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Salia Sanou et Vincent Mantsoé: danseurs de vie

Publié le 1 octobre, 2009 | 1 commentaire
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Les danseurs africains sont plus que jamais au carrefour de plusieurs sources d’inspiration: les danses traditionnelles dont certains sont encore les dignes héritiers rencontrent non seulement d’autres traditions culturelles, mais se confrontent aussi à l’infini des possibles créatifs qu’ouvre la danse contemporaine. Pour quelques uns, le choix est clair: ils se disent résolument modernes, refusant que l’on fasse précéder leur création de l’étiquette «afro» (afro-contemporain, afro-fusion, etc.) Pour d’autres, ayant souvent été initiés dès leur plus jeune âge, il s’agit de faire honneur à la richesse d’une tradition tout en se situant sur la scène contemporaine. Salia Sanou et Vincent Mantsoé[1] ont su relever ce défi.

Spirit of a dancing lady
Jessi Olan, Spirit of a dancing lady, 2008
Certains droits réservés.

Salia Sanou et Vincent Mantsoé appartiennent à cette génération qui, tout en étant active dans la formation et la diffusion de leur art sur le continent africain, a porté la danse africaine hors de ses frontières géographiques. Ils font partie de ceux qui ont osé bousculer les idées reçues et amener la danse ailleurs, tant sur le plan géographique qu’esthétique. Aujourd’hui, ils sont sans contredits des figures de proue de la danse contemporaine en Afrique. Chorégraphes et danseurs reconnus dans leur pays respectif, le Burkina Faso et l’Afrique du Sud, ils le sont aussi à travers le monde de par leurs tournées et leurs participations à de nombreux festivals internationaux[2]. Chacun à leur manière, Salia Sanou et Vincent Mantsoé ont contribué et continuent de travailler à faire émerger une danse africaine nouvelle, mais également un discours original sur cette forme d’art. Pour décrire sa pratique, Sanou utilise le terme «danse créative» alors que Mantsoé parle «d’afro-fusion», deux termes qui finalement se rejoignent en ce qu’ils supposent une ouverture de la tradition sur le monde[3]. Cette position de choix sur la scène actuelle de la danse ne s’est pourtant pas faite en rupture d’avec la tradition; Salia Sanou et Vincent Mantsoé ont en commun d’avoir été, d’abord et avant tout, plongés dans les traditions initiatiques et mystiques propres à leur culture. Cette culture, ils continuent d’ailleurs de la célébrer et ils y demeurent fidèles tout en étant ouverts sur le monde.

«C’est au fond de la forêt qu’on creuse le tam-tam pour faire danser tout le village»

Salia Sanou est né à Léguéma, dans la région de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. Petit fils du chef spirituel et religieux Baba Sourô, il a, parallèlement à l’école occidentale qu’il fréquente, reçu l’éducation traditionnelle en suivant le parcours initiatique que doit traverser tout enfant de Do, l’ancêtre originel du Bobo. C’est à travers ce processus initiatique que Sanou a pris contact avec la danse dans sa dimension non seulement esthétique, mais aussi rituelle et sociale. Ses premières «performances» se sont donc déroulées dans le contexte on ne peut plus traditionnel de l’initiation et de ses fêtes. Le double parcours, occidental et africain, déjà amorcé par la fréquentation des deux «écoles», s’est poursuivi pour Sanou au contact de Mathilde Monnier[4], qui le familiarise avec les techniques et les formes de la danse contemporaine. Loin d’être une fin en soi, cette opportunité d’étudier et de pratiquer la danse à l’étranger sera pour lui un tremplin lui permettant de mieux s’impliquer dans la formation et la diffusion de la danse africaine sur son continent et ailleurs dans le monde.

Vincent Sekwati Koko Mantsoé de son vrai nom, est quant à lui descendant d’une famille de sangomas, guérisseurs traditionnels d’Afrique du Sud (Zulu, Xhosa, Ndebele, Swazi) qui pratiquent une médecine holistique et symbolique. À ce titre, Mantsoé a participé, dès son jeune âge, aux cérémonies rituelles de guérison qui allient l’utilisation de plantes au chant, à la danse et à la musique. Ces pratiques mystiques n’étant évidemment pas destinées à être révélées au grand public, le chorégraphe a dû concilier son désir de porter cet héritage sur scène et le respect de son caractère sacré:

