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Quand le ciel tombe sur la tête

Publié le 1 mars, 2009 | Pas de commentaires
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Le 4 juillet 1961 naît Amy Duchesnay, personnage principal du nouveau roman de Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City(1). Dans ce roman qui vogue sur l’américanisation du monde, la destruction de l’humanité et la mort des Juifs à Auschwitz, Amy, en pleine crise identitaire, implore la mort et la repousse. La rage et le dégoût de vivre mènent ce roman de bout en bout et nous indiquent précisément le destin choisi par une jeune femme qui court après la mort.

Help
Christing-O, Help, 2009
Certains droits réservés.

Les années soixante correspondent, dans l’imaginaire américain, à l’abondance, au renouveau, à la nouvelle génération californienne libre et en fleur. Pourtant, au Michigan, sous le ciel de Bay City, vit une jeune femme, Amy, qui refuse cette beauté. Sa petite banlieue se profile à l’ombre des usines de Flint et de Dearborn qui donnent au rêve américain tous ses droits mais qui empoisonnent lentement l’air et le ciel de l’Amérique.

Dans son roman, Catherine Mavrikakis nous entraîne dans le monde désolé de cette Amy, descendante de Juifs tués à Auschwitz au cours de la Seconde Guerre mondiale. Amy réclame sa judaïté et ne veut pas suivre la voie de sa tante Babette et de sa mère Denise, deux Juives françaises ayant renoncé à leur religion pour devenir de vraies catholiques américaines. Bien qu’elle habite chez sa tante Babette et son oncle Gustavo (un Brésilien défroqué), Amy ne peut se plier à leur style de vie américain, propret et sans faille. Elle est née la même année que son cousin, Victor, fils adulé par Babette et ignoré par son père qui lui préfère Amy. Denise, la mère d’Amy, lui répètera toute sa vie qu’elle est une demeurée, une bonne à rien, une catin. Amy a compris depuis bien longtemps qu’elle était seule maîtresse de sa destinée et qu’elle ne pouvait rien attendre de sa famille.

Désillusion américaine

Catherine Mavrikakis nous présente, dès les premières lignes, toute la désillusion d’une jeunesse américaine incarnée par Amy. Personnage peu orthodoxe, Amy parle français, souhaite renouer avec ses racines juives et venger le monde des morts, ceux d’Auschwitz, des chiennes de son enfance, de sa voisine morte trop jeune, de sa grande sœur Angie décédée à la naissance («la chanceuse» ou «la salope», selon les circonstances), etc. Adolescente, elle travaille au K-mart, symbole par excellence de la consommation de masse américaine, écoute Alice Cooper et se teint les ongles de couleurs variées, pour provoquer. Nous pourrions croire à l’histoire d’une adolescente comme les autres, une Américaine immigrante de seconde génération en quête d’identité. Et pourtant, cette Amy commettra un geste révélateur d’un certain désordre mental, d’une culpabilité de survivante, d’un désir de mourir. Pas de suicide à l’horizon ici, mais une mort grandiose, destructrice, collective. Celle-ci, orchestrée par Amy, se tiendra le jour de l’anniversaire de l’indépendance américaine et sera le fil conducteur du roman dans lequel sont racontées les journées qui précèdent cet événement tragique. Ainsi, le 4 juillet, fête de l’indépendance des États-Unis, symbolisera tant l’innocence que l’inconscience, la jouissance que la destruction et tout cela, sous un ciel avide de malheur.

Le ciel, témoin du malheur de l’humanité

Le ciel de Bay City est mauve, pollué par toutes ces usines automobiles ou autres produits fabriqués à la chaîne qui encrassent de leurs fumées les poumons des habitants du Michigan et étouffent la vie. C’est dans ce ciel que réside tout le malheur d’Amy et du monde entier. Ses réflexions noires sur le ciel de Bay City et, plus tard, sur les cieux d’Auschwitz et du Nouveau-Mexique, révèlent une véritable prise de conscience sur la pollution et l’insouciance de l’humanité. Et que dire de tous ces gens qui carburent à la consommation, à l’air climatisé et au K-mart, à la propreté maniaque et au mensonge? Sa propre famille lui paraît inconsciente. L’Amérique devient la cible des critiques de la jeune femme et, à travers elle, de Mavrikakis. En effet, cette dernière emprunte à sa propre vie quelques paramètres qui encadreront le personnage d’Amy Duchesnay. Force est de constater que l’auteure tente de raconter une part de son passé en la combinant à un récit fictif.

