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La démesure amoureuse: à propos de O Révolutions de Mark Z. Danieleweski

Publié le 1 mai, 2008 | Pas de commentaires
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O Révolutions, paru en 2007, est le deuxième ouvrage de l’écrivain américain Mark Z. Danieleweski, après La maison des feuilles, paru en 2002. Dans les deux cas, le traducteur Claro et la maison d’édition Denoël se sont soumis à un défi à la fois stylistique et typographique. Le dernier roman se présente sous la forme de deux monologues versifiés qui ne cessent de se compléter et de se séparer. L’auteur s’inspire explicitement du couple shakespearien Roméo et Juliette afin d’élaborer un composé de récit de voyage et de roman d’initiation. Par ce mélange et par la démesure de la composition formelle de l’ouvrage, Danieleweski réussit à exprimer le caractère excessif de l’amour que se portent les deux personnages. Le lecteur est mis devant l’impossibilité d’appréhender l’ensemble des contraintes formelles imposées à la narration, à moins d’oublier cette dernière. Le texte fascine par la correspondance entre l’excès des exigences matérielles imposées au livre, l’excès de la passion amoureuse des deux personnages et de la violence du monde qu’ils traversent, et l’excès de formalisme qui structure le récit.

 Love Hunt
Madmetal, Love Hunt, 2008
Certains droits réservés.

Si une première lecture de O Révolutions est nécessairement déroutante, c’est que ce livre semble obéir à deux exigences contradictoires. Il est soumis à une mise en forme, à une structure rigide, imposante en tant qu’elle s’impose à la fois au texte et au lecteur qui regarde le texte avant même de le lire. Pourtant, l’acte de lecture ouvre le torrent de l’histoire du couple Sam-Hailey et de l’histoire collective. La démesure formelle de l’ouvrage donne un cadre d’expression à la démesure de ces histoires. À moins de considérer la réunion de ces contraintes (l’imposition de la forme et le flux narratif) comme un défi purement technique que se serait lancé l’écrivain Mark Z. Danieleweski, il faut supposer que chacune d’entre elles est la condition de l’autre.

Un formalisme démesuré

La structure de O Révolutions est tout d’abord visuelle. L’ouvrage est composé de deux fois 360 pages. En effet, on peut le lire des deux côtés, chaque page comportant deux textes inversés l’un par rapport à l’autre. Un côté contient le monologue de Sam et l’autre, celui de Hailey. Cependant, si les deux textes se répondent, ils ne se complètent pas. Il s’agit bien d’histoires différentes, malgré toutes leurs similitudes. Cependant, chaque chapitre étant composé de huit pages, l’auteur lui-même nous conseille de retourner le livre à la fin de chaque chapitre pour lire dans l’autre histoire le chapitre correspondant. De plus, pour chaque moitié de page, il y a deux colonnes distinctes. L’une est celle du récit en lui-même, alors que l’autre nous livre des faits historiques en suivant une chronologie relative à notre modernité (de 1863 à 2063). Ainsi, la lecture de l’ouvrage est en elle-même une gymnastique visuelle et une manipulation régulière.

En réalité, il est tentant de fragmenter la lecture de l’ouvrage, c’est-à-dire d’abandonner très vite le va-et-vient entre le récit et la chronologie, celle-ci n’ayant pas de liens manifestes avec la narration elle-même, et de lire en continu l’une des deux histoires puis l’autre. Cette déconstruction de la structure voulue par l’auteur aboutit à une conséquence paradoxale: elle détruit, en partie, le caractère chaotique, foisonnant, excessif du texte. C’est sous l’effet de la contrainte structurelle que le récit implose. Cependant, la quasi-impossibilité pour le lecteur de prendre en compte toutes les contraintes de lecture lui assure une certaine liberté. À condition de lire au moins un des deux monologues qui se correspondent par chapitre, il peut suivre le déroulement de l’histoire et choisir les autres éléments auxquels il va s’intéresser.

