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Le cow-boy, les poules et la vache: essai sur Cot-Cot

Publié le 1 octobre, 2006 | Pas de commentaires
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par Ibn al Rabin, Atrabile, 2003
Des abords du Léman, en Suisse, a émergé ces quinze dernières années une scène foisonnante en matière de bande dessinée de qualité. Des structures d’édition comme Atrabile, Bülb Comix ou encore Drozophile ont permis à la ville de Genève d’occuper une place de choix dans la mappemonde du 9e Art. Membre hyperactif de la scène genevoise, Ibn al Rabin a pondu il y a quelque temps un véritable chef-d’œuvre nommé sobrement Cot-Cot.

 Toy
Jason Aarberg, Toy, 2006
Certains droits réservés.

À première vue, pas grand-chose. Un petit objet orange, format micro (17 x 12cm), pas plus de 30 pages, noir et blanc. Sobriété, élégance, discrétion. Et puis, on se prend à ouvrir le livre, le feuilleter, puis le lire, une fois, deux fois, une dizaine de fois et là, force est de constater que clignements d’œil et pincements de peau ne suffisent pas à effacer la sensation tenace que l’on vient de lire un chef d’œuvre absolu. Que dis-je, LA référence ultime. Le Graal. L’ouvrage duquel tous les autres s’abreuvent. La bande dessinée, qui tel l’Attila du 9e Art, rase tout sur son chemin. Là où elle passe, l’herbe de la création, incrédule et estomaquée, ne repousse plus.

Nombreux seront ceux qui trouveront mes propos dithyrambiques et soupçonneront, à tort, un simple copinage d’une telle tartine d’éloges. D’autres, tout aussi nombreux et tout autant dans l’erreur, ne verront dans Cot-Cot qu’une bande dessinée de qualité discutable, vaguement rigolote, plutôt mal dessinée et surtout vide de contenu. N’écoutez pas ces gens, ils se trompent. Et lourdement.

Il est vrai que l’histoire tient en quelques lignes : un cow-boy s’ennuie à mourir, entre les « Cot-Cot » de ses poules et les « Meuh » de sa vache. À bout de nerfs, il abat toutes ses poules dont il ne supporte plus le caquètement incessant. C’est alors que sur le point de tuer sa vache, laquelle est mise au défi de meugler, il reste surpris par le « Cot-Cot » qui remplace le meuglement habituel, surprise qui arrêtera brutalement sa folie meurtrière. Alors, le cow-boy fait ses affaires, prend sa vache et s’en va. Sur la route, il se rendra compte que sa vache n’a pas qu’un instinct de survie très développé : non seulement elle sait compter, mais en « Cot-Cot » qui plus est(1)! L’histoire se termine sur cette découverte qui fait dire à notre héros : « Putain! Je me vois déjà avec 10 fois 10 milliards », ce qui déclenche une interminable suite de « Cot-Cot ». L’avant-dernière case, grande, près de la moitié de la page, représente le cow-boy de dos, tirant sa vache, sur le fond d’un gigantesque phylactère empli de petits « Cot-Cot », avec en surimpression le héros : « Je me demande si je n’ai pas fait une connerie… ».

Voilà pour l’histoire. Pas vraiment de début, pas plus de fin. Pas vraiment d’histoire en fait. Et puis, presque pas de texte, en dehors des nombreux caquètements et meuglements. De ce fait, cela ne prend pas plus de trois minutes pour le lire. Et j’entends certains, que je ne nommerai pas, dire qu’en plus, c’est plutôt mal dessiné… Alors, je lève la main, de manière solennelle, tel un Ponce Pilate intimant à la foule de se taire, et je dis, calmement, car il ne faut pas perdre son sang froid : « Non, c’est parfaitement dessiné, c’est extraordinairement bien raconté et si vous voulez bien m’écouter un instant, je vais vous expliquer pourquoi. ».

Concision du récit, richesse du propos

Ce livre court est d’une inventivité formelle foisonnante. Ibn al Rabin multiplie les structures de mises en page : des gaufriers (2) de taille variable (2 x 4, 4 x 4 et même 8 x 8 cases), planches où des cases atteintes de gigantisme croisent d’autres de type pygmée, une véritable explosion de pages (planche 12) (3), pages sans case, avec seulement un dessin. La planche 4, notamment, est presque totalement vide à l’exception en son centre d’un tout petit cow-boy de dos qui parle : « Qu’est-ce que je peux m’emmerder… ». Cette planche, par exemple, est parfaite. Le grand vide qui entoure notre héros nous indique que le cow-boy est un être solitaire, à tel point qu’il fait même dos au lecteur lorsqu’il affirme qu’il s’emmerde. Et on n’a pas de peine à le croire, les trois planches précédentes étant constituées de simples représentations du personnage, dessinées sous toutes les coutures, des planches muettes, rien à dire de plus, rien ne se passe. Le cow-boy prend la pause, mais l’observation est la même : sa vie est d’un ennui mortel (surtout pour la volaille). La planche 4 ponctue cette introduction par ce constat sans appel.

