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Borat: leçons culturelles sur l’Amérique

Publié le 1 février, 2007 | Pas de commentaires
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La récente sortie en salle du long métrage Borat, réalisé par Larry Charles, a créé une véritable controverse, tant auprès du public que dans les médias, et ce, à l’échelle mondiale. La raison de cette polémique? Le choc des cultures, thématisé, mis en images – images parfois authentiques, parfois fictives – et lancé à la figure du spectateur sous des couverts humoristiques.

Borat à Cologne
Vividbreeze alias Christoph, Borat à Cologne, 2006
Certains droits réservés.

Dans la salle de cinéma, des rires francs, surpris, cinglants et gras fusent. Mais aussi, par moments, se font entendre des rires nerveux, gênés. C’est que le film Borat œuvre dans l’irrévérencieux, dans le politiquement incorrect.Borat nous présente les tribulations d’un Kazakh à la découverte d’un pays, les États-Unis, mais surtout de ses habitants. Car ce dont le film traite avant tout, ce sont des mœurs, étalées à la caméra, confrontées les unes aux autres, bouleversées par autrui, par ce qui est étranger, par ce qui n’est pas conforme à soi. Ainsi, un mélange de véritables images tournées sur le vif et de scènes manifestement scénarisées, ou du moins, prévues et préparées, forment un melting pot de gags sur un sujet sinon tabou, du moins épineux: la différence, qu’elle soit culturelle, ethnique, ou sexuelle. Comment représenter et réfléchir le climat interculturel? L’humour est sans doute une façon de le faire, médiant la dysfonction par le rire. Parce qu’évidemment, sous les apparences loufoques du film, se terre un malaise important, celui d’un conflit de valeurs.

Au tout début du film, le journaliste Borat (incarné par l’acteur britannique Sacha Baron Cohen, alias Ali G.) entreprend d’abord de nous présenter son pays, le Kazakhstan, ex-république soviétique en plein développement, par un petit reportage maison qu’il a lui-même concocté. Avec, entre autres, le concours de prostitution et la course sportive aux Juifs, Borat détaille les nombreuses activités qui font le charme de son coin de pays, un lieu obscur et peu connu en Occident. Cette image du Kazakhstan, fabriquée de toutes pièces, fait preuve d’une chose: on peut faire croire ce que l’on veut à l’aide d’une caméra, en l’occurrence «construire» un pays et lui inculquer un folklore particulier. Ainsi, plusieurs se seront faits prendre au jeu et y auront vu le portrait d’un coin qu’ils ne connaissent pas, saisissant la caricature pour un calque. En fait, les prises de vues censées présenter le Kazakhstan ont été tournées dans un petit village tzigane de Roumanie, Moroieni, rajoutant ainsi à l’effet de simulacre de la scène. Le faux documentaire, «documenteur» ou «mockumentary» comme l’appellent les anglophones, semble au goût du jour…

Notre journaliste Borat est par la suite envoyé en Amérique, où il est chargé de tourner un documentaire didactique destiné aux Kazakhs, afin de leur fournir quelques «leçons culturelles» sur les États-Unis. Sacha Baron Cohen se fait ici passer pour un véritable journaliste kazakh, se servant du fait que ce pays est pratiquement inconnu en Occident pour véhiculer des idées tout à fait farfelues sur celui-ci, et interroge plusieurs personnes à propos des États-Unis. On a attribué l’expression «caméra volée» à cette façon de filmer des gens, non pas à leur insu, mais en leur faisant croire qu’ils se trouvent en présence d’un authentique reporter. D’un groupe de féministes à un gang de «yo», du bureau d’un représentant républicain à un cours privé d’étiquette, en passant par des cow-boys quasi mythiques du far west, Borat expose de façon excessivement naïve sa vision du monde et la confronte à celle de gens très différents.

