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La moustache, Le Couperet, Lemming : de la schizophrénie à la xénophobie

Publié le 1 octobre, 2006 | Pas de commentaires
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En l’espace de quelques mois, au cours de la dernière année, la France aura donné coup sur coup trois films intrigants, indécidables, en rupture de ton par rapport aux autres voix du cinéma actuel : La moustache d’Emmanuel Carrère, Le couperet de Costa-Gavras et Lemming de Frédérik Moll. La critique a accueilli chacun d’eux séparément – d’une main chaleureuse mais tremblante, en raison de l’« étrangeté » de l’objet. « Attention, extra-terrestre! », avertissait symptomatiquement un article sur Lemming paru dans un journal québécois. Même si, non sans raison, on leur a trouvé du même coup une pléthore de ressemblances avec les œuvres de Kafka et de David Lynch par exemple, il est vrai que ces films ne ressemblent à rien sinon à eux-mêmes, c’est-à-dire les uns aux autres, comme s’ils venaient tous les trois d’un même pays lointain. Il existe entre eux une familiarité certaine qui se traduit d’abord, paradoxalement, par le caractère d’étrangeté qu’ils ont en partage. Cela suffit, me semble-t-il, à susciter le premier rapprochement critique des trois films. Je fais le pari qu’ils gagnent à être examinés en parallèle, au risque de découvrir des analogies parfois troublantes, souvent révélatrices des perturbations que traverse notre époque.

The puppet wedding
Sumit, The puppet wedding, 2005
Certains droits réservés.

Entre familiarité et étrangeté : cette ligne de tension ne définit pas seulement le « dehors » des trois films, leur réception et leur rapprochement ; elle structure en profondeur la trame narrative et thématique de chacun d’eux. Carrère, Costa-Gavras et Moll commencent par camper l’action dans des décors familiers et même « familiaux » : un grand appartement parisien dans La moustache, une maison familiale de banlieue dans Le couperet et dans Lemming. Carrère pousse même la familiarité un cran plus loin et invite le spectateur dans l’intimité du couple : le film s’ouvre dans la salle de bain de l’appartement, alors que Marc (Vincent Lindon) et Agnès (Emmanuelle Devos) font leur toilette. Les trois films déplient ainsi une topographie commune et parfois intimiste, instaurant d’entrée de jeu une atmosphère rassurante et familière.

Mais très vite, sans crier gare, les cinéastes introduisent dans le récit des éléments perturbateurs « infimes » qui ébranlent cette familiarité. Marc se rase la moustache ; Alain, le protagoniste de Lemming, interprété par Laurent Lucas, découvre un petit rongeur « exotique » coincé dans la tuyauterie de la cuisine ; Bruno, l’anti-héros chômeur du Couperet, interprété par José Garcia, mûrit l’idée d’éliminer ses concurrents à l’emploi. Ces perturbations induisent d’abord un très léger décalage par rapport à l’ordinaire, qui ne semble d’abord pas devoir trop prêter à conséquence. Qu’est-ce qu’une moustache en moins ou une bestiole en plus après tout? Et si Bruno commence bien à récupérer les CV de ses rivaux potentiels, on voit encore mal cet ex-cadre falot accomplir d’impétueuses actions… Pourtant, à partir de ce moment, les trois films vont glisser lentement mais inexorablement vers l’extraordinaire et l’étrangeté. L’entourage de Marc maintient qu’il n’a jamais porté la moustache ; Alain et sa jeune épouse Bénédicte (Charlotte Gainsbourg) seront bientôt envahis non seulement par le rongeur, mais aussi par Alice (Charlotte Rampling), la femme de son patron ; enfin Bruno, contre toute attente, décide de passer à l’acte et devient un tueur en série hors du commun. Le quotidien de ces couples ordinaires et rangés sombre alors dans l’irrationnel : Marc devient paranoïaque, à moins qu’il ne soit victime d’un véritable complot, Bénédicte se fait de plus en plus étrange et Alain multiplie les cauchemars ou les hallucinations alors que Bruno, lui, collectionne les meurtres. La très grande réactivité du récit n’a ici aucune commune mesure par rapport à l’élément perturbateur. Comme quoi l’équilibre initial était des plus fragiles : sous la patine de la vie de couple tranquille ou de la vie de famille sans anicroche, une étrangeté latente attendait le moindre décalage pour se manifester et faire basculer l’histoire sinon dans le fantastique (comme à la fin de Lemming), du moins dans le doute et la démesure.

