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L’oiseau-tunnel

Publié le 1 mai, 2008 | Pas de commentaires
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L’oiseau-tunnel
Pour Gaëlle Bosser

«O quam magnum est in viribus suis latus viri…»
[Ô que de forces dans le flanc de l’homme…]
Hildegarde de Bingen, «Louanges»

«La folie est un peu comme une rivière souterraine; elle peut, pour tout un chacun, rester invisible et ne jamais se manifester au grand jour; ou alors, de façon accidentelle, ressortir sous forme d’une résurgence.»

Ce mois-ci, nous vous proposons, pour la première fois, un texte de création, écho à notre thématique spéciale sur l’excès. L’auteur, Jean-Louis Vincendeau, est enseignant, plasticien et rédacteur de plusieurs articles et ouvrages sur l’art contemporain et les jardins.

 Dessin du délire
Gaëlle Bosser, Dessin du délire
(avec la permission de l’artiste),
Tous droits réservés.
©

L’oiseau-tunnel et/ou l’oiseau traversé: deux figures complémentaires renvoyant à la notion du trou fait dans l’air par l’oiseau en plein vol, lui-même grisé par sa propre trajectoire, traversé par la vitesse et ce qu’il vit et reçoit en vol tel une flèche, et là je pense à Nietzsche: «la flèche du désir élancé vers le Surhumain».

«La forme n’est pas différente du vide,
le vide n’est pas différent de la forme;
la forme est le vide et le vide est la forme»
Prajnaparamita-hridaya, «Sutra de la Parfaite Sagesse»

Densité courbe au verso regardé, les organes se tortillent dans leur fuligineux écrin, domaine nappé de rosée sanglante. Noces androgynes dans le glacis des sexes et des vocables.

Gorge coincée à la stridence d’un cri; deux corps pris aux rets les plus serrés. L’estomac s’auto dévore, le cerveau fuit jusqu’au sexe, le sang se fourvoie dans d’inopportunes tentacules. Supposons la plaie, tempe tendue d’écume et de venin.

Matrone géante, friande et disloquée sur sa couche d’entrailles tièdes…
Jabots hybrides mains griffues menaçantes et crispées
Les yeux pendent et balayent le sol, lourds comme la douleur.

Douleurs faites de temps et d’énergies invisibles, elle les rend à leur évidence possible, nécessaire, en un mot, elle les révèle.

Blême éboulis de chairs, tout éclat perdu, candélabre effilé, dessiné à fleur de peau mais à l’intérieur de la peau comme on pourrait dire de certains crânes qu’ils sont chauves à l’intérieur.

“Even the dead sparrow’s eye lifts the head of me”, Ted Hughes
[Même l’œil du moineau mort me décapite]

Tout d’abord il y eut pour moi l’intérêt pour l’univers de la folie depuis la rencontre de l’œuvre d’Antonin Artaud1 à la fin des années Lycée, puis celle brève mais marquante du Living Theater à Avignon; une troupe de théâtre américaine et surtout une expérience de vie communautaire initiée par Julian Beck et Judith Malina, basée sur leur pièce emblématique Paradise Now, tout un programme brassant les idées de partage, d’utopie, de paix universelle et d’expérimentations diverses en toute liberté… Riche de ce premier bagage, la progressive fréquentation dans la durée et l’authenticité avec un couple d’artistes, français cette fois, Gaëlle B. et Claude L., peut se construire dès les années 1975.

Par ailleurs, je suis amené à lire et à marcher tous les jours pour le travail et pour mes propres recherches; ainsi les citations n’ont pas été cherchées bien loin ni longtemps, elles étaient là au bord du chemin ou plutôt elles étaient le chemin.

Les mots pour en parler, se terrent, se creusent, à nouveau décharnés, dépités devant d’aussi lourdes portes, replis sans issues, répétant les tunnels et canalisations.
En circuit fermé, sucer le même fiel et les orties pilées dans la neige.

Épine dorsale recourbée de douleur muette, humeur blanchâtre échappée par les veines, affamée. Moelle et os broyés dans une forme qui patauge; plus de refuge, le fond du fond.

