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Marché et agriculture : au-delà de la crise financière

Publié le 1 novembre, 2008 | Pas de commentaires
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En ces temps de crise financière et de récession, les critiques sont nombreuses envers la dérèglementation des marchés financiers. Alors que certains, comme Joe Biden, plus conservateurs, se limitent à cette critique, d’autres remettent en cause la totalité de l’approche néolibérale en matière de finance. La récente conférence Asie-Europe a vu le gouvernement chinois exprimer son désir de voir une recrudescence du contrôle politique sur les marchés financiers globaux. Un front commun Europe-Asie semble se dessiner en vue du sommet du G-20 le mois prochain à Washington, front qui voudrait, pour employer l’expression de l’UE, mettre sur pied un «nouveau Bretton Woods». Ce qui est moins discuté, dans les sphères médiatiques et politiques en général, est l’impact des politiques néolibérales sur l’agriculture mondiale. Loin des clameurs de Wall Street et de Tokyo, la situation globale des paysans s’est détériorée de façon drastique sous l’influence des politiques néolibérales adoptées au niveau national et promues par des institutions internationales telles le FMI et l’OMC. Un bref coup d’œil sur quelques points chauds de cette réalité agraire devrait contribuer à poursuivre l’examen critique du néolibéralisme au-delà de la crise financière.

Carrots
Sivaprakash Kannan, Carrots, 2006
Certains droits réservés.

L’Inde représente à bien des niveaux un exemple probant des effets néfastes du développement économique mené en harmonie avec les principes néolibéraux. Bien qu’elle soit unique, la situation indienne trouve tout de même des échos un peu partout dans le Sud Global. Les réformes de marché dans le secteur agraire en Inde datent de la fin des années 1980 et le début des années 1990. En gros, avant ces réformes, les paysans indiens recevaient des garanties du gouvernement : un prix minimum pour les récoltes, ainsi qu’un système de paiements de support qui était en place en cas de sécheresse ou de mauvaise récolte. L’irrigation, les infrastructures et la recherche et développement des nouvelles techniques étaient soutenues par des programmes gouvernementaux.

Les années 1990 ont vu ce filet de sécurité être démantelé par l’État en vue de laisser libre cours aux forces du marché. La chute des prix qui s’en est suivi ainsi que la pénétration de la campagne indienne par des multinationales telles Monsanto ont placé les paysans dans une situation de double dépendance : l’une envers le système de crédit, l’autre envers les semences de Monsanto. La situation de l’endettement des paysans, en Inde et ailleurs, est tout simplement incroyable. Dans le district d’Andra Padresh, par exemple, 82% des fermiers sont endettés(1).

D’autant plus alarmant est le taux de suicide grimpant dans les zones rurales. Plusieurs études ont liés ces taux de suicide anormalement élevés aux situations financières intenables des paysans(2). La prolifération du marché noir de vente d’organes humains tels des reins est aussi liée à ce phénomène d’endettement généralisé. En gros, accablés de dettes, incapables de rembourser des prêts qui étaient censés les aider à optimiser leur production, certains paysans sont contraints à l’abandon de leurs terres alors qu’un nombre grandissant d’entre eux vendent leurs organes ou se suicident. Les taux de suicide alarmants répertoriés dans les régions rurales de l’Inde, de la Corée du Sud, et même de l’Australie, témoigne du désarroi des paysans endettés. Les États-Unis avaient d’ailleurs connus une hausse semblable des taux de suicide en région rurale lors de la vague de banqueroute des fermes dans les années 1980(3). Alors que les fermiers et paysans de pays comme l’Inde ont été soumis aux forces disciplinaires du marché, les agriculteurs américains, européens et japonais ont continué de bénéficier de généreuses subventions de la part de leur gouvernement. Il est tout simplement impossible pour les agriculteurs du Sud Global de soutenir la compétition dans ces conditions.

