Le Panoptique

Perspectives sur les enjeux contemporains | More Perspective on Current International Issues

Ces filles-là : celles qui dérangent

Publié le 1 mars, 2007 | Pas de commentaires
Par

Télécharger l'article au format PDF

Le dernier documentaire de Tahini Rached, Ces filles-là (El-Banate Dol), a été présenté en sélection officielle, hors compétition, au dernier Festival de Cannes 2006. À l’affiche depuis peu dans les cinémas montréalais, ce film soulève de sérieux questionnements sur l’état de la condition féminine en Égypte. Difficile de rester indifférent.

 Motel illusion
zen Sutherland, Motel illusion, 2007
Certains droits réservés.

Cinéaste continue à l’Office national du film (ONF) de 1980 à 2004, Tahini Rached retourne en Égypte, son pays d’origine, pour nous plonger dans l’univers de la rue au Caire, tel que vécu par de jeunes femmes. Au contact de Tata, Mariam, Abir et Donia, le spectateur découvre une réalité où règnent quotidiennement la brutalité physique et verbale, l’oppression policière, la toxicomanie, l’automutilation, la prostitution, les enlèvements, les viols individuels et collectifs. Si ces jeunes femmes se retrouvent dans la rue, c’est par choix, celui de fuir le nid familial pauvre, oppressant et souvent abusif qui bafoue leurs droits. La vie doit être autrement. Leur existence marginale est un cri assoiffé de justice et de liberté, un affront au code strict et patriarcal de la société égyptienne contemporaine qui renferme ces adolescentes dans un carcan culturel et religieux trop lourd à porter.

Par l’intermédiaire de l’Association Village de l’espoir, qui travaille avec les enfants de la rue depuis 15 ans et avec l’UNICEF depuis 2003, Tahini Rached est parvenue à établir un rapport de proximité avec ses protagonistes. Il aura fallu 6 mois de préparation pour gagner leur confiance et 6 semaines de tournage pour réaliser le film. La réalisatrice voit à travers ces jeunes femmes révoltées un fort potentiel social capable de changer les mœurs et les mentalités. Cette vitalité est symbolisée d’entrée de jeu lorsque Tata est filmée traversant les avenues tourbillonnantes de la capitale à dos de cheval. Les thèmes de l’insoumission et de l’évasion sont abordés à travers ce motif récurrent et par des scènes où les filles fuient dans la drogue et divulguent à mi-voix leurs espoirs d’un avenir empreint d’amour.

Pour la documentariste, ces êtres qui ont ce désir d’un ailleurs meilleur sont tout le contraire de ce qu’on dit d’eux: des perdus… Le travail de valorisation est ancré dans la démarche cinématographique de l’artiste engagée, qui a invité Tata, Mariam, Abir et Donia à créer le film qu’elles désiraient faire, de sorte que la hiérarchie entre les cinq disparaît. Grâce à l’appropriation du médium par les protagonistes, la caméra n’est plus un intermédiaire, mais un objet qui parle de lui-même et qui se faufile parmi la jungle urbaine pour construire des portraits à la fois intimistes et collectifs de la détresse d’une délinquance prise sur le vif.

Filmé de l’intérieur, ce documentaire à forte portée sociale provient d’un pays rarement dépeint sur nos écrans, qui nous a peu habitués à de telles images d’adolescentes se rebellant contre l’ordre établi. Les effets de la censure et le peu de sympathie que cette situation suscite auprès des Égyptiens sont autant d’obstacles qui ne permettront pas la sortie du film dans les salles commerciales égyptiennes, la diffusion locale se limitant presque exclusivement aux centres communautaires. Si ces jeunes délinquantes préfèrent rester dans la rue, c’est qu’elles s’y sentent mieux qu’à la maison, une réalité que la société égyptienne n’est peut-être pas disposée à entendre.

