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Élucubrations d’hiver servies sur pages concoctées à blanc

Publié le 1 mars, 2007 | Pas de commentaires
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Chevy abstrait (Chevy Abstract)
j.kolo, Chevy abstrait
(Chevy Abstract)
, 2006
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Intéressant phénomène que celui de la page blanche, sujet de l’étude sans prétention ni conséquence proposée ici. Intéressant du moins pour qui n’en souffre pas et peut se permettre de dépenser sans remord quelque temps de réflexion à son profit. Sachant que chaque minute compte – parce que c’est avec des minutes qu’on fait des heures et que si la parole est d’or le temps est, à tout le moins, de l’argent – l’étude des causes et des conséquences de la page blanche représente nécessairement un investissement. Évidemment, selon la logique comptable généralement appliquée à l’ensemble des biens marchands, le cours de la valeur du temps peut varier d’une époque et d’une culture à l’autre en fonction des critères d’épanouissement personnel et social définis par le groupe dominant(1). Mais peu importe les résultats obtenus en fin de parcours, la somme des arguments disponibles en faveur de la réalisation de cette étude est amplement suffisante pour justifier l’entreprise de recherche, d’autant plus que dans ce cas particulier la démarche compte davantage que les seuls aboutissants.Comme c’est la norme lors de tout processus expérimental, la prudence devrait s’imposer à chacune des étapes de cette démarche et intimer au penseur rigoureux la nécessité dans laquelle il se trouve de prendre un recul suffisant vis-à-vis du phénomène étudié pour éviter que ses propres conceptions entrent en interaction avec l’objet de son observation. L’application de ces prescriptions lors du travail d’analyse, qui jumelle théorie et empirisme, devrait permettre d’isoler quelques constantes et de dégager des pistes de réflexion valables permettant de mieux saisir l’essence même du problème de la page blanche.

C’est sciemment que le terme «problème» est employé ici pour souligner les incontestables difficultés qui affectent généralement considérablement les victimes de la page blanche et dont les conséquences sont parfois extrêmement dommageables. D’aucuns remettent en question le fait qu’il s’agisse du plus puissant paralysant d’auteurs aujourd’hui recensé. Cette objection apparaît pourtant non fondée puisqu’elle ne tient pas systématiquement compte de la définition des critères pris en cause lors de la formulation du plan de travail. Ainsi, la censure, la torture et tout autre geste de contrôle physique ou psychologique à l’égard des auteurs étudiés sont volontairement exclus des éléments considérés dans le protocole en question, et ce à des fins d’allègement du propos.

Pour des considérations éthiques usuelles, quelques prémisses prises en compte se doivent d’être présentées ici. À ce titre, il importe de préciser que l’écriture est présumée s’alimenter d’elle-même, dans la mesure où l’acte d’écrire, peu importe la nature ou la structure des propos articulés, est considéré suffisant en soi pour permettre une stimulation de l’inspiration et de la motivation. À leur tour, ces éléments favorisent le processus de rédaction en insufflant une énergie nouvelle née du plaisir que ressent l’esprit à s’extirper de l’état léthargique dans lequel il se trouve depuis la manifestation des premiers symptômes du phénomène de la page blanche.

Pour le plus grand bénéfice des personnes atteintes, il semble que cette intéressante idée de l’écriture en tant que processus auto-stimulé mérite à tout le moins une tentative empirique d’approfondissement des connaissances actuellement disponibles sur le sujet. Car, à tout prendre, la valeur du temps perdu par l’auteur aux prises avec les symptômes de la page blanche, lorsqu’il se fait violence et arrive à aligner quelques mots sans substance apparente, n’est peut-être rien en regard de l’horrible sentiment qui accompagne l’obsédante omniprésence de la page immaculée(2).

Il est aussi pris pour acquis que l’expérience de la page blanche laisse des empreintes profondes dans la conception du monde qu’entretiennent ses victimes. Elle a notamment comme effet de multiplier insidieusement les remises en question qu’entretiennent les protagonistes quant au choix de leur sujet de travail, de l’angle qu’ils déploient, voire à leur propre valeur en tant qu’auteur et les mène à développer le réflexe d’une anticipation constante des symptômes négatifs ressentis lors de la tâche de rédaction à l’origine du trouble. Le degré de stress ressenti par les auteurs en panne d’inspiration se trouve alors en hausse fulgurante, visant directement les sommets de l’hypertension. Il est bien évident qu’un tel régime mène, à moyen ou long terme, à des risques considérables pour la santé.