«Traditionally, I’m not allowed to bring sacred movements on stage, everywhere around the world. So it was a question of how I’m going to do this with respect, self preservation and also how to bring the culture into a more open space and bring it into the 21st century.[5]»

C’est ainsi qu’après avoir obtenu des sangomas la permission d’entreprendre la « diffusion » de sa tradition, Mantsoé continue de les consulter et de leur rendre compte de l’intégration scénique qu’il fait de son rapport mystique au corps et au mouvement. Parallèlement à cet héritage, Mantsoé s’inspire, adolescent, des danses de la rue et de la culture populaire avant de s’ouvrir au ballet et aux traditions asiatiques du Taï Chi, de différents arts martiaux et de la danse balinaise au sein desquelles il retrouve la dimension spirituelle de sa première pratique. Les créations de Mantsoé sont donc profondément ancrées dans le sacré.

«Un morceau de bois a beau séjourner dans l’eau, il ne deviendra jamais un caïman»

Mantsoé et Sanou s’entendent pour dire qu’ils n’ont rien perdu de leur enracinement dans leur tradition au contact de l’Occident. Au contraire, leurs expériences à l’étranger les ont encouragés à entrer dans une dynamique de dialogue avec l’Autre qui ne peut émerger que dans l’écoute et l’affirmation de sa propre voix[6]. Loin de se fermer aux nouveaux apprentissages et aux nouvelles influences, ils ont tous deux tenté de se les approprier pour mieux exprimer leur propre sensibilité esthétique et leurs prises de parole à travers le mouvement.

C’est en ce sens que Mantsoé insiste sur l’importance pour le danseur d’asseoir sa pratique sur une connaissance de lui-même et de sa culture avant de pouvoir aller véritablement à la rencontre de l’autre:

«For me, I have to understand who I am, where I come from, in order for me not to be confuse having to bring traditional forms into my work. If I know exactly who I am and where I’m going, and what I’m doing, from my own culture, I’m showing respect for myself, for my own culture, for where I come from. Than, it’s possible for me to do the same process with different cultures.»

Salia Sanou ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit, poétique:

«Affirmer son appartenance à une culture permet une meilleure connaissance de soi et par conséquent, de l’Autre. Une identité culturelle affirmée est une couleur d’une infinie richesse ajoutée à la fresque de la vie. […] La différence n’est belle que confrontée à d’autres. Faire le choix de la confrontation, c’est s’ouvrir, c’est se donner aux rencontres, c’est regarder et se laisser regarder.[7]»

Pour Mantsoé, c’est sans doute le rapport sacré au corps et au mouvement qui demeure la trace de cette identité première dans sa pratique de chorégraphe contemporain. En fait, selon lui, le danseur doit être en contact avec ce qu’il appelle «les forces de la nature»: il doit utiliser «l’esprit du mouvement». Concrètement, Mantsoé crée et amène ses danseurs à travailler avec le souffle, le pouvoir de la respiration plutôt qu’avec les muscles ou la force physique. Il invite à une prise de conscience de ses propres ressources intérieures et des forces subtiles qui nous entourent. En suivant cette démarche, le danseur est, à son avis, plus à même d’exprimer la nature de ce qu’il est sans avoir à forcer quoique ce soit ni à imiter qui que ce soit:

«If I see a choreographer or a dancer doing something and I see that there’s something special there, but something is missing, why not nurture them into the same form, make them grow and be more special, be themselves, not to be somebody else. They must not be fake, they must be themselves, better. Et voilà! That’s all, to make them more rich and more secure. They have to be secured about themselves. That’s how I see dance should be developed.»

Ce n’est qu’à travers ce processus parfois très long, aux dires de Mantsoé, que les gestes du danseur manifestent l’équilibre et vont alors au-delà du «faire», du «bouger», de la «performance» et incarne l’essence du mouvement. Ce faisant, le danseur devient le véhicule d’une énergie fondamentale qu’il peut transmettre à son public. Selon Mantsoé, peu importe le bagage culturel du spectateur, celui-ci peut être touché par ses chorégraphies, pourvu qu’il soit prêt à tenter la rencontre véritable, à entreprendre ce voyage dans un monde où il n’a pas nécessairement de repères.