Gaëlle Bosser est sculptrice, elle a travaillé dans le sillage de Lygia Clark2 et, dans une moindre mesure, de Louise Bourgeois3 avec qui elle a tenu et tient encore une correspondance.

Deux outres ballottées sur elles-mêmes, conques laiteuses collées l’une à l’autre en indisciplines rythmiques et glissements flasques; hideurs pâlissantes aux pointes qui se ploient, soubresauts depuis la douleur sans nom.

Le vacillement d’une œuvre

«Les hommes admettent volontiers que notre monde est épuisé lorsque dans les planètes et le firmament ils cherchent tant de nouveautés, puis s’aperçoivent que telle chose est à nouveau brisée en atomes. Tout est en pièce sans cohérence aucune…»
John Donne, «La philosophie nouvelle»

Il est temps de préciser que le texte qui suit est inspiré d’une parenthèse de 110 dessins «hors normes» dans une œuvre totalement construite et maîtrisée; disons que cette série est à la fois la cause et le résultat d’une crise. Ici, pour en parler, le mieux est de citer l’artiste directement: «Ces dessins ont précédé un épisode de bouffées délirantes et une hospitalisation. Ils font état des visions qui déchiraient alors mon esprit.4»

Elle n’a pu faire que cela, quelque chose comme une «déconstruction», une défiguration de l’organique à partir de son expérience de vacillement. Depuis mon lieu, s’il faut en parler, une friche industrielle où je captais des messages et d’où j’en renvoyais sous différentes formes. Des correspondances le plus souvent décalées entre différentes formes d’expressions se sont multipliées: ce qui va suivre est la réponse écrite que j’ai pu lui faire suite à la réception de ses dessins. Gaëlle B. nomme cette série de 110 dessins (format 24 x 32cm) «Les dessins du délire».

Les boyaux qui s’accablent et suffoquent, gland effiloché amèrement tendu; pas même le choix de lâcher prise là où il n’y a plus de prise, un manque d’air dans ces vases qui se ferment.

J’ai croisé l’œuvre de Christian Guez Ricord, poète, né à Marseille en 1948; ce dernier obtient le prix Paul Valéry à 17 ans, puis il intègre la Villa Médicis en 1974. Il écrit et publie beaucoup et fait des séjours de plus en plus rapprochés en hôpital psychiatrique jusqu’à sa mort à 40 ans en 1988. Un nouveau fil venu dans ce tressage qui n’a pas simplifié les choses dans leur continuité, il les a rendues encore plus troubles, plus complexes. Cependant il rejoint d’une certaine manière Antonin Artaud (qui a été évoqué par d’autres à son sujet). Tous les artistes ne sont pas fous et tous les fous?… Et ainsi la boucle peut se boucler jusqu’à la prochaine ré-ouverture.

Filaments obscurs en circuit fermé, scellés au plus profond; même ce qui est clos chancelle dans une stupeur immense. Rien ne soutient, rien ne repose.

L’oiseau-tunnel
Pour Gaëlle Bosser

«O quam magnum est in viribus suis latus viri…»
[Ô que de forces dans le flanc de l’homme…]
Hildegarde de Bingen, «Louanges»

«La forme n’est pas différente du vide,
le vide n’est pas différent de la forme;
la forme est le vide et le vide est la forme»
Prajnaparamita-hridaya, «Sutra de la Parfaite Sagesse»

Densité courbe au verso regardé, les organes se tortillent dans leur fuligineux écrin, domaine nappé de rosée sanglante. Noces androgynes dans le glacis des sexes et des vocables.

Gorge coincée à la stridence d’un cri; deux corps pris aux rets les plus serrés. L’estomac s’auto dévore, le cerveau fuit jusqu’au sexe, le sang se fourvoie dans d’inopportunes tentacules. Supposons la plaie, tempe tendue d’écume et de venin.

Matrone géante, friande et disloquée sur sa couche d’entrailles tièdes…
Jabots hybrides mains griffues menaçantes et crispées
Les yeux pendent et balayent le sol, lourds comme la douleur.

Douleurs faites de temps et d’énergies invisibles, elle les rend à leur évidence possible, nécessaire, en un mot, elle les révèle.

