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George Miles Cycle: obscénité et envoûtement

Publié le 1 novembre, 2009 | Pas de commentaires
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Ugly Man est sorti en librairie le 26 mai dernier. Vingt ans après la parution de Closer, Dennis Cooper est de retour. L’occasion de se replonger dans la pentalogie du Cycle de George Miles avec Closer, Frisk et Try. Une chose est sûre: avec Cooper, le sexe fascine et repousse toutes limites.

 obscene chicken
Ella Novak, obscene chicken , 2006
Certains droits réservés.

Dennis Cooper est probablement l’auteur de sa génération qui prend le plus au sérieux le parti de l’obscène. En 1989, Closer ouvre le cycle de George Miles, auquel succèdent Frisk (1991), Try (1994), Guide (1997) et Period[i] (2000); kaléidoscope sexuel et violent qui fait couler beaucoup de sang, beaucoup d’encre et beaucoup de sperme. Le tout contenu dans une esthétique punk et une narration ultra-efficace. Cet article est l’occasion de faire un retour sur les trois premiers romans de ce cycle, suivant ainsi notre propre rythme de lecture… et de relecture.

Mise en situation

Critique d’art, nouvelliste, romancier, dramaturge, poète et fondateur en 1976 du magazine Little Caesar, Américain préférant résider à Paris, Dennis Cooper est un auteur accompli. Bien que son œuvre regroupe différents genres littéraires, c’est à ses romans que nous nous attarderons ici. Chacun d’entre eux a reçu des critiques de plus en plus élogieuses au fur et à mesure de la construction de son cycle. Sa présence tient de l’apparition et ses écrits, du plus pur soufre. À ce sujet, signalons que son roman The Sluts (2004) obtient le prix Sade en 2007.

Cooper représente la frange la plus marginale d’une tradition d’écrivains américains que le public connaît principalement par le biais de l’auteur (le plus mainstream de cette bande qui n’en est pas une) des géniaux American Psycho (1991), Glamorama (1998) et Lunar Park (2005): Bret Easton Ellis. Cette tradition fut mieux connue en France grâce à l’œuvre de Guillaume Dustan qui s’en est inspiré. Mais qu’est-ce donc que ces écrits transgressifs qui ne dépareraient pourtant pas la bibliothèque idéale de Bernard Pivot? On le compare autant à Jean Genet qu’à Arthur Rimbaud ou William Burroughs. Dans un style contemporain, proche du punk et du rock, s’appuyant sur une logique formelle stricte et un style au plus proche du langage parlé des adolescents, c’est un tourbillon qui nous est donné. Qui témoigne d’un abandon à l’intérieur d’un cadre irrémédiable, cruel et néanmoins anecdotique.

Premier roman du cycle de George Miles, Closer nous présente George Miles – un adolescent à la beauté obsédante, complètement passif, passionné de Walt Disney et d’acides – à travers le regard des nombreux personnages qu’il rencontre et qui prennent la parole à tour de rôle. Frisk est quant à lui le récit à la première personne de Dennis. Il entremêle les souvenirs d’une série de photos vues dans sa jeunesse à ses aventures sexuelles, prolongées dans l’assassinat de jeunes hommes dans un moulin aux Pays-Bas. Try reprend de manière plus syncopée la forme de Closer. Les regards tournent cette fois autour de Ziggy, un adolescent abusé par ses deux pères (ses parents adoptifs) et auteur d’une revue sur les abus sexuels intitulée I Apologize. Que pourrait-il bien arriver ensuite? La vis semble folle. Tout finit toujours mal (euphémisme!). Chaque roman porte l’obscène à un niveau toujours plus élevé. Et pourtant, la lecture de ces livres procure une jouissance autant sensuelle qu’intellectuelle.

Obscénité: l’individu objectivé

De quoi est-il question dans ces romans? De sexe. De pratiques sexuelles hardcore[ii] dans des petites villes (américaines) comme tant d’autres. En particulier chez les adolescents, dans les derniers contreforts de la morale, c’est-à-dire les non adultes. C’est le dangereux sujet de la sexualité des mineurs qui est exploré, sujet tabou à notre époque de l’enfant-roi. La sexualité exprimée de façon aussi explicite dérange parce que, justement, il s’agit de la période durant laquelle l’individu devrait commencer à découvrir cette part de lui-même. Et que cette phase de la puberté est racontée par la plupart des écrivains de façon romantique, à l’aide de deux ou trois personnages du même âge. Il est surtout question, à la manière d’un Diable au corps[iii] ou d’un Lolita[iv], de rapports sexuels entre un adolescent (tout particulièrement) et des adultes (surtout). Sauf que l’idée de consentement est ici risible.

Nul n’est besoin de rappeler à quel point il est jugé incorrect de percevoir l’abus de façon quotidienne; surtout, avec un certain accord (ou du moins une certaine inertie) de la part de la victime. Les propos sont terribles, peut-être parce qu’il n’existe aucune explication, excuse, ou pitié. Et c’est là le pacte que l’auteur passe avec son lecteur: ce dernier doit assumer le fait que ce qu’il lit le dérangera au plus haut point. Et qu’il devra passer outre cette horreur (s’il décide de considérer ainsi le propos) pour que se dévoilent à lui les discours sous-jacents. Ainsi peut-on parler d’une distanciation qui, créée par un surplus de contenu obscène, rend l’identification impossible. Ce que nous montre Dennis Cooper, ce sont des êtres perdus, tous plus monstrueux les uns que les autres, tous négligeables. Tous, enfin, incapables d’aimer autrement qu’en détruisant ce qui les attire et que nous pouvons très justement nommer les objets de leurs désirs. Car l’être humain ne vaut rien dans ces pages. Il ne vaut pas plus que la musique qu’il écoute, le peu de nourriture qu’il ingère ou les ambitions (nulles) qu’il nourrit. Ce qui nous est donné à voir: une désillusion totale dans un univers amoral où l’individu se monnaie toujours, croît dans la corruption, l’abus, et finit en objet inutilisable, en victime anonyme. Il s’agit d’un sacrifice, non pas au bien commun, mais au plus offrant. La liberté se confond avec la solitude, l’isolement. On en vient à se demander pourquoi personne – l’école, les parents, les amis, la société – ne réagit.

Voilà ce qui choque. Voilà la première lecture. On ne sait rien de plus qu’avant d’avoir ouvert le livre. On est touché par la violence. On reste confondu par cette écriture qui ne semble jamais s’ouvrir au lecteur et qui préfère lui faire miroiter toutes les facettes d’un objet irrésistible et mystérieux. Certains rient. Certains s’excitent. D’autres abandonnent. Mais le texte hante les pensées et l’on se sent pris de l’envie (irrépressible, incompréhensible) de rouvrir le volume.

Notes

[i] Ces cinq romans sont publiés en langue française aux éditions P.O.L., sous les mêmes titres.

[ii] Le sadomasochisme (SM) est considéré comme un sport par le personnage de Ziggy (dans Try) lorsqu’il le compare à ses propres pratiques sexuelles. Il est bien clair que le but de l’acte sexuel (contrairement au SM) n’est plus ici la jouissance des deux (ou plus) partis en présence.

[iii] Raymond Radiguet, Le Diable au corps, Paris, Grasset, 1923 [pour la première édition].

[iv] Vladimir Nabokov, Lolita, Paris, Olympia Press, 1955 [pour la première édition].

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