Cette implosion, ce flux du récit ne peut être détaché de l’écriture elle-même. Elle utilise toutes les découvertes de la littérature moderne: destruction de la grammaticalité de la phrase, néologismes, mise en avant de la matérialité du mot… Cette écriture participe aux deux thèmes de O Révolutions puisqu’il s’agit à la fois d’une guerre et d’un rapport amoureux avec la langue. Elle est ici en guerre contre une parole esclave du «service des biens», parole qualifiée par Mallarmé d’«universel reportage1» et comparée à l’acte «de mettre dans la main d’autrui en silence une pièce de monnaie2». Il faut donc détruire cette langue pour la rendre homogène à la démesure de l’amour et de la guerre, bien que l’écriture de O Révolutions révèle un rapport amoureux, charnel avec elle. Si la langue est détruite en tant que norme, la structure sonore et visuelle de l’ouvrage en constitue une véritable re-création: elle est devenue la langue de Sam et Hailey. C’est ce qui les unit malgré leur séparation irréductible à la fois dans la narration et dans la matérialité de l’ouvrage.

Une passion amoureuse confrontée à l’Histoire

L’amour de Sam envers Hailey. L’amour de Hailey envers Sam. Il est impossible de parler de l’amour de Sam et de Hailey. La structure même du livre nous indique qu’ils sont séparés à jamais. Ils se situent par un siècle d’intervalle puisque le récit centré sur Sam commence en 1863 pour finir en 1963, alors que l’autre va de 1963 à 2063. Les événements historiques indiqués dans l’ouvrage s’arrêtent en 2004, durant la guerre contre l’Irak. 1863: guerre de Sécession. 1963: guerre froide, guerre du Vietnam. La révolution ici n’est pas un re-commencement mais un retour à l’étape initiale. La démocratie Sam-Hailey3 ne survivra pas à la tempête de l’Histoire. Les deux personnages voudront vivre dans une égalité et une fraternité absolues. Pourtant, leur parcours les sépare l’un de l’autre, de la même manière que la composition de l’ouvrage sépare leur monologue respectif. Leur démocratie se termine donc par un échec. Ce dernier transparaît lui aussi dans l’aspect visuel du texte. En effet, la taille des caractères diminue avec le passage des chapitres, comme si l’exaltation du début cédait peu à peu la place à l’épuisement, à la désillusion et finalement au silence.

Ce double récit de voyage4 à travers les États-Unis symbolise à la fois le flux de l’Histoire et le flux de la passion amoureuse dans tout ce qu’ils ont d’excessif. Le monde traversé par Sam et Hailey est cruel. Ils doivent tout endurer pour leur amour. Les guerres et les crimes ne finissent jamais. Mais leur amour est la condition de leur liberté. L’extrême dépendance qu’ils ressentent l’un par rapport à l’autre est ce qui leur permet une totale indifférence à ce qu’ils vivent. Pourtant, c’est d’une certaine manière à cause de leur amour qu’ils vont mourir. Cette cruauté et cet amour excèdent le «service des biens5» qui définit la morale utilitaire.

Si le récit d’un couple d’amoureux brisé par l’Histoire est un stéréotype qui participe à l’aspect formel de l’ouvrage, il n’est pas instrumentalisé par l’auteur à des fins purement techniques. Au contraire, l’amour qui jaillit simultanément de Sam et de Hailey a en même temps une dimension cosmique, leur permettant de communier avec la nature, et une dimension purement égotiste, puisque cet amour est pour chacun une réalisation de soi. Cette double dimension correspond à la structure même du livre. La dimension cosmique doit être mise en parallèle avec l’articulation du monologue de chaque personnage avec l’Histoire collective, alors que la dimension égotiste répond à la séparation matérielle entre les deux monologues. L’Histoire collective ne sert pas simplement de toile de fond objective aux monologues des deux subjectivités. S’il s’agit ici d’un récit de voyage, la chronologie indique que ce dernier est autant un voyage dans le temps, dans l’Histoire, que dans l’espace. Dans sa dimension cosmique, l’amourpermet aux deux personnages de communier avec la nature et dans le même mouvement de communier avec un nouveau langage.