Blême éboulis de chairs, tout éclat perdu, candélabre effilé, dessiné à fleur de peau mais à l’intérieur de la peau comme on pourrait dire de certains crânes qu’ils sont chauves à l’intérieur.

“Even the dead sparrow’s eye lifts the head of me”, Ted Hughes
[Même l’œil du moineau mort me décapite]

Les mots pour en parler, se terrent, se creusent, à nouveau décharnés, dépités devant d’aussi lourdes portes, replis sans issues, répétant les tunnels et canalisations.
En circuit fermé, sucer le même fiel et les orties pilées dans la neige.

Épine dorsale recourbée de douleur muette, humeur blanchâtre échappée par les veines, affamée. Moelle et os broyés dans une forme qui patauge; plus de refuge, le fond du fond.

Deux outres ballottées sur elles-mêmes, conques laiteuses collées l’une à l’autre en indisciplines rythmiques et glissements flasques; hideurs pâlissantes aux pointes qui se ploient, soubresauts depuis la douleur sans nom.

«Les hommes admettent volontiers que notre monde est épuisé lorsque dans les planètes et le firmament ils cherchent tant de nouveautés, puis s’aperçoivent que telle chose est à nouveau brisée en atomes. Tout est en pièce sans cohérence aucune…»
John Donne, «La philosophie nouvelle»

Les boyaux qui s’accablent et suffoquent, gland effiloché amèrement tendu; pas même le choix de lâcher prise là où il n’y a plus de prise, un manque d’air dans ces vases qui se ferment.

Filaments obscurs en circuit fermé, scellés au plus profond; même ce qui est clos chancelle dans une stupeur immense. Rien ne soutient, rien ne repose.

«J’étais comme un nain dans ton globe oculaire»
Sylvia Plath, «The Bell Jar» [La Cloche de détresse]

Les organes extirpés à l’air libre émergent sous des formes étranges, étalés sans le support habituel d’un corps sain et solide… Au bout du globe oculaire un dernier et pâle regard pour l’éternité. Ce qui commence par un œil devient tunnel puis se termine par un sexe, parcours dans la maigreur traversé d’épine et de secousses.

Cloaque, commotion chavirée, muqueuse comme du pus, pissement de cervelle; d’étranges mutations en sourdine, stupeur lente confortée par l’entrave de la méduse dans les replis cachés de cet amas disloqué sur sa couche comme un Bernard L’ermite dans un coquillage devenu mou.

Interpénétrations de chairs qui se gonflent, grandes flaques aux conduits primitifs et contorsions sanguinolentes. Mains recroquevillées grappes d’yeux et phallus envahissants. Les visages atrophiés se déplacent le long du corps.

Labyrinthe de boyaux d’une ogresse mélangeuse, sa bouche se poursuit en une longue gouttière malmenée jusqu’à l’anus. Dessins de veines tentacules qui suintent l’horreur, les larmes mêlées à la bile.

Réversible plongée de l’âme en son bel effroi. Désastre tout muet: le simple ici mordu d’effroi. Elle dessine ce qu’elle a vu / vécu après «avoir vu ce dont il n’y a pas de témoins», tel Hörderlin, «l’esprit entouré de nuit», geistige Umnachtung.

L’odeur du varech qui ressort des artères renvoie aux très lointaines origines de cet homme sorti de l’Océan et rappelle la cruelle femelle du requin chère à Lautréamont.

Peine blanche comme le fer, démembrements, erreurs de greffes, tohu-bohu d’organes qui deviennent autonomes et où les corps se dilatent avec effroi, s’embrasent, se déchirent.

Les sexes échangent leur nature; ovaires, clitoris et testicules remontent par la gorge, s’échangent et se répondent en dialogue de sourds, les corps deviennent îles flottantes à la «blanche odeur du tourment» selon l’expression de Robert Davreu…

On dit parfois que les dents se «déchaussent», drôle d’expression; ici c’est tout qui se déchausse, l’ensemble du corps ou des corps est englué dans la confusion et la souffrance, l’horreur.

Paume glacée, humeur nocive échappée par les veines, décuplée, affamée, au bord noirci du temps; parmi ce cloaque et la pesante immobilité, on peut percevoir comme des grésillements de gorge, tout se froisse, tout s’exagère et ça fait mal.

