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Godin : une vie entre poésie et politique

Publié le 15 mars, 2011 | Pas de commentaires
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Diffusé en première mondiale le 21 février dernier aux Rendez-vous du cinéma québécois, le documentaire Godin a valu à son réalisateur, Simon Beaulieu, le prix Télé-Québec du documentaire le plus apprécié du public. Retraçant le parcours unique de ce poète de la langue populaire qui se lança dans l’arène politique en 1976, ce documentaire propose une fresque aussi impressionnante qu’unique du Québec et de la question nationale des années 1960 à 1990.

AAA (détail)
Alexandre Chartrand, AAA (détail)
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Godin

Le parcours tant poétique que politique de Gérald Godin s’avère d’autant plus marquant qu’il s’acheva trop tôt lorsque que celui-ci, âgé d’à peine 55 ans, succomba à une longue lutte contre un cancer du cerveau. D’abord journaliste au Nouvelliste de Trois-Rivières, Godin se démarqua dès le début des années 1960 par la publication, dans la revue Parti Pris, de poèmes écrits en joual, notamment ses célèbres « Cantouques », une déformation populaire et souvent anglicisée du français qui est alors décriée par l’intelligentsia de l’époque, à commencer par le Frère Untel (nommément Jean-Paul Desbiens – dans ses fameuses Insolences).

Sans qu’il ne soit lui-même un théoricien du socialisme révolutionnaire propre à Parti Pris, Godin mis de l’avant une position littéraire par rapport au joual, ou plus simplement au français à la fois typique et déglingué des couches populaires, comportant sans contredit un aspect politique. Langue empreinte du colonialisme anglo-saxon alors omniprésent dans le quotidien des Canadiens français, le joual utilisé par Godin est également un instrument de valorisation de la culture du peuple et de prise de conscience de l’aliénation collective :

Moi, je veux faire une poésie de la quotidienneté. (…) Je veux faire une poésie triviale (…). J’ai justement écrit joual pour permettre aux gens de se retrouver. En grande partie, Les Cantouques est une poésie faite au nom des autres plus qu’en mon nom propre. C’est même la partie de mon livre dont je doute le plus, la plus contestée et la plus contestable d’ailleurs. Le joual, c’est le peuple du Québec photographié à l’infrarouge.[1]

Ce parti pris poétique (et politique) de Godin pour le peuple et sa langue ne lui valut d’ailleurs, sa vie durant, qu’une faible reconnaissance de la part de l’establishment littéraire. De son côté, Godin continua son travail de journaliste (Maclean et Québec-Presse) et de recherchiste (Radio-Canada et ONF), en plus de prendre la direction des Éditions Parti Pris.

Impliqué dans les milieux artistiques et aussi nationalistes, Godin fait également la rencontre, au début des années 1960, de la chanteuse Pauline Julien, dont il fut le compagnon de vie jusqu’à sa mort. Mentionnons à cet égard que la soirée organisée suite à la projection du documentaire, qui donna une large part à la poésie de Godin, mit également en scène la correspondance souvent passionnée des deux amants par la bouche de Pierre Curzi et de sa propre compagne Marie Tifo, un moment de pur bonheur témoignant de leur amour profond comme de la fragilité de l’homme quand la maladie le frappa.

Emprisonné comme plusieurs intellectuels et hommes de lettres lors de la crise d’Octobre, Godin en garda un amer souvenir et la marque de l’arbitraire parfois violent d’un gouvernement fédéral cherchant à tout prix à écraser le nationalisme québécois naissant. Engagé dans la course aux élections de 1976, il triompha aux dépens du Premier ministre Robert Bourassa dans la circonscription de Mercier, soit le Plateau Mont-Royal (alors un quartier ouvrier et immigrant plutôt pauvre et encore loin du Plateau branché d’aujourd’hui).

Feu Godin (En pétard)
Alexandre Chartrand, Feu Godin (En pétard)
Tous droits réservés.

Faisant campagne à bicyclette (!), Godin se distingua rapidement par sa proximité avec ses électeurs, sa sensibilité à leurs situations particulières et, notamment, par le lien étonnamment fort qu’il créa avec diverses communautés culturelles. Voilà d’ailleurs comment il devînt, au tournant des années 1980 sous le gouvernement Lévesque, ministre des communautés culturelles et de l’immigration, témoignant d’un nationalisme d’une ouverture peu commune (et quasi prémonitoire) à la diversité de la société québécoise.

Affaibli par un cancer du cerveau qui se manifeste dès 1984, Godin conserve malgré tout ses fonctions à l’Assemblée nationale, combattant à la fois la maladie ainsi que l’évacuation du projet national au sein du PQ suite au départ de René Lévesque. Ainsi, Godin fut l’un des principaux dénonciateurs de la stratégie de Pierre-Marc Johnson, instiguant le retour de Jacques Parizeau au sein du parti et le recentrement de celui-ci sur l’idée de souveraineté.

Le film

Le documentaire réalisé par Simon Beaulieu étonne d’abord par l’ampleur de la recherche qui fut nécessaire à cette énorme fresque alliant archives et entrevues avec des acteurs-clés de l’époque et des connaissances du poète. Adoptant le parti de restituer le parcours de l’homme dans le contexte d’une époque particulièrement mouvementée, Beaulieu présente un film qui parle non seulement de Godin et de sa vie, mais également du Québec des années 1960 jusqu’aux années 1990.

