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Jodhaa Akbar. Une alliance politique, culturelle, amoureuse ?

Publié le 15 mars, 2008 | 1 commentaire
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Le film indien Jodhaa Akbar évoque une période historique particulière: la rencontre d’un empereur moghol au XVIe siècle, Jalaluddin Mohammad Akbar, et d’une princesse rajpoute, Jodhaa. Le premier est musulman et la seconde, hindoue. L’alliance entre deux cultures et deux religions très différentes marquera-t-elle la fin des guerres sanglantes entre celles-ci?

 Amour, compassion et musique
Réalisé à partir de l’image
de Rosa y Dani, Amour, compassion
et musique
, 2007
Certains droits réservés.

La visibilité de Jodhaa Akbar dans le monde

Le plus récent film du réalisateur indien Ashutosh Gowariker, Jodhaa Akbar (en hindi ???? ???? et en ourdou ?????????), est à l’affiche depuis peu dans pas moins de 26 pays à travers le monde, dont le Canada. D’ailleurs, au Canada, c’est la première fois qu’un film indien en langue originale hindi est présenté simultanément dans six provinces: la Colombie-Britannique, l’Ontario, le Québec, le Manitoba, la Nouvelle-Écosse et l’Alberta1. S’agit-il d’un signe d’ouverture de la part des propriétaires canadiens de salles de cinéma envers l’industrie cinématographique indienne, communément appelée Bollywood2? Nous pouvons croire qu’il y a un intérêt pour la culture indienne dans divers pays. Avec un taux de croissance économique dépassant les 7%3 et une classe moyenne grandissante, il y a une effervescence «bollywoodienne» et l’Inde tente de profiter de cette conjoncture pour faire connaître ses films ailleurs dans le monde. Le Canada n’y échappe pas et ces films romantiques comprenant plusieurs scènes musicales et racontant des amours impossibles s’adressent principalement aux 700 000 ressortissants indiens vivant principalement à Toronto, Vancouver et Montréal4.

Controverse en Inde

Même si Jodhaa Akbar est sorti dans une vingtaine de pays dans le monde et sur 1500 écrans, il ne fait pas que des heureux5. Dans un État du nord de l’Inde, le Rajasthan, des groupes rajpoutes6 ont envoyé des lettres écrites avec du sang aux propriétaires des salles de cinéma pour empêcher la sortie de ce film. Un porte-parole d’un des groupes de défense des Rajpoutes, Lokendra Kalvi, affirme que «[les] Rajpoutes ne peuvent tolérer aucune erreur dans les faits historiques, en particulier dans la relation entre l’empereur moghol Akbar et Jodhabai [Jodhaa]7». Pourtant, Gowariker, qui a aussi participé à l’écriture du scénario, affirme qu’il avait consulté plusieurs historiens indiens ainsi que la famille royale du Rajasthan et obtenu leur approbation concernant le contexte historique de ce film. De plus, au début du long métrage, Gowariker prend la peine d’indiquer qu’il existe différentes versions de l’histoire de l’empereur Akbar et qu’il s’agit d’une version parmi d’autres8.

Les grandes lignes de Jodhaa Akbar

Ce film historique et romantique nous replonge au XVIe siècle au moment où le territoire actuel de l’Inde est plus vaste et porte le nom d’Hindoustan, The Land of Hindus. Pendant le premier tiers du film, Gowariker nous présente quelques guerres entre l’Empire moghol musulman et des provinces contrôlées par des royautés hindoues. Pour étendre son territoire, l’Empire moghol tente d’éliminer la culture et la religion hindoues et de forcer les populations à se convertir à une toute autre religion, l’Islam. Le reste du film est consacré essentiellement à la vie de l’empereur Akbar qui accède au trône très jeune. Il est petit-fils de Babur, le premier empereur de la «dynastie des Grands Moghols9». Après avoir sécurisé l’Hindu Kush, une chaîne de montagnes en Afghanistan et au Pakistan, il souhaite étendre son empire davantage d’est en ouest, de l’Afghanistan jusqu’à la Baie du Bengale, et du nord au sud, des montagnes himalayennes jusqu’au fleuve Godâvarî. Dans ce territoire, il veut prendre le contrôle de l’État du Rajputana, l’actuel État du Rajasthan.

Une alliance et sa portée …

À la demande du roi Bharmal, le mariage entre sa fille Jodhaa, une Rajpoute, et l’empereur Akbar, un musulman, est conclu pour permettre d’éviter une guerre sanglante entre l’armée des Rajpoutes et celle de l’Empire moghol puisque le roi Bharmal cédera à Akbar tout son territoire. Toutefois, Jodhaa surprend tout le monde lorsqu’elle insiste pour rencontrer en privé son futur mari avant la cérémonie et lui soumet deux conditions sine qua non pour l’acceptation de cette alliance maritale: 1) le droit de pratiquer sa religion, l’hindouisme, à l’intérieur des murs de la résidence de l’empereur Akbar, un fort musulman, et 2) se faire construire un temple hindou pour être libre de pratiquer sa religion. Akbar accepte ces deux conditions et le mariage a lieu. Cette alliance paraît rompre avec les traditions puisqu’au XVIe siècle les Rajpoutes appartiennent à une des castes hindoues les plus conservatrices. Il est impossible, voire impensable, qu’une Rajpoute puisse se marier avec un homme n’appartenant à aucune caste et ayant une religion différente, l’Islam. Ainsi, nous pouvons parler d’une alliance qui, en apparence, semble culturelle et religieuse, mais qui dans les faits est avant tout politique.