La ciguë secrète émanant du corps torturé à l’embrasement corrosif des limites,
l’air ne circule plus, plus rien ne s’échange à l’intérieur ce corps.

„So gerne liebe ich meine Augen jetzt
wie Kieselsteine aus dem Fenster fallen lassen,
Das ein Betrunkner, drunten auf der Straße,
sie tief hineintritt in den ersten Schnee.“

Christine Lavant, «Les étoiles de la faim»

[Comme j’aimerais maintenant laisser mes yeux
Tomber de la fenêtre comme des cailloux,
Et qu’un ivrogne, en bas, sur la chaussée
Les enfonce du pied dans la première neige.]

Dire la tension des os même absents dans les lents battements de lumière et l’éboulis constant de l’âme en cours. Silences stridents, onction de douceur et gestes gelés. Les pas s’étouffent, crissent et «crisent» à l’intérieur même des corps désarticulés dans un profond malaise.

Il se déplie, ce corps flanqué sans refus et donne, donne dans le vide. Envol emmuré, musicalement se lèvent des larmes blanches, bouillantes et gelées.

L’attraction lente, qui tire au-devant de la feuille et fait sortir le daïmon caché encore plus transparent et qui favorise les traversées; comment passer d’un dessin à l’autre?
Dire les superpositions et les évanescences.

«L’oiseau de chair, l’oiseau de plumes
qui creuse un tunnel dans le vent
pour parvenir jusqu’à la lune
qu’il a vue en rêve
dans les branches.»

Jean-Joseph Rabearivelo, «Traduit de la nuit»

L’oiseau creuse un tunnel dans le vent car il a vu la lune (en rêve) à travers les branches. C’est parce qu’il a vu la lune en rêve dans les branches qu’il creuse un tunnel dans le vent. C’est l’attraction de la lune qui crée un tunnel dans le vent par l’intermédiaire de l’oiseau. L’oiseau tunnel.

«Desbordarse o guardar: es el problema
uno a uno recuperé los pétalos, tracé los túneles…»

soit: [Sortir de soi ou se retirer: tel est bien le problème
un à un j’ai ramassé tous les pétales, j’ai tracé les tunnels
et hiberné sous terre
j’ai attendu les épis qui
l’un après l’autre
éloignaient leur tige de ma main…]

Javier Lentini, «L’invention de l’automne»

Entre le poète espagnol et le Malgache, deux histoires de tunnel se répondent, les dessins de Gaëlle Bosser sont, à leur manière, en hibernation et les corps en attente de «remontée», comme on pourrait dire de rédemption.

Étreintes toutes intérieures, malaxées de douleurs et de gestes brûlants aussitôt gelés.

«Rien entre les dents
rien sous la paupière
vers l’intérieur
rien
rétine ouverte
rouge arraché…»

Esther Tellermann, «Terre exacte»

Pas la moindre grâce qui s’élève à l’horizon du dessin, pas d’espoir d’attraction même lente vers l’extérieur, tout se retient et se rassemble comme coulures inversées; aussi l’oiseau qui creuserait un tunnel serait la seule échappée et c’est peu dire qu’il est attendu!

Il ne s’agit pas ici de sauver quelqu’un mais de témoigner d’un passage à travers «la poche noire», pour terminer ces lignes par une dernière évocation d’Artaud qui énonce clairement une «descente à pic dans la chair» où se révèlerait la plus secrète vérité et qu’il s’agit de traverser en poète.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Antonin Artaud: écrivain et poète français (1896-1948), auteur notamment du «Théâtre de la cruauté».
2. Lygia Clark: artiste brésilienne (1920-1988), elle a enseigné à Paris (c’est là que Gaëlle Bosser l’a connue). Entre autres exercices elle propose à ses étudiants de ramper à l’intérieur d’un tunnel (!) en tissu long de 50 mètres qui épouse le corps comme un collant! En brésilien elle nomme cette exploration du psychisme humain : «Tunel» 1973; inutile de souligner ici l’apparition du tunnel dans le titre.
3. Louise Bourgeois: célèbre sculptrice française née en 1911, installée à New-York depuis 1938.
4. Propos de Gaëlle Bosser recueillis par moi-même.

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