Peut-être que le cow-boy a connu des jours plus excitants, peut-être a-t-il vécu de vraies aventures, tué des indiens, s’est battu dans des saloons, a bu un coup avec le lieutenant Blueberry (4) ou encore s’est rué vers l’or? Plus sûrement, le cow-boy s’est toujours ennuyé comme un rat mort dans sa campagne reculée à vivre au milieu des « Cot » et des « Meuh ». Quoi qu’il en soit du passé de notre héros, ce qui est sûr c’est que l’on assiste à une transition, à la fin d’un règne. Le cow-boy s’emmerde trop, il raccroche son stetson. Il tue ses poules, incapables de procéder à cette transformation, symbole même de son immobilisme, mais épargne sa vache qui a su s’adapter à temps. Et il s’en va, vers un avenir qui pourrait être glorieux avec sa vache qui sait compter. Ces poules massacrées, ce sont de lointaines cousines du John Wayne de The Man Who Shot Liberty Valance, (5) un être intraitable qui préfère mourir que de renier sa nature, un vestige du passé que la loi représentée par ce branle mou de James Stewart ne fera pas plier d’un pouce. La poule est virile, droite, tournée vers la tradition. Elle caquette et caquettera jusqu’à la fin de ses jours (qui n’est pas loin ceci dit), peu lui faut que le temps lui soit compté. La poule, c’est John Wayne, la chemise rose en moins. La vache, elle, a compris qu’il n’était plus le temps pour elle de meugler, mais qu’il fallait s’adapter. C’est le futur et le progrès, le changement qui l’attire. La vache vit avec son temps, c’est James Stewart, les cornes en plus. Là où Ibn al Rabin se fait fin critique de notre société, c’est qu’entre les poules et la vache, entre la tradition et le progrès, quelle que soit la décision du cow-boy, le résultat est le même : il ne cesse de « cot-coter » tout autour de lui.

Toutefois, il se peut aussi que Cot-Cot soit une subtile critique politique. Par son aspect progressiste, la vache pourrait être une référence aux démocrates américains confrontés aux vils poulets conservateurs. Ce serait donc un cri militant, une mise à mort de la droite dure américaine pour des lendemains plus heureux, même si le constat est toujours teinté de cynisme, la chute du livre étant ce retour au statu quo, au cot-cot ambiant. Plus plausible, la vache qui sait compter et qui va conséquemment permettre au cow-boy de réussir sa transition en entrepreneur au succès éclatant, cette vache donc ne serait ni plus ni moins qu’un symbole de l’esprit du capitalisme et de la doctrine du libre marché. Une émule d’Adam Smith. L’arrière-petite-fille de Benjamin Constant. Elle sait s’adapter, elle réussit à s’émanciper du ranch État pour partir sur la route de la privatisation massive et de la société de consommation.

Les poules, de leur côté, représentent l’administration gouvernementale, les fonctionnaires sacrifiés sur l’autel du libéralisme économique dont la présence pesante étouffera notre héros au point de tout faire éclater, au sens propre comme au sens figuré : massacre du volailler et explosion de planches (voir la planche 12 à nouveau). Troisième piste d’analyse politique de l’œuvre d’Ibn al Rabin, la poule a sa carte du Parti Communiste. La vache, démocratique et libérale, est le choix du cow-boy – américain et plus largement occidental – qui terrasse la multitude volatile, dont l’uniformité n’a d’égal que le nombre. Ce serait donc à une caricature de type propagandiste, rappelant les années 50, à laquelle nous sommes confrontés. Des poules communistes, grouillantes, oppressantes, dont le principe même d’individualisme est nié, alors qu’il est impossible de distinguer l’une de l’autre, travailleuses infatigables, à picorer toute la journée.

Ces poules qui seraient rouges si l’auteur n’avait opté pour un traitement exclusif en noir et blanc sont partout. Mais leur air faussement innocent ne les sauvera pas : le cow-boy les exterminera toutes. La critique politique se teinte ici d’une dimension historique. La fin des poules, c’est la fin de la Guerre Froide. Et cette fameuse douzième planche nous renverrait à la chute du Mur de Berlin, prélude à la « défaite » du communisme dans le monde, défaite illustrée par la sanglante tuerie des pages 13 et 14. Néanmoins, cette apparente victoire du capitalisme est de courte durée. D’une part, parce que rien ne change véritablement, les cot-cot étant toujours présents. D’autre part, parce que cette vache qui caquette, c’est la survie des idées. Les poules mortes, l’URSS dissoute, la Chine qui investit le libre marché, les cot-cot perdurent, même si c’est d’une vache qu’ils émanent et qu’ils ne seront peut-être pas instrumentalisés de la même manière. Le temps passe, les poules trépassent, mais les idées ne meurent pas.