L’alliance souligne la cohabitation entre deux cultures et deux religions très différentes, l’Islam et l’hindouisme. Le film suggère notamment l’ouverture face aux autres religions et le respect de l’autre dans sa différence à l’instar d’un empereur qui, comparativement à ces prédécesseurs, ne souhaite pas tout raser sur son chemin et forcer les populations hindoues survivantes à se convertir à sa religion qui n’est pas du tout la leur. En d’autres mots, quiconque habite en Hindoustan a tout à fait le droit de conserver sa culture, ses valeurs, ses coutumes et sa religion. D’ailleurs, au moins deux scènes de ce film nous le montrent bien. À l’occasion d’une fête hindoue, la princesse Jodhaa se porte volontaire pour préparer un festin rajpoute. Une femme très proche de l’Empereur, considérée comme «une mère» par Akbar, vient signifier son désaccord en prétextant que la princesse d’un empereur moghol ne peut exercer cette tâche selon les traditions musulmanes. Néanmoins, Jodhaa participe à la préparation du repas qui est réalisé selon les traditions rajpoutes. Lors de la présentation du festin à l’empereur Akbar, Jodhaa goûte d’abord à tous les plats afin de vérifier si la nourriture est de bonne qualité et n’est pas empoisonnée. Pour montrer son ouverture face à la religion et à la culture hindoue de sa femme et la confiance qu’il lui porte, Akbar exigera par la suite de manger dans la même assiette que Jodhaa, une attitude qui prendra tout le monde par surprise, y compris Jodhaa.

La tolérance envers une religion et une culture différentes ainsi que les sentiments que l’empereur a pour Jodhaa l’amènent personnellement, sans tenir compte de ses conseillers, notamment un Omar10 influent, à abolir une taxe qui pèse lourd sur la vie quotidienne des commerçants hindous et servant à enrichir le trésor de l’Empire moghol. La nouvelle se répand très rapidement à travers tous les États dirigés par des royautés hindoues et Akbar est adulé un peu partout en Hindoustan. Cependant, cette décision personnelle de la part d’Akbar crée un grand malaise chez certaines familles royales mogholes musulmanes. Ainsi une alliance politique d’une autre nature et contre Akbar cette fois-ci se dessine, essentiellement entre le gendre de l’empereur, Sharifuddin, et le frère de Jodhaa, Sujamal. Sharifuddin tente par tous les moyens de briser cet équilibre politique, culturel, religieux et amoureux entre Akbar, le symbole de l’Empire moghol musulman, et Jodhaa, la princesse rajpoute hindoue. Sharifuddin réussira-t-il à déstabiliser Akbar et son empire?

Dans Jodhaa Akbar, Gowariker fait intervenir la question du rapport à l’autre et nous montre comment cette ouverture peut se faire. D’un côté, nous pouvons parler d’une alliance politique au départ (entente entre le roi Bharmal et l’empereur Akbar) qui débouche non seulement sur une alliance culturelle et religieuse (le mariage), mais également sur une alliance amoureuse dans laquelle Akbar doit jouer d’audace pour tenter de séduire Jodhaa alors qu’elle reste très froide devant ses avances. De l’autre, une alliance politique d’une autre nature entre le gendre de l’empereur, Sharifuddin, et le frère à Jodhaa, Sujamal, vient brouiller les cartes. Bien que cette histoire se déroule au XVIe siècle, les questions qu’elle pose sont toujours actuelles. Les conflits religieux sont encore d’actualité dans le monde, notamment en Inde. En 2002, des massacres dans l’État du Gujarat entre Hindous et Musulmans ont fait de nombreuses victimes11.

Retour sur le réalisateur et les principaux acteurs

Le réalisateur d’origine indienne Ashutosh Gowariker est né dans l’État du Maharashtra. Il s’est d’abord fait connaître comme acteur en 1984 dans le film Holi. Il a ensuite joué dans plusieurs films et séries télévisées avant d’écrire, de produire et de réaliser plusieurs longs métrages. Concernant Hrithik Roshan, celui qui personnifie l’empereur Akbar, il est aussi originaire de l’état du Maharashtra et a débuté sa carrière au cinéma alors qu’il était encore enfant, dans Aasha. Il a été aperçu dans plusieurs films indiens, notamment Om Shanti Om, sorti en novembre dernier. Quant à la princesse Jodhaa incarnée par la ravissante Aishwarya Rai, née dans l’État du Karnataka, elle est de plus en plus connue à travers le monde. Elle a non seulement interprété des rôles dans plusieurs films indiens comme Devdas en 2002 et Guru en 2007, mais a également été vue dans quelques longs métrages comme Bridge & Prejudice en 2004 et Mistress of Spices en 2006, tournés tous les deux en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Cette actrice est aussi polyglotte. Elle parle tulu, tamoul, hindi, marathi et anglais.

