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Les déchets, la route et Nikolski, de Nicolas Dickner

Publié le 1 juin, 2007 | 1 commentaire
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Au cours du printemps, on a entendu au Québec plusieurs politiciens, dont le maire de Montréal, Gérald Tremblay, s’exprimer quant à la propreté de la ville. Comme on le sait, les citoyens sont désormais passibles d’amendes pour malpropreté. À partir du roman de Nicolas Dickner, Nikolski, il s’agira ici de réfléchir non seulement à l’importance des déchets mais aussi à la route et à ce que représentent ces thèmes pour les enfants de la contre-culture des années 1960, qui évoluent dans un monde bien différent de celui de leurs parents.

 A new way of thinking (Une nouvelle manière de penser)
Martin Gommel, A new way of thinking
(Une nouvelle manière de penser)
, 2006
Certains droits réservés.

Je marche dans une ruelle de Montréal et observe les déchets qui jonchent le sol. Je ne peux m’empêcher de sourire lorsque j’aperçois sur un vieux journal une photographie du maire Tremblay le jour de ses déclarations sur les escouades de la propreté. Personnellement, je me sens confortable parmi les débris. Le livre de Nicolas Dickner, Nikolski(1), sous le bras, je continue ma promenade et réfléchis aux trois personnages principaux de ce roman: Noah, Joyce et le libraire.

Tous sont nés de parents hippies, ils évoluent maintenant dans un monde n’étant plus celui de l’époque de leur conception. En l’espace d’une génération, tout a changé. La manière de comprendre et d’aborder le monde n’est plus la même. Certains archéologues et historiens prennent notamment les déchets comme objets d’étude: «Rien n’est plus intéressant que les déchets. Ils nous en apprennent plus que les œuvres, les bâtiments ou les monuments. Les déchets dévoilent ce que tout le reste tente de cacher.(2)»

L’un des principaux agents de cette manière de voir, au sein du roman, est Thomas Saint-Laurent, un professeur d’archéologie qui enseigne à l’Université de Montréal et dirige le travail de maîtrise de Noah. Saint-Laurent fait des dépotoirs son terrain de recherche et va jusqu’à manifester en faveur de leur conservation. Cette vision des choses bouleverse Noah qui, à la suite de son professeur, en vient à penser que l’archéologie et les déchets non seulement nous renseignent sur le passé, mais forment la voie de l’avenir:

«Je sais bien qu’on a l’air d’une bande de zouaves, avec nos sacs de plastique pleins d’humus. En réalité, nous sommes en avance sur notre temps. L’archéologie est la discipline du futur. […L’artefact] c’est le principal produit de notre civilisation(3) […] Tout est déchet(4).»

Les déchets sont importants puisqu’ils révèlent, entre autres, le passé de l’Amérique: «Les Inuits n’avaient aucune idée de ce qu’était un dépotoir avant l’arrivée de la Compagnie de la Baie d’Hudson.(5)». C’est par les déchets, et non par l’écrit, que l’on connaît la manière de vivre des Autochtones avant la venue de Christophe Colomb. En effet, si ces derniers n’ont pas laissé de documents écrits, il est par contre possible de construire le récit de leur existence en utilisant leurs ordures, leurs artefacts. L’Amérique, dans cette perspective, n’est donc plus uniquement un espace à parcourir, un territoire(6), elle devient aussi un continent dont l’histoire reste en grande partie à découvrir.

Thomas Saint-Laurent, en comprenant la valeur historique des déchets, fait office d’avant-gardiste. Par ses travaux, il ouvre de nouvelles pistes de réflexion à la manière d’un Herbert Marcuse, dont l’ouvrage sur l’homme unidimensionnel a grandement inspiré la contre-culture américaine dans les années 1960(7).

Par les déchets, comme le constate le libraire, alors qu’il fait le tri des effets personnels de sa défunte mère, on peut retracer le parcours d’une vie, d’un peuple. De plus, il est intéressant de souligner qu’à l’instar de la population humaine, les déchets ne cessent d’augmenter d’année en année, ce qui provoque un débordement des dépotoirs. Les déchets occupent de plus en plus d’espace et, pour cette raison, ils «voyagent», ils «prennent la route». Ils ont même une valeur marchande. Les déchets sont ainsi vendus par certains pays à leurs voisins pauvres afin d’y être enfouis. Le syndrome du «pas dans ma cour» existe même dans la métropole québécoise. En effet, la majorité des ordures collectées se retrouvent à l’extérieur de l’île de Montréal.