Un schizophrène multiple

En privilégiant une lecture « psychanalytico-autobiographique », il est possible de voir l’œuvre différemment. En effet, en dehors de son travail de dessinateur (plus de 60 livres publiés, en solo ou en collaboration), de musicien (au moins 7 albums à son actif) et d’éditeur (il est le fondateur des éditions Me Myself), l’auteur, de son vrai nom Mathieu Baillif, a trouvé le temps de compléter un post-doctorat en mathématiques. Dès lors, on peut opérer à un glissement important en attribuant à la vache qui sait compter une dimension autobiographique qui la met au centre du récit, détrônant, par le fait même, le cow-boy. La vache, c’est l’auteur. Elle sait compter et c’est ce qui lui permet de survivre, voire même de plutôt bien gagner sa vie (6). Mais les mathématiques, pour elle, signifient qu’il lui faut caqueter, c’est-à-dire aller contre sa nature, le meuglement, la création artistique, le travail de bande dessinée. La vache aimerait encore pouvoir meugler, mais cela signifierait sa fin. Confrontée aux réalités de la vie, elle se doit de produire des cot-cot, de compter en cot-cot. Le mathématicien caquette, l’artiste meugle. Peut-être que l’auteur lui-même voudrait pouvoir vivre de sa plume, mais que la vie l’oblige à chercher un moyen de subsistance annexe. Et qu’il se voit comme une vache condamnée à caqueter, mais désireuse de meugler. En allant encore plus loin, on pourrait y associer l’utilisation d’un pseudonyme basé sur la contradiction : Ibn al Rabin, qui peut se traduire comme « fils de rabbin », mélange de langue arabe et de culture juive.
Multiples compréhensions, multiples identités, multiples facettes de l’auteur, l’œuvre est traversée par cette pluralisation des sens, sans pouvoir réussir à en accrocher un en particulier.

D’autant plus que si l’on demandait à l’auteur ce qu’il pense des interprétations ci-dessus, probablement qu’il nous regarderait fixement de derrière le verre de ses lunettes, l’air rieur et grave à la fois, et tel un chef spirituel tibétain, nous dirait : « Petit moucheron insignifiant, tu n’as rien compris… Les poules sont des extra-terrestres hostiles, qui dans l’objectif de conquérir la terre, ont eu l’idée de prendre l’apparence de poules insignifiantes de manière à pouvoir étudier les points faibles des hommes. Mal leur en pris, car le cow-boy sans le faire exprès a sauvé l’humanité. Le cow-boy, c’est l’agent Scully. La vache, c’est Mulder ». Voilà ce qu’il nous dirait. En se moquant de nous, il va sans dire, car c’est un artiste et qu’il méprise le critique.

Car – et c’est la raison de tout ce qui a précédé, de cette logorrhée sans apparente logique – l’une des grandes forces du livre d’Ibn al Rabin, c’est de pouvoir se lire et se relire des dizaines de fois, le plaisir inaltéré, l’imagination du lecteur pouvant à chaque fois s’y engouffrer avec autant de bonheur et de liberté. On peut y donner une multitude de sens et toujours chercher à en trouver de nouveaux. Et puis, surtout, on peut décider de ne pas lui donner de sens du tout, ce qui est encore mieux. Pas de prétention lourde chez l’auteur, pas de morale, pas de message appuyé censé nous faire réfléchir. Il laisse au contraire toute la place au lecteur qui s’y promène à sa guise, en quelque direction qu’il lui plaît. Chaque page est dirigée par une volonté aboutie de légèreté et de fluidité. La planche est toujours pensée en rapport avec les autres comme l’indique le rythme sans accroc, mais aussi de manière individuelle, comme le montre la multiplication des structures de mises en page. On parlait plus haut d’une inventivité formelle constante, il faut encore préciser que jamais celle-ci ne se fait au dépend du récit. Jamais l’on étouffe le récit de « trouvailles » esthétisantes creuses, conçues pour nous en mettre plein la vue, mais n’apportant rien de substantiel au fond. On ne peut donc accuser l’auteur d’ « andréasite » aigu ou de « druilletotte » (7) sévère, le fond et la forme se mêlant ici pour ne faire qu’un.