Laissons maintenant le soin au réalisateur de décrire sa démarche documentaire.

Le Panoptique : Ton film fait une utilisation extensive et peu commune d’archives diverses, au point de se rapprocher d’une démarche d’historien… Pourquoi ce parti pris formel?

Simon Beaulieu : C’était important pour moi de rester fidèle au document historique, de ne pas faire mentir l’histoire et la meilleure façon d’y arriver est de laisser la matière parler d’elle-même. Du point vue cinématographique, je voulais aussi raconter l’histoire de Godin à travers une matière vivante et organique.

En cinéma documentaire, je déteste les reconstitutions historiques et tous les procédés de ce genre. Je voulais donc travailler – un peu à la manière d’une démarche sculpturale – à même ce que je nommerais la mémoire collective audio-visuelle québécoise. L’équipe a travaillé très fort afin de trouver du matériel inédit. Nous voulions construire une trame narrative à partir d’images et de sons neufs de manière à présenter l’histoire depuis un angle différent. Il y a des images tellement utilisées que leur signification est évacuée. Nous voulions éviter cela et offrir une version de l’histoire qui donne le sentiment d’une découverte, d’un renouveau et donc, d’un avenir.

Toujours là
Alexandre Chartrand, Toujours là
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Le Panoptique : À ton avis, en quoi le parcours poétique et politique de Godin nous renseigne-t-il sur l’évolution du Québec depuis les années 1960?

Simon Beaulieu : Godin était partout dans les années 60. Il a œuvré dans plusieurs domaines, à chaque fois avec fougue et empressement. Il incarne à mon sens le foisonnement de cette période charnière. Poète, journaliste, éditeur, conjoint de la grande passionaria de la lutte pour la libération nationale québécoise Pauline Julien, Godin est l’incarnation du Québec de l’époque. Par son ouverture, sa curiosité, sa multidisciplinarité, il a su cerner l’ensemble des problématiques de son temps.

Je pense que c’est ce qu’il y a de plus fondamental chez lui et qui pourrait dans une certaine mesure le rapprocher d’un personnage comme René Lévesque; cette capacité à faire une lecture juste de la réalité ambiante, de sentir, tel un sismographe, ce qui se trame dans l’univers social et de parvenir à modifier des éléments de la réalité avec un pragmatisme étonnant. Godin n’était pas un idéologue, c’était un homme d’action qui voulait changer le monde de façon réelle et qui a fait en sorte d’y travailler toute sa vie durant.

Le Panoptique : Selon toi, quel est l’héritage de Godin, en quoi sa vie et son œuvre interpellent-ils le Québec d’aujourd’hui?

Simon Beaulieu : Godin a beaucoup travaillé pour inclure les immigrants à la culture québécoise et les faire adhérer au projet indépendantiste. Il les aimait profondément et voulait améliorer leur sort. Je crois qu’il s’agit d’une grande leçon d’humanité dont tous les partis politiques devraient s’inspirer.

Godin défendait aussi, par son action militante quotidienne, une certaine culture du respect de la démocratie et des opinions des citoyens. Il répétait souvent que le politicien doit représenter le citoyen auprès du gouvernement et non pas représenter le gouvernement auprès du citoyen. Je pense que le gouvernement actuel (le gouvernement Charest) devrait s’inspirer de cela. Il est inconcevable de gouverner sans tenir compte des désirs des gens. Cette attitude cultive le cynisme et la démobilisation, ce qui est infiniment dommageable pour le tissu social québécois. Il s’agit d’une attitude irresponsable, la pire à adopter en politique partisane.

Godin était idéaliste, jamais il n’a évacué la part du rêve dans son discours politique et dans sa vie. Au fond, peut-être était-il davantage poète que politicien. Et c’est peut-être ce qui manque dans le portrait politique actuel: un peu de poésie. Je pense que Godin dirait qu’il faut réapprendre à rêver.

 

Le film Godin, de Simon Beaulieu, sera présenté dès le 18 mars au cinéma Beaubien à Montréal, ainsi qu’au cinéma Le Clap, à Québec.

www.godin-lefilm.com

Réalisation et scénario : Simon Beaulieu
Production : Marc-André Faucher et Benjamin Hogue
Image : Carlos Ferrand
Montage : Simon Beaulieu, Alexandre Chartrand et René Roberge
Son : Catherine Van Der Donckt et Patrice LeBlanc

Les toiles de la série « Hommage à Godin » d’Alexandre Chartrand seront exposées à la galerie Point rouge à Montréal, du 23 mars au 10 avril prochains.

www.galeriepointrouge.com

Notes

[1] « Entretien avec Gérald Godin », Culture vivante, Montréal, janvier 1967. Repris dans Gérald Godin, Traces pour une autobiographie. Écrits et parlés II, Montréal, l’Hexagone, 1994, p. 63-64. Cet extrait est issu de l’article de Joseph Bonenfant « Le cantouque des cantouques québécois », issu du recueil Emblématiques de l’« époque du joual ». Jacques Renaud, Gérald Godin, Michel Tremblay, Yvon Deschamps, sous la direction d’André Gervais, Montréal, Lanctôt Éditeur, 2000, p. 111.

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