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Le « sauvage besoin de libération ». Hommage à Paul-Émile Borduas

Publié le 7 septembre, 2010 | Pas de commentaires
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Paul-Émile Borduas est mort le 22 février 1960 à Paris, après une longue carrière artistique parsemée d’embûches politiques et professionnelles. Les présentes rétrospectives autour de son décès soulignent avec force le coup d’éclat de 1949 : la publication du manifeste du Refus global, avec 15 cosignataires. Dans les jours qui suivirent, Borduas fut renvoyé de l’École du meuble où il était engagé. On retient souvent le caractère anti-clérical du manifeste et sa qualité de premier jalon intellectuel de la Révolution tranquille, en oubliant parfois que le peintre a produit, dans ce texte, mais aussi dans bien d’autres, des réflexions pertinentes et complémentaires sur l’enseignement, l’art, l’individu et le politique. Le ton général de sa production écrite flirte avec l’irrévérence et l’anarchisme. Il propose une vision de l’art intégrée dans une conception de l’homme où il fait la part belle à la liberté et à l’inconscient, héritier en cela du dadaïsme et du surréalisme.

 apocalypse had visited
Subterranean Tourist Board,
apocalypse had visited , 2008
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Peintre reconnu, Borduas était également professeur, métier qu’il exerça dès sa jeune vingtaine dans les écoles primaires de Montréal, à Paris et chez lui à St-Hilaire. Il désapprouvait ouvertement l’enseignement de la peinture axé sur la seule maîtrise technique; l’important était de « permettre aux expressions plastiques imprévisibles de naître » et au dessinateur « de créer son propre style » comme il l’écrivit dans ses Projections libérantes (1949). C’est ce programme qu’il essaya de mettre de l’avant à l’École du meuble, malgré certaines incompréhensions de la part de ses élèves et collègues, habitués à une approche plus « classique ».

L’enseignement, contrôlé par les religieux, s’avérait pour Borduas un asservissement : « un petit peuple […] tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers […] » (Refus global). Il ira jusqu’à affirmer que « notre enseignement est sans amour : il est intéressé à fabriquer des esclaves pour les détenteurs des pouvoirs économiques » (Projections libérantes). Ces irrévérences pédagogiques ne plairont ni à la direction de l’École du meuble, ni au gouvernement Duplessis qui faisait à l’époque la chasse aux idées subversives de tout acabit. Optant pour la ligne dure, le ministre Paul Sauvé n’a pas répondu à la tentative de Borduas d’expliquer son enseignement et sa pensée suite à son renvoi…

L’enseignement de Borduas était lié de près à un nouveau rapport à l’art. Son groupe, les automatistes, s’inspire fortement du surréalisme sans en être à la traîne. L’automatisme surrationnel, comme le nomment ses créateurs, espère accéder à une connaissance de l’homme et de l’univers à travers un processus créatif qui abolirait l’intention. Le créateur suit ses formes, dans une « conscience plastique au cours de l’écriture » (Commentaires sur des mots courants), jusqu’à l’émergence d’une certaine unité de l’œuvre. Claude Gauvreau, poète et dramaturge signataire du Refus, dira en entrevue radiophonique en 1970 : « Parce que nous rejetions l’intention, tout a priori rationnel […] nous sommes allés quelques degrés plus avant dans l’exploration du monde intérieur de l’Homme ». Borduas et son égrégore rêvaient d’un art où l’être se révèle à la fois dans l’acte de création et dans l’acte d’appréciation des oeuvres (Manières de goûter une œuvre d’art). Les automatistes travaillaient ainsi à un changement de paradigme dans l’art québécois, voire dans l’art moderne.

Sous-tendant ce projet créateur et la construction d’une nouvelle pédagogie, un « sauvage besoin de libération » gronde chez Borduas (Refus global). Sans être communiste – il reproche aux « rouges » de ne pas faire assez de place au côté irrationnel dans leur conception de l’Homme – il n’en demeure pas moins qu’il croit en la nécessité d’une transformation radicale de la société. Dans son texte le plus politique, La transformation continuelle, il écrit :

« À l’occident de l’histoire, se dresse l’anarchie, comme la seule forme sociale ouverte à la multitude des possibilités des réalisations individuelles. Nous croyons la conscience sociale susceptible d’un développement suffisant pour qu’un jour l’homme puisse se gouverner sans police, sans gouvernement ».

Dans la tentative de faire émerger « la complète réalisation des possibilités humaines », les réalités institutionnelles (l’État et le clergé), intellectuelles (la censure), académiques (l’obsession technique) et sociales (le travail aliénant) sont des entraves à éliminer. Il faut voir Borduas comme un radical, comme quelqu’un qui pense les problèmes du monde (artistiques comme politiques) à leur racine et qui envisage une solution intégrée qui prenne la forme d’une révolution sociale. Il met ainsi le bout du pied dans la pensée anarchiste, sans toutefois se réclamer d’un auteur ou d’un courant. Son approche politique est intuitive, assez loin d’une pensée versée dans les grands textes révolutionnaires de son époque, mais vient néanmoins lier toute sa pensée : il faut libérer l’individu dans la création, dans le collectif et dans la transformation des formes plastiques et sociales.

Après un demi-siècle, les réflexions de Borduas restent toujours aussi pertinentes, même si l’environnement sociopolitique québécois a énormément changé. Même si la sacro-sainte Révolution tranquille a eu lieu, les problèmes qu’il a soulevés restent entiers. Les techniques pédagogiques ont certes été modifiées en éducation, mais celles-ci cherchent toujours à s’arrimer au marché du travail. L’art a beau s’être décloisonné, il est parfois difficile de le différencier de la publicité, du divertissement ou du spectacle. Le climat politique québécois, entre corruption, cynisme et manque de vision, est d’un pathétique qui n’a d’égal que la passion des politiciens pour l’économie néo-libérale. Borduas écrivait dans le Refus global que « les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes ». Il faudrait se demander si les frontières d’aujourd’hui ne sont pas malheureusement celles du Spectacle, tel que l’évoque Guy Debord.

Il y a peu, la France a été témoin d’une tentative de récupération et de révision de l’œuvre et de la vie d’Albert Camus. Au cinquantenaire de la mort de l’écrivain, le gouvernement français a décidé de le hisser au rang de héros national. Camus s’est battu toute sa vie contre ces réifications étatiques en s’attaquant au nationalisme, au colonialisme ou au racisme sur tous les fronts. Le processus qui se déroule au Québec dans le cas de Borduas est similaire : on retient officiellement son rôle de pionnier de la laïcisation de l’État et de la pensée intellectuelle québécoise, en oubliant trop souvent le caractère subversif de son œuvre écrite et artistique. Ses questionnements, comme ceux de Camus, sont peut-être trop angoissants et radicaux pour ne pas être récupérés par l’histoire nationale officielle.

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