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Culture de la majorité silencieuse à Cuba : un pas vers la liberté?

Publié le 15 janvier, 2009 | 1 commentaire
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Est-il encore possible, aujourd’hui, de créer sur l’île de Cuba? La Revolución a-t-elle dicté le rythme de la création cubaine depuis un demi-siècle? Suite à la passation officielle des pouvoirs de Fidel Castro Ruz à son frère Raúl, nous sommes en droit de nous demander si ce changement parviendra à apporter une certaine liberté créatrice aux Cubains.

Cuba-pa-pa!
Rob Stradling, Cuba-pa-pa!, 2006
Certains droits réservés.

24 février 2008, Cuba. Fidel Castro Ruz, gravement malade, transmet les rennes du gouvernement à son frère Raúl. Pour certains, rien ne changera dans la politique et l’ouverture du gouvernement révolutionnaire. Pour d’autres, il s’agira désormais de protester contre le nouveau président et de l’enjoindre à pratiquer une politique gouvernementale plus permissive. Cependant, depuis l’arrivée de Raúl Castro Ruz, rien ne laisse croire que la pratique de la censure s’éclipsera. Certains artistes en exil espèrent un changement radical qui leur permettrait de revenir sur cette île qui leur est si chère.

Cuba, exil en tête

Si l’ouverture, du point de vue économique, semble possible pour l’île cubaine, la liberté de création l’est beaucoup moins. En effet, tout laisse croire que le peuple cubain n’est toujours pas libre de créer, sauf si ses créations respectent la pensée du régime révolutionnaire, bien ancré depuis 1959. Plusieurs artistes et écrivains exilés espèrent qu’un changement se fera du point de vue démocratique et que la censure ne sera plus reine en ce pays. C’est le cas de Zoé Valdès qui, suite à la parution de son roman anti-castriste La nada cotidiana, a dû fuir le pays il y a un peu plus d’une dizaine d’années. Depuis, elle se bat pour la démocratisation du pays qu’elle aime tant :

«J’espère qu’une fois achevé le show international des pleureuses après le décès, Cuba pourra renaître dans toute sa splendeur et montrer au monde son visage le plus beau, celui de la liberté, et celui d’une société dont la culture fut toujours solide parce que fondée sur un riche métissage, mêlant dans ses veines les sangs indien, européen, africain et chinois. Et c’est ce qui sauvera l’île de la haine.(1)»

Figure de proue des écrivains cubains exilés, Zoé Valdès tente, depuis sa résidence française, de redonner espoir au peuple cubain. L’auteure n’a qu’un désir, celui de voir enfin sa terre natale accéder à un régime démocratique empreint de liberté.

L’exiguïté de la réalité

Depuis les premiers balbutiements de la Révolution à la fin des années 1950 et plus particulièrement à partir des années 1970 (le quinquennat castriste), la culture est devenue un instrument de propagande pour le gouvernement de Fidel Castro. Au cours des cinquante dernières années, l’art se devait de refléter la pensée de la révolution («Dans la Révolution, tout; contre la Révolution, rien(2)») et empêcher la montée d’une quelconque dissidence. Il serait donc plutôt utopique de croire que l’espoir de Zoé Valdès soit en voie de réalisation. Plusieurs intellectuels et artistes cubains espèrent encore qu’un changement de garde à la tête du gouvernement leur donnera accès à une plus grande liberté de création, que cette dernière soit en faveur ou non du gouvernement socialiste révolutionnaire.

Bien que secoué par l’arrivée du vingt-et-unième siècle, le gouvernement cubain tente toujours d’utiliser l’art en vue d’une propagande révolutionnaire. Pour conséquence, plusieurs artistes et écrivains anti-castristes sont toujours détenus en tant que prisonniers politiques pour avoir adopté une conduite présentant un «danger pré-délictueux». Cette formulation vide de sens peut entraîner jusqu’à quatre années d’emprisonnement pour l’artiste dissident. Le 25 août 2008, le chanteur du groupe punk cubain Porno para Ricardo fût arrêté sous ce prétexte et détenu pendant cinq jours. Il fût ensuite libéré après qu’eu lieu un procès qualifié de «farce» par La Commission cubaine pour les droits de l’Homme et la réconciliation nationale(3). Le groupe Porno para Ricardo, dont la musique circule de façon illégale à Cuba, demeure toutefois coupable de propos hostiles envers le régime et la révolution socialiste. Suite à cette arrestation, peut-on encore croire qu’un changement de garde à la tête du gouvernement laissera place aux artistes dissidents?

