idée d’une dichotomie irréconciliable entre un «vrai» monde et un «faux», réflexe purement professionnel qui se situe sans contredit dans cette frange de fiction où je vis parfois. Bienvenue, donc, dans le «faux monde».

Qu’est-ce qui qualifie ce «vrai» monde et disqualifie donc le «faux» pour mon oncle ? C’est cette idée, je crois, que le «monde» de la réflexion n’est soumis à aucune contrainte, que c’est une fuite possible, une fois le minimum assuré, vers un univers de totale liberté où l’on peut divaguer sans fin, à son gré, sans avoir à subir aucunement la «réalité» qui elle, avouons-le, n’est pas du tout jolie et nous impose plus souvent son chemin que nous le nôtre.

Bien entendu, ce «faux» monde de la pensée est un luxe, c’est-à-dire un plaisir que l’on s’offre sans nécessité. Penser, on peut s’en passer sans se porter plus mal, alors qu’on ne peut pas se priver de nourriture, d’un travail (pour la payer, cette nourriture), de la voiture (pour s’y rendre, à ce travail), de la maison (et donc de l’hypothèque), du téléphone cellulaire (pour demeurer en contact, en tout temps, avec ce monde «réel»), de vêtements (et plus les vêtements sont beaux, plus on peut trouver un bon travail afin de manger au restaurant avec son patron pour le garder, ce travail… il y a après tout l’hypothèque à payer), etc. Avec tant de besoins fondamentaux à combler dans le «vrai» monde, tant de contraintes, il semble tout à fait évident que perdre son temps à lire (et pire, à enseigner) les théories abstraites de vieux philosophes décédés est un péché de luxure des pires qui soient, tant pour moi que pour la société qui, ne l’oublions pas, me paye.

La pensée, bien entendu, n’a pas de contraintes. On peut facilement dire n’importe quoi, n’importe comment, à propos de n’importe quel sujet lorsque l’on pense. Si obtenir un diplôme dans ce domaine est si difficile, c’est simplement pour garantir que cette plaie ne s’étende pas trop dans le corps social, pour restreindre une lubie dangereuse, pour décourager les gens de perdre leur temps plutôt que de se consacrer à vivre une «vraie vie» dans le «vrai monde». Ce n’est certainement pas, non, parce qu’il y a des contraintes à la pensée et qu’on ne peut pas dire n’importe quoi à ses professeurs… après tout, on peut aussi bien s’acheter un diplôme sur le net sans aucune différence notable, du moins dans le domaine des sciences sociales et des arts. L’ingénieur, lui, c’est fort différent, a acquis le droit de réfléchir puisque le fruit de sa pensée servira à construire un pont ou un viaduc dans le «vrai monde».

Malgré ces arguments béton, je me demande parfois si le «faux» monde dans lequel je vis en m’efforçant d’apprendre à penser n’est pas plus nécessaire, plus contraignant, plus ardu que de trouver un emploi assez rémunéré pour me payer un cellulaire, outil essentiel à ma survie (au moins quelques années, avant d’avoir la contrainte épouvantable d’acheter un Blackberry). Je songe parfois, j’en ai honte, que prendre le risque de perdre mon temps à développer une réflexion critique et étoffée pourrait (peut-être) s’avérer un pari individuel et collectif plus intéressant que de vivre dans le «vrai monde», celui qui n’offre aucune liberté d’action, aucune possibilité de changement, ces choses-là étant des chimères réservées aux rêveurs et aux intellectuels qui n’ont rien de mieux à faire avec l’argent des contribuables. Pire, je me dis parfois que mon emploi est important, puisque cette liberté volée que je m’arroge, celle d’oser pouvoir penser, agir autrement que dans les cadres stricts et déterminés du «vrai monde» ne peut venir que du «faux monde». Sans cet effort apparent de pensée, de recul, de temps luxueux que je pige honteusement dans vos maigres poches afin de clarifier des problématiques vaseuses, je ne pourrais pas subvertir tous ces cégépiens et cégépiennes à faire de même, car, horreur, j’entretiens encore l’espoir que le passage par cette fiction aérienne permette de changer les lois immuables et lourdes de ce «vrai monde» auquel j’ai, il y a si longtemps, renoncé. Hé oui, j’ai honte de l’être, mais le mot doit être dit, je suis démocrate. J’ai non seulement la prétention présomptueuse de penser, ce qui est déjà terrible en soi, mais surtout celle d’autant plus enflée de penser que le savoir et la pensée, que le «faux monde», sont essentiels à l’exercice de la démocratie, et que ce n’est pas un luxe, mais bien une nécessité que de sortir du «vrai monde». J’oserais même affirmer que la pensée, loin d’être un royaume perché sur un nuage, est le moteur de l’action concrète, un tant soit peu, idiote utopie, que l’on veuille que le «vrai monde» soit un jour nôtre. Bien entendu, un projet social est plus difficile à bâtir qu’un pont, c’est pourquoi, insolence suprême, j’imagine même parfois, lorsque mon trou dans les nuages est si profond que la lumière de la réalité ne me parvient plus que de manière diffuse et faible, qu’il faudrait peut-être mieux financer l’éducation, les arts, et les sciences humaines.

Mais, de retour au «vrai monde» maintenant… je dois aller acheter ma passe de métro si je veux pouvoir dilapider votre argent ce mois-ci.

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