Sur la route

La route est un autre thème important abordé dans Nikolski, marquant un changement entre les générations. Comme leurs parents, et bien sûr comme les déchets, les personnages du roman voyagent. Cependant, la route n’est pas seulement pour eux celle de l’asphalte qui traverse les paysages; elle est aussi maritime, aérienne et électronique. En fait, chaque personnage vit un rapport intime avec la route et la redéfinit à sa manière.

Noah, par exemple, est un enfant de la route, un nomade, élevé à 60 km/heure en moyenne. Il a appris à lire avec des cartes routières, sans avoir choisi la route, à l’opposé de son père et de sa mère, deux hippies. Lorsqu’il se déplace, il n’est pas à la recherche d’extase, de filles et de nouvelles frontières à atteindre. Au contraire, quand il sillonne les vastes étendues du Canada avec sa mère, la réalité banale, ordinaire et à fuir pour lui, c’est la route. En passant devant une école, il envie effectivement ses «amis potentiels» qui ont un domicile fixe, et il considère «la possibilité de s’éjecter par la fenêtre» pour aller les rejoindre. Il est évident que Noah, comme l’écrit Dickner,

«ne partageait pas le Glorieux Imaginaire Routier Nord-Américain. De son point de vue, la route n’était rien qu’un étroit nulle part, bordé à bâbord et tribord par le monde réel – endroit fascinant, inaccessible et inimaginable. La route n’avait surtout rien à voir avec l’Aventure, la Liberté ou l’Absence de Devoirs d’Algèbre.(8)»

Il quitte donc sa mère et son milieu, dès qu’il le peut, pour aller étudier à l’Université. Une fois la route derrière lui, il n’arrivera plus jamais à reprendre celle-ci de la même manière. Dorénavant, contrairement à ce qu’il avait jusqu’alors expérimenté, il n’errera plus de lieu en lieu, ne se déplaçant que quand la situation l’y obligera. Noah, à l’inverse de sa mère, Sarah, a besoin de savoir où il va. Il ne se laisse pas guider par le hasard.

De son côté, Joyce, une autre protagoniste du roman, passe une partie de son enfance, à l’instar de Noah, la tête dans les cartes, maritimes dans son cas, puisqu’elle vit à Tête-à-la-Baleine, une ville où la route ne se rend pas. Elle est abandonnée par sa mère et élevée par son père. Très tôt, elle doit se débrouiller par elle-même, faire la cuisine ainsi que le ménage et supporter la famille de son père. Elle ne trouve du réconfort qu’auprès de son grand-père maternel, Lyzandre Doucet, qui lui raconte des histoires et lui apprend entre autres qu’elle «était l’ultime descendante d’une longue lignée de pirates». Lorsque vient le temps de choisir sa destinée, Joyce opte alors pour la perpétuation de la tradition familiale et ambitionne de devenir pirate.

C’est pour aller à l’école secondaire de Sept-Îles que Joyce emprunte pour la première fois les voies maritime, puis terrestre. À ce moment-là, la route 138 la fascine, et elle a envie de partir en explorer les horizons. Pourtant, comme ce n’est pas elle qui conduit, elle n’en fait rien. Pour rependre la route, elle attend «la fin de son escale», la fin du cours secondaire, moment qu’elle choisit pour fuguer à Montréal en faisant du «pouce»,de l’auto-stop. Pour elle, la route, qu’elle soit aérienne, terrestre ou maritime, est d’abord et avant tout utilitaire.

En fait, la route qui intéresse vraiment Joyce est celle qui lui permettra d’assumer le destin qu’elle s’est choisi: l’autoroute de l’information. Elle devient hacker ou pirate informatique, et s’inscrit ainsi dans une certaine continuité avec les Merry Pranksters(9), fondateurs des hippies selon certains(10), et Timothy Leary(11), qui se sont intéressés très tôt à ce phénomène de piratage(12).