Risquant d’être arrêtés pour cause de pensées contre-révolutionnaires et asociales, plusieurs artistes cubains choisissent de faire distribuer leurs créations musicales ou littéraires à l’extérieur du pays. C’est le cas d’Orlando Maraca Valle, l’un des musiciens cubains actuels les plus célèbres dont les compositions sont arrangées et distribuées par l’intermédiaire d’un producteur américain. Même situation dans le cas de Wendy Guerra, une écrivaine cubaine qui préfère être publiée en Espagne. Pour Maraca, «[…] les Cubains sont habitués aux difficultés. Cela nous rend forts. Plus il y a de problèmes et plus il y a de musique, de créativité.(4)» Guerra abonde dans le même sens, pensant que «Cuba est une cocotte-minute dont les seules soupapes sont les artistes.(5)»

Le défi du siècle

Quel sera le prochain défi des artistes cubains? Tenir tête à un gouvernement totalitaire qui continue d’utiliser la culture pour promouvoir la suite de la Révolution? Il semble que le défi soit beaucoup plus critique. La population des 18-35 ans continuant son exil silencieux depuis les années quatre-vingt-dix, les artistes devront se tourner vers un média accessible au niveau international pour se faire voir et entendre : Internet. Bien que le gouvernement ait permis l’accès aux téléphones portables, aux ordinateurs et à Internet, les dissidents demeurent surveillés et, dans une certaine mesure, réprimés. Néanmoins, le blogue, un outil qui permet à la nouvelle génération de s’exprimer en dehors du contrôle de l’État, semble poser problème au gouvernement socialiste de Cuba. Le défi de Raúl Castro sera désormais de s’ouvrir au monde et à la confrontation des idées, bref, de s’ouvrir au vingt-et-unième siècle.

Notes

(1)VALDÈS, Zoé. « Cuba AC, par Zoé Valdès », Le Monde.fr, édition du 23 février 2008, [En ligne] http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/ARCHIVES/archives.cgi?ID=bab2a2ca4db96fcb1379a24d49c0865e884b651ec0be8852 (consultée le 30 septembre 2008).
(2)Slogan répété maintes fois à Cuba, par les révolutionnaires, depuis les débuts de la Revolución.
(3)Organisation toujours illégale aujourd’hui, mais tolérée par les autorités.
(4)LABESSE, Patrick. « Maraca : »Plus il y a de problèmes, plus il y a de musique » », Le Monde.fr, édition du 15 août 2008, [En ligne] http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/ARCHIVES/archives.cgi?ID=137a080b7be0e4e94498de3b3543cc6f8a0755bde7de18f4 (consultée le 30 septembre 2008).
(5) CAUSSÉ, Bruno. «Une Cubaine libre», Le Monde.fr, édition du 4 juillet 2008, [En ligne] http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/ARCHIVES/archives.cgi?ID=c384970c9efd85c6a0117a670c5e0226d36b567816b4b468 (consultée le 30 septembre 2008).

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Commentaires

One Response to “Culture de la majorité silencieuse à Cuba : un pas vers la liberté?”

  1. Hanoi Padron
    mars 27th, 2012 @ 13:44

    Bonjour Madame Monsieur,

    Je suis un jeune artiste cubain sorti depuis 4 ans de mon pays. Je fais actuellement la promotion de mes compositions en espagnol.
    J’ai ainsi contacté plusieurs radio latino française dont radio « mon pais » et M Bernard Rivalland qui s’occupe de la programmation.
    Ce dernier à décider de censurer ma musique car dans ma présentation j’ai fait la citation suivante :
    « Mes compos parlent d’amour car dans un pays sous dictature il brise nos chaines…  »

    Voici la réponse de Monsieur Rivalland quelques heures plus tard :
    « Bonjour à toutes et tous,
    Cuba n’est pas « sous dictature » et c’est une honte pour un soi-disant artiste qui vient se remplir les poches dans un pays capitaliste en crachant sur la révolution de son pays (qui lui a tout donné gratuitement pour son éducation et pour sa santé), de parler ce « dictature » et de « chaines » !
    Nous sommes donc désolés, Barbara, de ne pouvoir passer sa musique à l’antenne de Radio Mon pais dans notre émission.
    Pour France-Cuba
    Bernard Rivalland » Fin de citation

    Je suis profondément choqué que ici en France on censure un artiste qui en liberté de droit dans ce pays d’accueil dénonce ce qu’il ne peut pas dire dans son pays
    Par ce mail, je souhaite informer que sur radio « mon pais à Toulouse » on CAUTIONNE LA DICTATURE

    Cordialement Madame, Monsieur,

    Hanoi Padron

    hanoielduende@yahoo.es

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