Ironiquement, ce film a été tourné principalement dans l’État du Rajasthan, où la controverse entourant la sortie de ce film a éclaté et des groupes rajpoutes ont empêché sa projection dans les salles de cinéma. Le jeu des alliances politiques, culturelles et religieuses présentes dans cette production cinématographique nous montre qu’il y a déjà eu par le passé des rapprochements importants entre Hindous et Musulmans. Toutefois, présentement, les tensions entre ces deux groupes sont toujours palpables et la question du pouvoir de l’un contre l’autre reste au cœur de cette dispute.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Indo-Asian News Service (13 février 2008) UTV to release Jodhaa Akbar in 26 countries. Hindustan Times [en ligne] 2 pages. <http://www.hindustantimes.com/StoryPage/FullcoverageStoryPage.aspx?id=b77e2140-7454-48ee-88f6-9d3916cbc87bjodhaaakbarmoviespecial_Special&&Headline=UTV+to+release+EMJodhaa+Akbar%2fEM+in+26+countries>. Consulté le 19 février 2008.
2. Ce nom fait référence à la mégalopole indienne anciennement appelée Bombay, mais dorénavant baptisée Mumbai où nous retrouvons de nombreuses maisons de production de cinéma. Seulement dans cette ville, plus de 200 longs métrages y sont produits chaque année.
3. PERREAULT, Laura-Julie et CHAMBERLAND, Martin (12 janvier 2008) «L’Inde superstar. La mecque du cinéma indien est autosuffisante», La Presse, Plus Samedi, p. 2.
4. Statistique Canada (25 janvier 2005) Population selon certaines origines ethniques, par province et territoires (Recensement de 2001) [en ligne] 1 page. <http://www40.statcan.ca/l02/cst01/demo26a_f.htm?sdi=inde>. Consulté le 19 février 2008.
5. Indo-Asian News Service (13 février 2008) UTV to release Jodhaa Akbar in 26 countries. Hindustan Times [en ligne] 2 pages. <http://www.hindustantimes.com/StoryPage/FullcoverageStoryPage.aspx?id=b77e2140-7454-48ee-88f6-9d3916cbc87bjodhaaakbarmoviespecial_Special&&Headline=UTV+to+release+EMJodhaa+Akbar%2fEM+in+26+countries>. Consulté le 19 février 2008.
6. Les Rajpoutes habitent la province du Rajputana, l’actuel État du Rajasthan.
7. Press Trust of India (15 février 2008) Jodhaa Akbar not released in Rajasthan. The Times of India [en ligne] 1 page. <http://timesofindia.indiatimes.com/articleshow/2785073.cms> Consulté le 21 février 2008, traduction libre.
«The Rajputs cannot tolerate any distorsion of historical facts, especially in relations between the Mughal emperor Akbar and Jodhabai […]».
8. Pendant le film, l’empereur moghol porte le nom de Jalaluddin Mohammad et ce n’est que dans la dernière partie du film qu’il sera appelé par ses proches Jalaluddin Mohammad Akbar. Pour ne pas alourdir cet article, nous avons décidé de ne garder que le troisième nom, Akbar.
9. ROUX, Jean-Paul (2000) Akbar et Fatehpur Sikri. [en ligne] 4 pages. <http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/akbar_et_fatehpur_sikri.asp> Consulté le 21 février 2008.
10. Omar est un prénom arabe signifiant « longévité ». Dans ce film, l’Omar est un haut-placé qu’Akbar consulte pour différentes questions.
11. BIDWAI, Praful (2004) Les massacres de 2002 ? C’était un génocide. [en ligne] 1 page. <http://www.biblio.eureka.cc/WebPages/Search/Result.aspx>. Consulté le 10 mars 2008.

Filmographie
GOWARIKER, Ashutosh. (2008) Jodhaa Akbar. 213 min. Inde.
GOWARIKER, Ashutosh. (2004) Swades. 210 min. Inde.
GOWARIKER, Ashutosh. (2001) Lagaan. 224 min. Inde.
GOWARIKER, Ashutosh. (1995) Baazi. 183 min. Inde.

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Commentaires

One Response to “Jodhaa Akbar. Une alliance politique, culturelle, amoureuse ?”

  1. fanny
    mars 10th, 2013 @ 22:37

    Un très bon film très émouvant qui fera taire les sionistes et autre anti-islam qui dénigre les musulmans à tout va.

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