Dans les trois cas, ce glissement coïncide exactement avec l’effritement du lien intersubjectif le plus important et le plus structurant du récit : le couple. Les films de Carrère, Costa-Gavras et Moll, on l’aura deviné, racontent en substance trois histoires de couple. On touche ici au point nodal de la ligne de tension que j’ai essayé de retracer. À ce chapitre, je ne peux que reprendre à mon compte le titre bien trouvé de Jacques Mandelbaum pour sa critique de La moustache parue dans Le Monde : « Le couple et l’identité sur le fil du rasoir » (1). À mesure que la familiarité fait place à l’étrangeté, les liens du couple se desserrent dangereusement : Marc soupçonne Agnès de machination, qui elle-même le soupçonne de folie, Bruno ment à sa femme Marlène (Karin Viard) qui le trompe en retour alors qu’Alain et Bénédicte sont engagés malgré eux dans un étrange chassé-croisé avec un couple plus âgé. Loin de toute rupture brusque, l’homme et la femme continuent de vivre ensemble au moins un temps, mais ils deviennent étrangers l’un à l’autre. Sans moustache, Marc n’est plus tout à fait le même. Depuis qu’il tue des gens, Bruno a changé aussi (à telle enseigne que le couple visitera un psychologue marital). Et Bénédicte n’est plus elle-même, littéralement : elle est hantée, au sens fort, par la mystérieuse Alice. Chacun semble alors murmurer à l’autre, par son mutisme même, ce leitmotiv des couples usés : « Je ne te reconnais plus ». L’absence de reconnaissance, la compromission de la familiarité avec l’autre : voilà tout le drame des couples de La moustache, Le couperet et Lemming, qui éprouvent au plus fort d’eux-mêmes l’« inquiétante étrangeté », que Freud définit comme l’étranger en sa propre demeure. Le lemming figure parfaitement l’épreuve de l’Unheimlich : animal nordique non domestiqué, il investit une maison de banlieue du sud de la France. Spécimen d’une espèce étrangère et exotique, il s’immisce chez soi, au sein du foyer, jusqu’à « ronger » le couple et la cellule familiale.

Menacé dans son intégrité, le couple n’est plus un, mais deux. Dire que le couple est deux n’a rien du pléonasme ; par définition, le couple tend vers un singulier, une unité. La dualité du couple signe en fait le début de sa dissolution. Les couples des trois films sont hautement « dividuels », comme dirait Gilles Deleuze : ils sont portés vers une division incessante, vertigineuse. Cette division, on l’a bien vu, est d’abord interne : les deux membres du couple s’éloignent lentement l’un de l’autre (le couple se « démembre » littéralement). Mais ce n’est là que la première étape d’une série de divisions. Ainsi, le couple Marc-Agnès se dédouble-t-il en une cellule familière parisienne et en une autre cellule exotique hongkongaise, qui semblent avoir chacun sa réalité et sa mémoire propre et indépendante? Ainsi, les couples de Lemming se partitionnent-ils en deux cellules recomposables (Alain-Bénédicte, Richard-Alice ; Alain-Alice, Bénédicte-Richard) ? Les couples et les doubles se reproduisent et se multiplient à l’infini, à l’image des lemmings dans le rêve d’Alain – mais était-ce vraiment un rêve ? Il y a là ce qu’il convient d’appeler des « couples schizophrènes », en référence à la folie et la démesure dans lesquelles ils glissent à la suite du récit, mais surtout à la partition sans fin des identités dont ils sont l’objet. Le couple schizophrène, c’est toute l’histoire de La moustache, du Couperet et de Lemming : c’est le couple happé par l’étrangeté et la division – et ici, il faut bien le reconnaître, la référence à Lynch (à Lost Highway en particulier) s’impose d’elle-même.