«La scission d’Avril mijote combes arides &
bassins sauvages de
Réglisses & Lilas.
-Tu es notre fin, grince le Cirse.
Mes doits claquent
Menthes & Cataires. Les
glaciers flaquent.
C’est un début.
Les Lis jubilent mon printemps.
Les Pavots jouissent en fleur.
Je suis un nouvel effroi
ici-bas: pluie d’éboulis, terribles torrents
Tranquille.
Moi.6

Le flot des néologismes et des mots-valises conduit à privilégier la lecture à haute voix. C’est en effet de la répétition des sonorités, dans leur structuration que le sens réapparaît. Il faut donc redonner corps au récit grâce à la voix pour que celui-ci nous ouvre un accès jusqu’à lui. Si Sam et Hailey peuvent communiquer avec le monde animal et végétal, c’est parce que le langage, leur langage s’est étendu hors de la sphère de l’humain. Pourtant, il ne s’agit pas ici d’une dépersonnalisation. Dans les deux cas, les personnages doivent aller au terme de leur amour même si l’autre doit en mourir. Si, à la fin de O Révolutions, les deux personnages perdent l’être aimé, ils ne renoncent pas à leur amour. C’est justement leur amour qui constitue maintenant leur rapport à soi et leur rapport au monde.

La trajectoire des deux personnages

C’est donc bien en termes de trajectoire existentielle qu’il faut lire O Révolutions. Si chaque personnage commence et finit seul son aventure, son amour pour l’autre doit être considéré comme la révélation de sa jeunesse. Le premier chapitre de chaque récit s’ouvre par l’affirmation de l’unité de la jeunesse, de la toute-puissance et de la liberté et s’achève par la rencontre avec l’autre. La trajectoire, l’expérience de soi de Sam et Hailey, peut être décrite à partir de l’éthique définie par Jacques Lacan: «La seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir7». L’éthique définie ici est celle qui convient au sujet moderne qui ne peut plus s’appuyer sur une morale transcendante, fondée sur un principe extérieur et supérieur à l’humanité (Dieu, la nature, etc.). Elle est la conséquence de la découverte révélée par la psychanalyse: ce qui angoisse le plus l’être humain, c’est son propre désir, c’est pourquoi il définit son bonheur à partir d’une somme de plaisirs. Ce calcul de plaisirs et de douleurs est ce que Lacan appelle le «service des biens». C’est notre esclavage à ce service des biens qui contraint à nous arrêter devant tout obstacle qui barre l’accès à notre désir.

Au contraire, Sam et Hailey échappent à tous ceux qui voudraient les immobiliser car ils ont déjà abandonné le service des biens, grâce à leur amour mutuel. L’impulsion conférée par le désir les porte toujours au-delà de l’obstacle, vers l’autre côté de l’ouvrage. Elle les rend capables de franchir une barrière qui se situe en dehors de l’histoire elle-même dans le livre matériel lui-même. Cette tension vers l’autre, cette inquiétude s’apaisera finalement lorsque, quittant le monde de l’humain, ce «service des biens», Sam et Hailey se réconcilient avec le Monde. Cette réconciliation est manifeste si on compare le premier et le dernier chapitre de chaque récit. En effet, dans le premier chapitre, Sam et Hailey découvrent la force de leur liberté («Je vais anéantir le Monde. […] Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.8»). C’est cette expérience de leur liberté qui leur permet de vivre leur amour comme un rêve. Pourtant, ce rêve a été trahi par la société, il est fondamentalement utopique, hors du monde. Mais, au terme de leur trajectoire, dans le dernier chapitre, les deux personnages n’éprouvent aucun ressentiment. Paradoxalement, la mort de l’autre sauve le cosmos9. Maintenant, l’autre en fait partie et on ne peut plus renoncer à l’un sans renoncer à l’autre. La démesure de leur amour et, dans le même temps, du récit, en est donc apaisée. En conservant en soi le souvenir de l’aimé, l’autre donne une stabilité au monde.

