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Perspectives sur les enjeux contemporains | More Perspective on Current International Issues

Éditorial

Publié le 1 novembre, 2007 | Pas de commentaires
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Pilules, diètes, produits de beauté, oméga 3, liposuccion, lifting, on serait porté à croire que le corps revient en force dans la culture occidentale. Si la longue tradition de philosophie morale occidentale fût dominée largement par une ontologie de l’esprit ou de la raison, il semble maintenant que le soin de son propre corps soit la clé vers un comportement moralement bon.

James figurine – 55566688833
Juan Almonacid,
James figurine – 55566688833, 2007
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Il faut retourner à Aristote pour trouver une conception de la morale qui englobe le soin du corps. Quoique dans une position subordonnée à l’esprit, le corps chez Aristote joue un rôle dans l’atteinte de la vie vertueuse. En effet, si seulement les aristocrates de bonne naissance peuvent aspirer à l’ultime échelon de la vie bonne, il n’est pas automatique qu’une telle personne l’atteigne. En plus des qualités de l’esprit, la vie bonne requiert qu’un homme (jamais une femme) soit raisonnablement beau, bien constitué physiquement, et que son corps ne soit pas déformé par l’action corruptrice du travail manuel. Cela dit, bien qu’Aristote valorise également la vie politique, l’ultime vie bonne est une vie contemplative de recherche de la vérité.

Plus près de nous, la morale kantienne nous propose un modèle ou l’être humain est considéré comme rationnel et où l’intention derrière l’action détermine sa valeur morale. Il ne s’agit pas d’obtenir un effet moralement acceptable, mais bien plutôt d’être animé d’une intention qui ne réduise jamais un autre être humain au rang de moyen, mais qui le considère toujours comme une fin en soi.

Bien que ces deux exemples soient loin de résumer la pensée occidentale sur ces questions, il est frappant de constater que l’action morale ou la vie bonne sont intimement reliées aux facultés de l’esprit. Il ne s’agit pas de cultiver son corps comme lieu d’accomplissement moral, mais plutôt de diriger son esprit vers l’atteinte du bon.

Or il semble que la frénésie contemporaine entourant le soin du corps place celui-ci comme ultime espace de la conduite morale. L’individualisme porté à son paroxysme occulte les relations entre les êtres humains, et nous présente le comportement moral comme un soin de son corps. Une personne ‘bonne’ est une personne qui soigne son apparence physique, qui mange bien, qui maintient un ‘poids santé’. Nous sommes portés à juger de la qualité morale d’une personne par son apparence physique. Il est moralement condamnable de ne pas manger ‘santé’, de fumer, de ne pas faire d’exercice et d’avoir des rides. L’idéal moral n’est plus tant de se consacrer à une vie contemplative, ou d’avoir une conduite réglée selon des impératifs dictés par la raison. L’idéal, c’est ce corps mince, en santé, et d’apparence jeune*.

Or, il est intéressant de constater que l’industrie mondiale des produits cosmétiques engrange un chiffre d’affaire annuel de cinq fois supérieur au total global des budgets publics d’éducation. En terme purement financier, nous dépensons cinq fois plus d’argent en soin cosmétiques pour le corps que dans l’éducation des facultés de l’esprit pour nos enfants. Nous n’avons plus besoin de former de citoyens et citoyennes critiques puisque la fin de l’histoire est arrivée et la démocratie libérale est indépassable. Nous n’avons plus besoin de culture générale, mais bien plutôt d’un savoir hyper-spécialisé qui servira une fonction précise dans l’appareil de production. Si chaque individu peut ‘prendre soin de soi’ et rester en santé, il pourra travailler mieux, produire plus et plus longtemps.

Donc, le corps a repris une place de choix dans la morale occidentale, pas comme fin en soi mais plutôt comme paroxysme de l’individualisme et comme instrument de productivité. Pendant ce temps, les corps qui saignent, les corps matraqués des moines birmans, les corps violés des femmes du Darfour, les corps exploités par les besoins de la production, sont occultés au profit d’un corps ‘idéal’, cet idéal qui alimente les coffres de l’industrie cosmétique. Une revalorisation du corps ou une marchandisation du corps ?

Notes

Voir les travaux de la philosophe italienne Michele Marzano

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