Quant au libraire, la route la plus importante pour lui est celle des livres: «Notre librairie est, en somme, un univers entièrement composé et gouverné par les livres – et il me semblait tout naturel de m’y dissoudre totalement, de dévouer mon destin aux milliers de destins dûment empilés sur ces centaines d’étagères.(13)» L’univers, de cette manière, est toujours à sa portée.

En fait, le libraire de Dickner ressemble beaucoup au libraire(14) de Jacques Poulin. Il aime les livres et veut que les livres voyagent. Pour cela, il est même résolu à prêter des livres ou encore à tolérer, voire accepter de se faire voler, à l’instar du chauffeur du bibliobus dans La tournée d’automne(15), ou encore de Jack Waterman dans Les yeux bleus de Mistassini(16). Le libraire affirme ainsi que «[l]es livres doivent voyager», et il n’hésite pas à prêter un livre à une cliente, même s’il provient de sa collection personnelle. En ce sens, il s’adresse à l’une d’elles en ces termes: «Tu me le redonneras au retour, ou bien tu me le renverras par la poste avec des timbres exotiques.(17)»

Même s’il n’a jamais voyagé, le libraire est captivé par les guides de voyage. Il les préfère aux voyages eux-mêmes. En fait, sa vie a pour centre les livres ainsi que la librairie et il parvient à s’en détacher uniquement lorsque le compas que lui a donné son père et qu’il traîne toujours sur lui se brise. Libéré de cette breloque, il prend la décision de vider son appartement, de faire le tri dans les déchets de sa vie, de quitter la librairie et de partir sur la route, sans guide, afin d’affronter son propre destin.

En l’espace d’une génération, le monde a changé. L’histoire n’est plus comprise et abordée de la même manière, et les déchets voyagent. De plus, on ne prend plus la route comme dans les années 1960. Si Dickner évoque à un certain moment Dharma Bums(18), un des romans de Jack Kerouac, les protagonistes de Nikolski n’ont que peu à voir avec la vision de la route et du voyage entretenue par le célèbre auteur. Avec son roman, Dickner nous fait voir une autre Amérique, celle des enfants des hippies et de la contre-culture.

Je continue à marcher dans la ruelle et croise un ami originaire de Chine. Il m’apprend qu’à Shanghai, cracher par terre est un geste passible d’une amende pouvant friser les 200$. Nous allons prendre un café ensemble et discutons des nouvelles politiques de la ville de Montréal en ce qui concerne la propreté. Qu’avons-nous à cacher pour vouloir à ce point nous débarrasser de nos déchets?Pourquoi encore utiliser des sanctions monétaires pour convaincre les gens d’agir autrement? Que serait notre monde sans déchet pour nous révéler la vérité sur ce qui nous entoure ou sur ce qui nous a précédé?

Notre attitude envers les déchets est d’ailleurs empreinte d’une certaine hypocrisie. Nous cachons la consommation en l’enfouissant, en l’exportant… Pourtant, il est possible de faire du «beau» avec des ordures. Je n’ai qu’à penser aux trophoux(19) de Roch Plante pour m’en convaincre. Avec des politiques comme celle du maire Tremblay, des œuvres comme celle-là sont menacées. Il faudrait changer nos manières de voir et de faire.

