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La maladie de la santé

Publié le 1 septembre, 2008 | Pas de commentaires
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L’ancien ministre de la santé du Québec, Philippe Couillard, a tiré sa révérence de la politique le 25 juin dernier. Ses deux derniers gestes politiques en tant que ministre auront été de réduire de moitié le coût du permis d’exploitation d’une clinique privée et d’autoriser les cliniques privées à dispenser une cinquantaine de nouveaux traitements, jadis réservés au secteur public. Hors, quelques semaines plus tard, l’ancien ministre Couillard pose fièrement dans son nouveau bureau chez Persistence Capital Partners, le premier et plus grand fonds d’investissement privé en santé au pays et propriétaire des cliniques privées Medisys. Outrée, l’opposition crie au conflit d’intérêt, et l’ombudsman de l’Assemblée nationale est mis sur le cas. Les grands médias en rajoutent en révélant que Couillard a bel et bien eu des discussions avec son futur employeur alors qu’il était toujours en fonction. Mais au-delà du conflit d’intérêt individuel, n’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur le rôle des élites politiques en face des pressions exercées en vue de privatiser les derniers grands bastions des services publics ?

sick
Donna, sick, 2004
Certains droits réservés.

La situation actuelle du système public de santé canadien offre son lot d’ironies. Les critiques venant de la droite soulignent l’inefficacité générale du système, marqué par des listes d’attentes aux délais inacceptables et une bureaucratie qui freine le bon fonctionnement de l’appareil tout en absorbant plus que sa part de financement. Les gens devraient pouvoir payer pour leurs traitements s’ils le désirent. À gauche, les limites du système sont également notées, mais il reste tabou de proposer l’existence d’un système privé en parallèle du système public. Les ironies proviennent, d’une part, du fait que la gauche semble oublier qu’un système privé de santé existe déjà bel et bien au Canada. En effet, près de 30% des soins de santé au pays sont offerts au privé, pensons seulement aux soins dentaires et aux soins de la vue. D’autre part, les limites du système de santé public ne sont pas, comme veut le croire la droite, inhérente au fait même qu’il soit public. Il n’y a pas de tare originelle qui empêcherait n’importe quel système de service public de fonctionner adéquatement. L’idéologie du marché fait ici son œuvre, et il est important de souligner que la pensée magique voulant que le marché règle tous les problèmes se fonde sur une vision édulcorée de l’économie de marché capitaliste. Si le système public montre des signes d’essoufflement, ce n’est donc pas tant une conséquence directe de son caractère public, mais plutôt un effet de l’offensive du capital privé sur les services publics en général depuis le milieu des années 1980.

Le domaine de la santé est de juridiction provinciale au Canada. Toutefois des ententes fédérales-provinciales en terme de fiscalité, entre autres, ont historiquement résulté en un partage des coûts en santé entre les deux paliers de gouvernement. Vers la fin des années 1990, le gouvernement fédéral, sous l’influence de l’idéologie néolibérale, a réduit ses dépenses publiques de façon drastique. L’une des manières utilisées fut de regrouper l’ensemble des transferts aux provinces en santé, éducation et autres programmes sociaux dans la même enveloppe pour ensuite réduire significativement sa contribution financière dans ces domaines alors que les coûts, eux, allaient en croissant, notamment en santé. Au début des années 2000, alors qu’Ottawa nageait dans les surplus budgétaires, la majorité des provinces a accumulé les déficits. La santé, mais aussi l’éducation ont été profondément affectés par cet état de fait. La situation actuelle du système de santé est donc à mettre dans le contexte d’un sous-financement, plutôt que d’être le simple résultat d’une incapacité de gestion intrinsèque au secteur public. Avant de jeter le système public aux poubelles, peut-être devrions-nous examiner s’il fonctionne mieux lorsque financé adéquatement. Peut-être aussi devrions-nous demander aux moins fortunés de nos amis américains dans quelle situation leur système privé les place.

Il semblerait logique de considérer les politiciens comme des gardiens du bien public. Après tout, ce sont des officiers de l’État. Mais lorsque nous examinons l’agenda politique du néolibéralisme, nous voyons que l’État devient lui-même une menace pour les institutions publiques. Au Canada, les intérêts privés ne se limitent pas au lobbying pour infiltrer le domaine public. Les politiciens eux-mêmes sont parfois les meilleurs avocats des classes possédantes. Couillard n’est pas le seul exemple d’un politicien qui sait de quel groupe social il doit défendre les intérêts et à quel groupe social il retournera après sa carrière politique.

Il ne semble pas que ce soit une bonne idée de laisser les politiciens défendre l’intérêt public. Les forces sociales dans le public ne doivent pas prendre la séparation artificielle entre l’État d’un coté et les intérêts privés de l’autre pour acquis. Les politiciens répondent aux pressions de leur électorat, mais si celles-ci ne sont pas maintenues sans relâche, ils vont sans doute s’occuper des intérêts chers à ceux qui détiennent déjà des bases de pouvoir social et économique importantes. Ce n’est pas seulement une question de garder notre système de santé public en vie en le finançant adéquatement et en critiquant le gaspillage des fonds publics (notamment dans le support de l’invasion d’un pays étranger), mais il s’agit aussi de reconnaître que l’État et les politiciens ne représentent pas de facto le «public» et ne méritent pas une confiance aveugle dans la défense de la continuité d’un accès égal aux soins de santé. Cette défense est l’affaire de tous.

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