Or, dans la rue, les conditions de vie sont très difficiles. Le corps sexué d’une femme représente un appât facile pour un prédateur sexuel, poussant certaines jeunes femmes à se travestir en garçon, et ce, afin de dissimuler tant bien que mal leur véritable identité. Entre elles, la solidarité s’installe pour mieux se défendre contre ceux qui veulent les attaquer. Dans cette âpre misère, la survie est un enjeu quotidien. Fort heureusement, par moments, leur destinée croise celle de personnes bienveillantes qui leur donnent un peu d’appui: un restaurateur des alentours prête chaque nuit un coin de son restaurant à l’une pour dormir, un coiffeur est vu s’occupant des cheveux de Tata, et Hind, une femme pratiquante et voilée, longtemps sans enfant, offre un support affectif à «ses soeurs» envers lesquelles elle ressent un véritable dévouement maternel.

Dans Ces filles-là, la délinquance est une partie intégrante de la vie de quartier. La sexualité vécue de manière incontrôlée au gré de rapports fortuits et souvent forcés conduit ces femmes à avoir des grossesses indésirables, gonflant le nombre d’enfants dans la rue. Une des jeunes filles enceintes accouche seule pendant le tournage. La naissance du petit garçon est célébrée au milieu du chaos par la confection d’un berceau «pharaonique» en carton, une manière de consacrer une existence anonyme, puisqu’un enfant né illégitimement n’est aucunement reconnu par l’État civil. Comme il est souvent impossible d’identifier le père, les Égyptiennes seules ne peuvent obtenir d’actes de naissance pour leurs enfants. Ainsi, aujourd’hui, selon l’UNICEF, le nombre d’enfants sans abri vivant dans la capitale égyptienne oscillerait entre 15 000 et 20 000. La délinquance juvénile est donc un phénomène social en pleine expansion, entre autres à cause des difficultés socioéconomiques grandissantes que connaît le pays(1).

La perspective de Tahini Rached est intéressante, car son regard est neutre, respectueux et ne privilégie en rien les clichés misérabilistes. Sa position est à la fois celle de l’engagement et de la distanciation. Née au Caire, en Égypte, en 1947, Tahani Rached s’est établie au Québec en 1966. En 1997, la cinéaste était retournée dans sa ville natale pour y filmer Quatre femmes d’Égypte, quatre intellectuelles divisées par leurs croyances religieuses et politiques, mais unies par l’amitié. Le va-et-vient entre deux continents est ressenti dans la qualité du traitement du sujet même dans Ces filles-là. Certains faits durs, comme l’échange de faveurs sexuelles entre les femmes et les policiers à qui elles ont demandé de les protéger, de même que la violence faite aux jeunes filles incarcérées(2), sont négligés au profit de scènes où la profonde humanité des protagonistes ressort. Quelquefois, Tata, Mariam, Abir et Donia cherchent à se faire belles: elles dansent, chantent et veulent connaître l’amour. Le rire les anime. En ce sens, la réalisatrice brouille les repères entre misère et espoir, afin de faire tomber les préjugés.

Notes

(1) PRIOLET, Florence et QUENET, Annabelle. (13 janvier 2006) Communiqué de presse : Ouverture de mission en Egypte : promouvoir l’accès aux soins des jeunes filles à la rue. [en ligne] 1 page.
<http://www.medecinsdumonde.org/presse/communiques/cpegypte2006/presse_view>. Consulté le 3 février 2007.
(2) BENCOMO, Clarisa. (février 2003) Charged with being children: Egyptian Police Abuse of Children in Need of Protection [en ligne]. Consulté le 3 février 2007.

Filmographie

RACHED, Tahini. (2006) Ces filles-là. 68 min.
RACHED, Tahini. (2004) Soraïda, une femme de Palestine.
RACHED, Tahini. (2001) À travers chants.
RACHED, Tahini. (1997) Quatre femmes d’Égypte.
RACHED, Tahini. (1990) Au chic resto pop.

Creative Commons License
Cet article est publié sous un contrat Creative Commons.

Commentaires

Répondre