Ce final méditatif contraste fortement avec la fresque à la fois géographique et historique que présente l’ouvrage. Alors que tout le reste du récit se présente comme une traversée du cadre sociohistorique par Sam et Hailey, le terme de leur parcours nous montre un retour sur soi. O Révolutions est en fait le parcours d’une désillusion. Sam et Hailey voulaient affronter le monde grâce à leur passion amoureuse. Mais peu à peu, la violence de celui-ci les conduit à la fuite et à la perte de l’aimé. Il est illusoire de croire que la jeunesse, la liberté et la passion peuvent rivaliser avec le «service des biens».

Démesure de la jeunesse et de la passion, démesure de la guerre, démesure du commerce (le voyage des deux amants est arrêté par le «service des biens», par la nécessité de gagner de l’argent). Ces trois formes de démesure sont liées à l’absence d’attache. Celle-ci fait de l’errance l’un des paradigmes essentiels pour penser la subjectivité moderne. Au contraire, l’attachement mutuel des deux personnages les livrera à l’inquiétude, et l’attachement au «Monde» où demeure la dépouille de l’aimé leur permettra de veiller sur la mémoire de ce dernier. La double exigence qui compose l’ouvrage soutient ainsi un double rapport à l’existence.

«À toi, toujours seize ans, ce Monde réservé.
À toi, ce Monde ayant encore tout à perdre.
Moi, ta sentinelle gelée, je protégerai toujours.
Ce que ta Joie excède si terriblement.10»

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Stéphane MALLARMÉ. «Crise de vers». Variations sur un sujet. Oeuvres complètes. Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1945, p. 368.
2. Ibid., p. 368.
3. Le sous-titre de O Révolutions est La démocratie des deux, exposée & chronologiquement disposée. Ce sous-titre donne une véritable dimension politique à la communauté formée par Sam et Hailey.
4. Danieleweski compose son ouvrage en empruntant à différentes traditions. Au niveau romanesque, il fait converger le récit de voyage et le roman d’initiation. Au niveau poétique, on ne peut ignorer la proximité de O Révolutions avec Les feuilles d’herbe du poète Walt Whitman. On y retrouve le même recours au vers libre, le même usage de la répétition, la même énergie, le même éloge de la création, et enfin la même évocation de l’Amérique moderne. De plus, l’insistance du titre sur le trajet (circulaire) effectué par les deux personnages rapproche l’ouvrage du road-movie cinématographique (par exemple Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, qui raconte le voyage à la fois amoureux et mortifère de Ferdinand et Marianne).
5. Jacques LACAN. Séminaire VII: L’éthique de la psychanalyse. Paris, Le Seuil, 1986. Ce «service des biens» est lié à une conception utilitariste de la réalité. Le sujet doit calculer le plaisir et la douleur procurés par chaque «bien» afin d’augmenter au maximum son plaisir, ou même celui des autres. La vie morale se réduit alors à un pur commerce des plaisirs.
6. Mark Z. DANIELEWESKI. O Révolutions. Paris, Denoël, 2007, p. 2, section Hailey.
7. Jacques LACAN. Séminaire VII: L’éthique de la psychanalyse. Paris, Le Seuil, 1986, p. 370.
8. Mark Z. DANIELEWESKI. O Révolutions. Paris, Denoël, 2007, p. 1, section Hailey.
9. «Et je ne peux détruire davantage. Car je ne peux le détruire. Jamais.», Mark Z. DANIELEWESKI. O Révolutions. Paris, Denoël, 2007, p. 355, section Hailey.
10. Mark Z. DANIELEWESKI. O Révolutions. Paris, Denoël, 2007, p. 360, section Hailey.

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