Notes

(1) Nicolas DICKNER. Nikolski, Québec, Éditions Alto, 2005, 325 p.
(2) Ibid., p. 150.
(3) Ibid., p. 192.
(4) Ibid., p. 135.
(5) Ibid., p. 151.
(6) Comme l’écrit Jean-François CHASSAY, « On se contente souvent de considérer les déplacements transcontinentaux […], dans le roman québécois, comme un signe de l’influence américaine […]. Comme l’écrit Benoît MELANÇON, « l’Amérique n’est que rarement un texte [dans la littérature québécoise]; plus souvent, elle est un territoire. » » Jean-François CHASSAY. L’ambiguïté américaine, le roman québécois face aux États-Unis, Montréal, XYZ éditeur, 1995, p. 20.
(7) Issu de l’école de Francfort, Herbert MARCUSE a publié en 1964 un essai intitulé L’homme unidimensionnel, traduit par Monique WITTIG, Paris, Minuit, 1964 [1968 pour la traduction française], 281 p. Dans cet ouvrage, Marcuse décrit l’univers de l’homme unidimensionnel qui correspond à une société dans laquelle toutes les formes d’opposition ou de critique semblent réconciliées ou disparues, avalées par ses propres idéologies. Aucune contradiction sociale n’est désormais assez forte pour susciter une crise totale au sein de la société. Toutes les forces négatives sont absorbées et neutralisées dans l’univers de la consommation. La pensée et les comportements du prolétariat changent. Le principe même de liberté finit par se traduire par un choix entre des marques et des gadgets. On est libre de choisir ce qu’on veut parmi une grande variété de marchandises et de services. Les créations culturelles, la politique, l’art, les religions… tout est ramené à un dénominateur commun : la forme marchande. Tout peut être récupéré et digéré. La société semble inébranlable, la contestation, impossible. Au cours des années 1960, plusieurs leaders des mouvements étudiants se réclamèrent de sa pensée.
(8) Nicolas DICKNER. Nikolski, Op. Cit., p. 190.
(9) Les Merry Pranskters étaient formés entre autres de Ken Kesey, Neal Cassady et Stewart Brand, et ont participé à la révolution psychédélique des années 1960 en distribuant du LSD partout où ils passaient. Ils étaient souvent accompagnés par les musiciens du groupe Grateful Dead. Pour le lien entre l’univers de la contre-culture des années 1960 et celui des hackers, voir l’entrevue de Jeff GOODELL avec Stewart BRAND. Rolling Stone, New York, May 3-17 2007, pp. 118-120.
(10) Tom WOLFE. The Electric Kool-Aid Acid Test, New York, Bantam Books, 1968, 372 p.
(11) Timothy LEARY est un psychologue américain qui fut congédié de l’Université Harvard, où il menait des recherches sur le LSD, avant de devenir un des leaders de la révolution psychédélique. Au cours des années 1980, il commença à s’intéresser à la cyberculture ainsi qu’à l’importance du contrôle des images.
(12) Timothy LEARY. Chaos and Cyberculture, Berkeley, Ronin Publishing, 1994, 272 p. Voir aussi le film de O.B. BABBS, Timothy Leary’s Last Trip de Ken Kesey, Los Angeles, Shout ! Factory, 1997, 35 mm, 56 minutes.
(13) Nicolas DICKNER. Nikolski, Op. Cit., p. 24.
(14) Jean-Sébastien MÉNARD. « Jacques Poulin, la Beat Generation et les librairies », Littératures 23, Département de langue et littérature françaises, McGill, 2006, pp. 97-111.
(15) Jacques POULIN. La tournée d’automne, Montréal, Leméac, 1993, 208 p.
(16) Idem. Les yeux bleus de Mistassini, Montréal/Arles, Leméac/Actes Sud, 2002, 187 p.
(17) Ibid.
(18) Jack KEROUAC. The Dharma Bums, New York, Viking, 1958, 244 p.
(19) Roch PLANTE est un artiste familier des poubelles. Il constuit ses oeuvres, qu’il appelle trophoux, à partir des différents objets qu’il ramasse lors de ses promenades. Roch PLANTE. Trophoux, Montréal, Lanctôt, 2004, 167 p.

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Commentaires

One Response to “Les déchets, la route et Nikolski, de Nicolas Dickner”

  1. Sphinx
    octobre 20th, 2011 @ 21:23

    Bonjour/bonsoir M.Ménard,
    J’aime bien l’analyse que vous avez faite de Nikolski cependant, lorsque je regarde vos références quant aux pages des citations, je me retrouve dans le vague. Je m’explique: les pages fournies ne contiennent nullement les citations et pourtant, j’ai l’édition Alto (2007 on dirait bien). Malgré tout, en feuilletant autour des pages, je ne trouve rien qui se rattache aux citations proposées ou aux références des propos.

    Pourriez-vous m’éclairer?

    Merci d’avoir partagé votre vision analytique du roman de Nicolas Dickner.

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