Un dernier mot sur le dessin

Avant de terminer, j’aimerais m’attarder sur le dessin d’Ibn al Rabin. Il se peut, comme je l’ai souligné en début d’article, que le lecteur intéressé puisse être quelque peu désarçonné par le trait singulier de l’auteur. En effet, ici nulle étude de corps, nul héros aux muscles hypertrophiés, la nature autodidacte du dessin de l’auteur transpire à plein pot. Cela ne signifie pas pour autant que ce soit mal dessiné, au contraire. À l’instar du récit, on peut dire du dessin de Cot-Cot qu’il est intelligent. Minimaliste certes, mais brillant. Je ne conteste pas le fait qu’Ibn al Rabin serait bien incapable de dessiner comme le bien nommé Burne Hogarth (8). Ce que je dis, c’est que le dessin en bande dessinée ne doit pas rechercher le réalisme, mais l’expressivité. Et qu’à ce titre, un dessin à première vue « bâclé », imprécis, n’en est que plus réussi, car justement plus expressif, plus à même d’inviter l’imagination du lecteur à s’y plonger. Rodolphe Toepffer, inventeur de la bande dessinée et compatriote de Mathieu Baillif, avait déjà compris, il y a plus de 150 ans, cet axiome de la littérature en estampes (9). À ce titre, les Alex Raymond (10) de ce monde ont bien peu saisi leur médium, à l’inverse du génial George Herriman (11). Sans vouloir déblatérer plus loin, ce débat méritant un article à lui seul, soulignons simplement que l’apparente simplicité du dessin d’Ibn al Rabin ne doit pas masquer sa parfaite maîtrise du trait. Le minimalisme qui traverse la totalité des facettes de Cot-Cot en est un signe flagrant, tant il est plus difficile d’exprimer quelque chose avec peu de traits sans perdre en précision dans l’effet. Et sur ce point, Ibn al Rabin a une fois de plus gagné.

***

Post-scriptum : Si vous aimez Ibn al Rabin, procurez-vous Faudrait voir à voir (Editions Groinge, 2004), un exercice contraignant et jubilatoire d’au moins une planche par jour pendant un an. Moins de travail pour son 6 histoires dessinées en moins de 60 secondes chacune (sous contrôle d’huissier) (Editions Me Myself) dont le titre reflète parfaitement le contenu. La plupart de ce qu’il a fait a été tiré à 100 exemplaires ou moins et s’en trouve subséquemment épuisé. Heureusement, par la grâce de son infinie mansuétude, l’auteur en a scanné une partie que l’on peut trouver sur son site : http://www.atrabile.org/ibn-al-rabin/main.html. On y trouve aussi sa musique et plein de trucs inédits, alors allez y faire un tour.

Notes

1 Lorsqu’on demande à la vache combien font 2 + 3, elle répond : « Cot-Cot, Cot-Cot, Cot-Cot, Cot-Cot, Cot-Cot ».
2 Le gaufrier est une planche où toutes les cases sont de même dimension.
3 La douzième planche, à laquelle on fera référence à plusieurs reprises dans la suite de cet article est constituée d’une multitude de très petites cases représentant tout d’abord des poules ou la vache, puis simplement emplies d’un Cot ou d’un Meuh. Sa moitié inférieure représente le héros, qui n’en pouvant plus, se met à hurler et à courir au travers de la page de sorte qu’il « traverse » littéralement la page : sur son passage, les petites cases emplies de Cot et de Meuh explosent en tout sens. Tout en bas, elles s’entassent : le héros a détruit la planche.
4 Cow-boy de bande dessinée célèbre en France, inventé par Charlier et Giraud quelque part dans les années 60.
5 The Man Who Shot Liberty Valance, 1962, réal. : John Ford.
6 Les salaires de professeurs d’université en Suisse, dont l’auteur est originaire, sont parmi les plus élevés d’Europe.
7 Andréas et Druillet sont deux auteurs de bande dessinée dont le travail est surtout connu pour leurs mises en pages flamboyantes, torturées et grandioses. Le temps passant, c’est plutôt le terme « indigeste » qui leur sied le mieux. Et force est de constater que toute cette débauche d’effets formels – au goût discutable– ne réussit que difficilement à masquer la minceur du propos.
8 Auteur américain connu pour ses adaptations de Tarzan en bande dessinée, il a aussi beaucoup écrit sur le dessin anatomique.
9Toepffer,Rodolphe, Essai de Physiognomie, 1845, réédité en 2004 par les éditions Korga.
10 Auteur américain de la première moitié du XXe siècle, connu entre autres pour sa série Flash Gordon.
11 Auteur de Krazy Kat, possiblement le meilleur strip de tous les temps. Oui, de tous les temps. Si vous ne me croyez pas, allez lire un volume de la réédition chez Fantagraphics Books.

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