Dépendants du système de crédit, les paysans voient également, par voie détournée, leur terre devenir propriété de compagnies comme Monsanto, qui les pousse à semer du coton pour s’intégrer au marché mondial, recevoir de l’argent et payer leurs dettes. Ayant développé des variétés de semences de coton génétiquement modifiées qui colonisent les terres une fois plantées, Monsanto s’assure le monopole de la vente des semences dans des districts complets de la campagne indienne, mais aussi partout ailleurs dans le monde. La stratégie est assez simple. La semence est génétiquement modifiée de façon à ce qu’elle résiste aux pesticides de la même compagnie. Une fois ces pesticides répandus, seuls les semences OGM de Monsanto pourront effectivement pousser sur ces terres. Puisque Monsanto détient le brevet sur cette variété génétique, les paysans sont contraints d’acheter leur semence à Monsanto. À chaque période de plantation, les paysans n’ont d’autres choix que de s’approvisionner en semences auprès des distributeurs locaux de Monsanto. Si la première fois, Monsanto avait distribué ses échantillons de façon gratuite et même dans certains cas offert des incitatifs de crédit aux fermiers, lorsque ceux-ci reviennent l’année suivante les prix ont augmenté, jusqu’à ce que Monsanto, détenant un monopole de fait sur la vente des semences, puisse demander le prix le plus élevé possible(4).

Les résultats des politiques néolibérales en matière agricole sont dans la plupart des cas désastreuses pour les agriculteurs. L’objectif avoué de ces politiques était d’élever le niveau de vie des populations rurales. D’ailleurs, le gouvernement indien, pour reprendre notre exemple, s’est targué d’avoir fait reculer la pauvreté de façon marquée depuis la fin des années 1990. Cependant, un examen de la situation par l’économiste Utsa Patnaik a révélé que l’apparente baisse de la pauvreté était en fait une fiction statistique. Alors qu’au début des années 1970, plus de la moitié de la population était classée comme pauvre, en 1993, ce n’était plus qu’un tiers, puis, en 1999, un quart. Patnaik a montré que ce dont il s’agissait en réalité était plutôt un abaissement du seuil statistique à partir duquel une personne était déclaré pauvre. Si en 1970 vivre au seuil de la pauvreté permettait à un individu d’ingérer 2400 calories par jour, en 1993, ce même seuil permettait l’ingestion de seulement 1970 calories par jour. En 1999, on en était à 1890 calories par jour(5). En abaissant constamment le seuil de pauvreté, le gouvernement indien a pu se féliciter d’avoir combattu efficacement la pauvreté, notamment à l’aide des réformes de marché en agriculture, même si la réalité sur le terrain est loin d’être aussi simple.

La formation de mouvements de paysans contre les réformes néolibérales de marché continue de prendre de l’ampleur, malgré les violences, exactions et assassinats dont ces groupes font l’objet de la part d’autorité publique et de forces privées(6). Au Brésil, les membres du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans-Terre font partie du plus grand mouvement social du monde, La Via Campesina, avec ses 150 millions de membres aux quatre coins de la planète, alors qu’en Inde le Karnataka State Farmer’s Association regroupe 20 millions d’agriculteurs. S’organisant dans le but de briser leur dépendance au marché, au crédit et aux multinationales, ces mouvements voient également le taux de suicide chuter considérablement parmi leurs rangs. L’auto-gestion communautaire proposée par ces groupes et leurs émules dans le monde représente une voie beaucoup plus prometteuse que la poursuite des réformes de marché qui ont retiré toute autonomie aux agriculteurs.

Notes

(1) Raj PATEL, Stuffed and Starved, Londres, Portobello books, 2007, p.31.
(2) Ibid. voir aussi MOHANTY, «We are like the living dead’: Farmers Suicides in Maharashtra, Western India», Journal of Peasant Studies, vol. 32, n.2, pp.243-76.
(3) PATEL, p.27.
(4) Ibid., p.134-146 et 153-8.
(5) Utsa PATNAIK, Theorizing Food Security and Poverty in the Era of Economic Reforms, 2005, disponible au: www.mfcindia.org/utsa.pdf(6) PATEL, p.16.

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