À la base de ce problème, le facteur temps est un acteur majeur dans la dynamique du système étudié (facteur temps: temps total [tt] disponible auquel on soustrait le temps restant [tr] suite à la manifestation des premiers symptômes de la page blanche [spb] qui possèdent un potentiel de répercussions variable [+/-x]. Il est donc possible d’exprimer le facteur temps sous la forme [tt–tr(spb+/-x)] comme pourraient le faire certains esprits post-modernes). En effet, l’activation des premiers symptômes, la définition du degré d’intensité des effets paralysants ressentis et la durée totale de l’expérience négative sont souvent tributaires, chez l’auteur soumis au trouble de la page blanche, de la confrontation entre les effets anticipés de la gestion du temps qu’il tente machinalement d’opérer et les résultats réellement récoltés. Transmettant au sujet une forte dose d’adrénaline, le stress lié à l’éminente arrivée de la sacro-sainte date (pour ne pas dire dernière minute) d’échéance peut agir comme un puissant dynamiteur s’attaquant à la léthargie inhérente à la simple conceptualisation d’une rédaction à réaliser. Il est alors possible que son pouvoir énergisant soit si puissant qu’il évite l’apparition de certains symptômes tels l’enlisement, la multiplication des remises en question et le désir de fuite ressenti à la simple évocation de la tâche à accomplir.

Néanmoins, il semble que les avantages découlant de cet apport considérable d’énergie issue du stress puissent être réduits à zéro lorsque le degré de la substance dopante qui lui est associée est trop élevé, dépassant un seuil critiquable de tolérance critique et agissant alors davantage comme un frein qu’en tant qu’apport positif à la réalisation du projet d’écriture. L’observation de certains cas majeurs d’intériorisation du phénomène de la page blanche a permis de constater qu’ils conduisent à une pérennité de la paralysie chez les auteurs atteints. Quelques traitements sont alors suggérés de manière à préserver les rares capacités demeurées totalement intactes chez le sujet. Les conséquences d’une telle expérience vécue à un degré d’intensité élevé se répercutent généralement bien au-delà de l’œuvre à l’origine du phénomène de la page blanche. Le repos, l’activité physique et une saine alimentation sont alors fortement suggérés faute de solutions plus spécifiques au traitement du malaise.

L’écriture, en tant qu’acte graphique, posé délibérément ou non, à l’aide d’un matériau traditionnel (encre et plomb viennent spontanément à l’esprit mais toute autre matière organique suffisamment consistante peut raisonnablement être considérée) ou via les nouvelles technologies de l’information et des communications (voire l’ordinateur et ses adjuvants), en tant que geste engagé, spontané ou désincarné menant éventuellement à la création d’un message intelligible aux yeux d’un pair, lecteur habileté à déchiffrer le langage emprunté, est un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre. Il est inutile de souligner à quel point il s’agit d’un thème stimulant sur lequel il serait pertinent de se pencher lors de la manifestation des terrifiants premiers symptômes de la page blanche. Une étude réalisée récemment arrive d’ailleurs à la conclusion que le simple fait d’écrire contribue à combattre les symptômes liés au fameux phénomène de la page blanche(3).

Notes

(1) Les profits tirés de l’étude de la panne d’inspiration, reposant sur la même définition malléable des critères d’épanouissement, sont eux-aussi sujets de la variabilité des taux de rendement associés à la valeur du temps. Mais il est à noter que le plaisir que procure l’étude du phénomène de la page blanche, lorsqu’il est accordé à un esprit délesté des contraintes qui l’enserrent habituellement, peut grandement contribuer à opérer chez ce dernier un effet relaxant dont la nature thérapeutique n’est plus à démontrer. La valeur déjà considérable de l’exercice et les nombreux bénéfices recueillis par le sujet qui s’y prête délibérément sont ainsi décuplés.
(2) La quête de solution est impérative puisque la multiplication des occupations de nature intellectuelle a pour conséquence directe l’augmentation croissante des cas de trouble de la page blanche; quel écrivain, journaliste, compositeur ou étudiant ne s’est jamais trouvé devant l’impérative nécessité de réaliser une oeuvre pour laquelle, sans motif apparent et raisonnablement important, il s’est trouvé profondément troublé par l’immensité, l’âpreté et la blancheur d’une page jetée sur la table ou tendue sur l’écran et ne demandant qu’à être emplie généreusement, tartinée d’un contenu à inventer, goinfrée jusqu’à dégouliner de caractères se voulant significatifs?
(3) Voir notamment «Élucubrations d’hiver servies sur pages concoctées à blanc»

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