Si l’image du Kazakhstan que le film nous présente nous paraît à tout le moins surréaliste et teintée d’obscurantisme, le portrait qu’il brosse de l’Amérique n’est guère plus flatteur. Cette présentation préalable du Kazakhstan constitue en fait un jeu de miroir avec celle que l’on fait des États-Unis, la seconde se voulant en opposition quasi antithétique avec la première mais finissant par y ressembler étrangement. Car si on rit de l’image créée de toutes pièces du Kazakhstan, on se moque également de l’Amérique qui elle est captée sur le vif. Borat et son équipe ont su croquer des scènes documentaires authentiques de racisme, d’antisémitisme, de misogynie, d’homophobie, bref, de comportements considérés comme obsolètes en Amérique, mais qui semblent néanmoins se tapir de façon latente sous l’hypocrisie ambiante.

Bien sûr, ces propos sont provoqués par les paroles elles-mêmes empreintes de préjugés, entre autres antisémites, que Borat profère – soulignons que l’acteur Sacha Baron Cohen est lui-même Juif –, comme pour inciter ses interlocuteurs, mis ainsi en confiance, à en rajouter. Borat tend donc un piège aux intervenants, qui plus souvent qu’autrement, s’y font prendre. On se sert d’un personnage, avouons-le, particulièrement niais et faussement innocent, posant des questions à caractère raciste et misogyne, pour manipuler et ainsi tirer quelques vers parfois horribles du nez des protagonistes. Par exemple, lors d’une séance de rodéo, Borat discute de l’homosexualité avec un cow-boy rencontré sur place. Ses propos homophobes arrachent un «il faudrait les pendre» à son interlocuteur, très à l’aise de prononcer ces paroles devant un homme partageant visiblement la même opinion. Lors de ce rodéo, on filme l’assemblée encourageant vivement Bush à «boire le sang des Irakiens». Dans le même ordre d’idées, Borat se fait conseiller par un marchand d’armes afin d’acheter un fusil «capable d’éliminer facilement un Juif». Le vendeur, heureux de faire de bonnes affaires, lui recommande illico quelques modèles assez puissants pour les desseins antisémites de Borat. La teneur documentaire de certaines scènes (notamment l’assemblée d’évangélistes en similitranse, ou encore le fameux rodéo) présente par ailleurs des foules menées par un instinct grégaire apeurant.

Rappelons que si le personnage de Borat est fictif et construit d’une manière frisant l’exagération, il échange pourtant avec de véritables personnes. Certains protagonistes possèdent en effet un naturel qu’il serait ardu d’associer à une action préparée. Une des forces du film tient ainsi au fait que Sacha Baron Cohen a dû, pour plusieurs scènes, improviser, ne pouvant prévoir d’avance les réactions de ses interlocuteurs, qui croient avoir affaire au journaliste kazakh. Qui plus est, la langue parlée par le journaliste avec son équipe technique n’est pas, comme le film le fait croire, la langue kazakhe, mais bien l’hébreu!

La caméra documentaire est sans doute celle qui permet le mieux de prendre le pouls des mœurs d’un pays. Or, cette caméra est également celle qui modifie, par le simple fait d’être là, les réactions des protagonistes. Sur ce point, il est difficile de séparer l’image documentaire véritable, authentique, de l’action scénarisée, prévue, préparée. Il faut donc garder en tête le fait que si les scènes documentaires sont captées sur le vif, elles n’en sont pas moins le fruit d’images construites, où l’action a été provoquée, et qu’elles sont orientées selon le point de vue de ceux qui se trouvent derrière la caméra. Ainsi, on sent, dans le montage, la manipulation des images et du propos pour des visées choc.

Bien sûr, le film peut-être perçu différemment selon le degré de lecture qu’on en fait. Le premier offre un film tout à fait vulgaire et grossier, truffé de blagues de mauvais goût. Mais le fait est que ce mauvais goût appuie précisément sur des cordes sensibles. Quant au second degré, il propose pour sa part le portrait réflexif d’une Amérique réactionnaire. On ne sera pas surpris de constater que le tableau, par moments assez cliché, est peu flatteur pour les Américains, et que, loin de constituer un hommage aux États-Unis, le film se dresse plutôt en critique au vitriol, fardée d’un humour sardonique.

Références

CHARLES, Larry. (2006) Borat: Cultural Learnings of America for Make Benefit Glorious Nation of Kazakhstan. [pellicule 35 mm] 84 min.

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