Amy Mavrikakis, Catherine Duchesnay

Bien que Catherine Mavrikakis ne puisse s’associer directement au personnage noir et meurtrier d’Amy Duchesnay, quelques ressemblances sont frappantes tant dans le caractère des deux femmes que dans ce qui entoure leurs vies respectives. L’auteure est née, tout comme Amy, en 1961, à Chicago(2) et a vécu à Bay City. Elle résida quelques temps à Villers-Bocage, ville de France où la mère et la tante d’Amy ont également vécu. Bien que Mavrikakis n’ait pas commis de geste irréparable, on peut croire en son intérêt pour les morts et la thanatologie(3), intérêt qui se reflète puissamment dans le personnage d’Amy qui interagit avec ses grands-parents morts à Auschwitz. C’est d’ailleurs ce grand-père qui lui donnera les indices nécessaires à sa libération, à sa «solution finale». Amy, tout comme Mavrikakis, s’intéresse et vit avec le deuil, la contagion et la mort. Amy fera d’ailleurs un voyage marquant en Inde lors de sa grossesse, où elle ira se baigner dans le Gange, le fleuve des morts.

De récompense en récompense

Pour la première fois, le succès populaire rencontre le succès critique dans la vie de Catherine Mavrikakis. Son roman Le ciel de Bay City, reconnu et magnifié par la critique, connaît aussi son lot de succès populaire. En effet, les prix se multiplient pour récompenser cette œuvre rageuse: récipiendaire du Grand Prix du livre de Montréal 2008, finaliste au Prix littéraire des Collégiens (Québec) qui aura lieu en 2009, en nomination pour le Prix des libraires du Québec, etc. Bien que les romans, pièces et essais précédents de Mavrikakis aient connu un succès critique, le succès public se faisait toujours attendre. La puissance des sujets de prédilection de Mavrikakis et leur accessibilité difficile y étaient-elles pour quelque chose? Sans doute mais aujourd’hui, elle peut se vanter d’avoir ravi le cœur du public québécois. Elle n’en est pourtant pas à ses premiers balbutiements dans le domaine de la fiction. Le ciel de Bay City est en fait la quatrième parution d’un processus de création qui décolla réellement en 2000 avec la publication de son premier opus, Deuils cannibales et mélancoliques; puis il y eu Ça va aller, Fleurs de crachat ainsi qu’une pièce de théâtre, Omaha Beach, qui initia un cycle de fiction américaine dont fait partie son dernier roman. De plus, elle compte deux essais à son actif, Ventriloquies (sur la maternité, en collaboration avec Martine Delvaux) et Condamner à mort. Les meurtres et la loi à l’écran, tous deux acclamés par la critique(4).

Un sujet tabou?

La mort fait-elle si peur qu’elle en devient un sujet tabou? S’agit-il de l’une des raisons qui ont retardé le succès des œuvres de Catherine Mavrikakis auprès du public? Le dernier roman de Mavrikakis entraîne le lecteur dans les pensées d’Amy Duchesnay qui, bien qu’obsédée par la mort, n’en demeure par moins une Américaine «catholique» moyenne, un personnage accessible dans lequel le lecteur peut se retrouver. Mavrikakis a réussi, dans ce roman, à traiter de la mort tout en accédant à un nouveau lectorat. Il semble bien que l’effet soit là puisque le roman fait l’unanimité auprès des lecteurs québécois. La mort, l’immigration, l’Holocauste, l’américanisation, la surconsommation et la pollution demeurent des sujets inépuisables qui fascinent et inquiètent le monde entier. Catherine Mavrikakis parvient, par un tour de force, à catalyser tous ces sujets sur lesquels elle porte un regard critique par le biais de son personnage, Amy Duchesnay. Elle réussit à nous convaincre de l’importance de ne pas oublier notre passé pour mieux construire notre avenir.

Notes

(1) Catherine Mavrikakis. Le ciel de Bay City, Montréal, Héliotrope, 2008, 292 p.
(2) http://www.editionsheliotrope.com/catherinemavrikakis/?page_id=2. Consulté le 21 janvier 2009.
(3) Plusieurs projets de recherche et d’écriture de Catherine Mavrikakis portent sur la mort, la thanatologie et le deuil. http://www.littfra.umontreal.ca/personnel/Mavrikakis_Catherine.htm. Consulté le 21 janvier 2009.
(4) http://www.catherinemavrikakis.com/. Consulté le 21 janvier 2009.

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