Qu’est-ce que la réactualisation du couple schizophrène par le cinéma français nous dit de l’époque contemporaine? Pourquoi Emmanuel Carrère a-t-il choisi ce moment-là pour adapter son roman au cinéma? Pourquoi Costa-Gavras a-t-il cru bon de réinterpréter le roman de Westlake dès maintenant? Pourquoi Frédérik Moll a-t-il scénarisé et réalisé Lemming à peu près au même moment? Bref, pourquoi ce tir groupé en direction du couple, aujourd’hui? (En posant cette question, je ne présume évidemment aucune accointance entre les réalisateurs.) La façon simple de répondre serait de dire que le couple – et plus spécifiquement le couple français – est en crise. Mais je vois mal ce qui aurait changé depuis le début du XXIe siècle pour préparer le terrain à ces trois films : la crise du couple ne date pas d’hier, elle est même devenue un lieu commun où se rencontrent aussi bien les discours réactionnaires que les discours soi-disant progressistes.

L’hypothèse que j’avancerai est plus risquée. Elle a du reste le défaut d’écarter in fine La moustache d’Emmanuel Carrère, un film qui ne laisse aucune prise à quelque contextualisation que ce soit, s’enfonçant à corps perdu dans la voie de la schizophrénie alors que les deux autres films bifurquent sensiblement et empruntent une voie adjacente plus dangereuse et plus inquiétante encore. Mon hypothèse procède d’une allégorisation des couples du Couperet et de Lemming. À mon sens, ces couples représentent moins des versions cinématographiques du couple « empirique » de la société française contemporaine que l’idée même d’une certaine cohésion sociale endogène. Les couples principaux des deux films sont pareillement composés d’un Français et d’une Française d’origine (Alain et Bénédicte, Bruno et Marlène) dont le lien initial semble tenir, pour une bonne part, au fait qu’ils se ressemblent, qu’ils soient familiers, qu’ils proviennent du même pays et du même milieu. Sous cet angle, ils représentent exemplairement le lien, le « tissu social » qui unit les « Français de souche » en général (j’emploie à dessein une expression à connotation fasciste). Or, dans la trame narrative, ces deux couples ne se fractionnent que sous le coup de l’étrangeté, pour ne pas dire de l’étranger. Tout allait bien, avant qu’une compagnie étrangère n’achète et ne restructure l’entreprise dans laquelle Bruno travaillait, lui faisant perdre son emploi. Tout allait bien avant qu’une bête venue d’un autre pays ne s’infiltre dans la tuyauterie de la maison d’Alain et Bénédicte (étrange plombier polonais…). En d’autres termes, ce qui provoque la division répétée du couple, sa schizophrénie, c’est l’Autre, c’est l’étranger.

Or, si quelque chose a changé depuis quelques années en France comme dans toute l’Europe, c’est bien précisément l’ouverture des frontières, qui facilite la venue de l’étranger chez soi. En un mot, c’est la naissance et le développement de l’Union européenne. Dans cette perspective, si les couples uniment français des deux films représentent la cohésion « intra-nationale » du pays, celle-ci semble compromise par ce qui est perçu comme une « intrusion » de l’étranger. Ce que révèlent, au final, Le couperet et Lemming, c’est ce qu’il faut bien appeler la xénophobie de la France à l’heure de l’ouverture des frontières. Lemming et Le couperet nous réservent au demeurant un bien sombre happy end : pour que le couple (c’est-à-dire la société, voire la « nation » française) retrouve sa cohésion, son bonheur tranquille, il aura fallu éliminer l’étranger. Que le lemming norvégien, Richard et Alice (significativement pourvue de l’accent anglais de Charlotte Rampling) disparaissent et que tous les concurrents à l’emploi de Bruno, dont plusieurs sont littéralement étrangers, soient tués. On aura donc eu raison de parler dans les journaux du Couperet comme d’un « conte amoral », mais pour des raisons bien plus profondes et inquiétantes que celles qu’on a invoquées jusqu’ici. Et s’il est vrai que le cinéma révèle l’imaginaire d’un peuple et d’une époque, alors les derniers films de Costa-Gavras et de Frédérik Moll devraient sérieusement prêter à réflexion.

Note

(1) Jacques Mandelbaum, « La moustache, d’Emmanuel Carrère : le couple et l’identité sur le fil du rasoir », Le Monde, 5 juillet 2006.

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