Bien que sa démarche chorégraphique soit tout aussi unique que celle de Mantsoé, Salia Sanou va dans le même sens lorsqu’il affirme que ce qu’il retient de la tradition dans sa création contemporaine, ce sont d’abord les valeurs fondamentales de sa culture. La vérité est au centre de celles-ci: pour Sanou, l’authenticité du mouvement importe avant toute chose. Peu importe que l’on parle de tradition ou de modernité, l’essentiel est «de ne pas trahir sa voix intérieure». Pour lui, danser est un acte authentique, une prise de parole qui se droit d’être vraie:

Le corps est véridique, il ne ment pas. Quand tu montes sur scène et que tu n’es pas sincère, le public le voit. Même dans la vie de tous les jours, ça se voit. On peut tout de suite repérer l’authenticité d’un corps. Il y a un dialogue qui s’instaure, et c’est ce qui est intéressant.[8]»

Sans cette fidélité à sa voix intérieure, aucun dialogue et aucune transmission ne seraient possibles. Ainsi, les recherches chorégraphiques de la Compagnie Salia ni Seydou partent toujours d’improvisations autour du vécu des danseurs. La création se fait ainsi sans aucun a priori quant aux formes traditionnelles ou contemporaines que ces vérités intimes prennent d’abord pour s’exprimer dans les corps des danseurs. Le travail du chorégraphe, explique Sanou, est de savoir fédérer ces «voix» personnelles autour de la thématique commune pour arriver à une proposition esthétique cohérente.

C’est en ce sens que Salia Sanou affirme que les danseurs africains actuels sont des «danseurs de vie», qu’ils ont en commun de «danser la vie dans toutes ses nécessités». Forts de leurs traditions ou de leur formation contemporaine, ils sont vivants, en pleine évolution, à la recherche d’eux-mêmes et du récit dont ils se feront porteurs. Selon Sanou, le danseur ne peut faire fi des contingences du monde dans lequel il vit, ne serait-ce que parce que son corps y est quotidiennement confronté, qu’il en porte la trace et en garde la mémoire: «Chorégraphes et danseurs africains ne peuvent éviter de témoigner et de poser un regard sur les corps malades, sur les corps immigrants, sur les corps méprisés, sur les corps en quête de bonne gouvernance, sur les corps en souffrance et plein d’espoirs.[9]» Selon Sanou, c’est de toutes ces réalités que la danse africaine actuelle témoigne: ce sont ces récits vivants, véridiques, qu’elle ne peut faire autrement que de porter sur scène.

La pratique et le discours de Vincent Mantsoé et Salia Sanou reflètent donc leur profond enracinement dans des valeurs culturelles qui, loin de les immobiliser dans le passé ou de les couper du monde, les amènent à proposer des chorégraphies à la fois très personnelles et très ouvertes. C’est désormais au public d’entreprendre le voyage et de risquer la rencontre.

Notes

[1] Je tiens à remercier Salia Sanou et Vincent Mantsoé qui se sont montrés disponibles pour répondre à mes questions durant la 7e édition du festival Dialogues de Corps qui s’est tenue à Ouagadougou du 8 au 20 décembre 2008. Je suis aussi reconnaissante à Lacina Coulibaly, danseur de la compagnie Kongo Ba Teria, qui m’accompagne dans mes réflexions sur la danse africaine actuelle. C’est grâce à leurs généreux partages que le présent article s’écrit.

2 En plus de participer à de nombreux festivals internationaux avec la compagnie Salia ni Seydou qu’il a fondé en 1993 avec Seydou Boro, Salia Sanou a été directeur artistique des Rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan indien de 2000 à 2006. Il est aussi le directeur artistique du Centre de développement chorégraphique La Termitière et du festival international Dialogue de corps qui s’y déroule annuellement. Vincent Mantsoé vit maintenant en France, mais continue de participer à de nombreux festivals internationaux.

3 Bien que les deux chorégraphes s’entendent pour dire que de telles désignations préoccupent d’avantage les théoriciens et les critiques que les praticiens, ils ne se refusent pas à l’exercice de dénomination qui en est aussi un de définition. En ce sens, Vincent Mantsoé utilise le terme d’afro-fusion pour désigner la rencontre, au sein de ses créations, de plusieurs traditions chorégraphique: «Allow me to first define Afro-Fusion (an important vehicle of my work) – different forms of dance (Western and Eastern) and traditional dances are brought together to form one spirit of Dance, as I would like to call it». Sanou a, quant à lui, d’abord opté pour le terme de «danse créative» qui a l’avantage, tout en mettant l’accent sur la valeur inventive, de ne pas reconduire la référence au regard hégémonique de l’Occident sur les danses africaines par l’utilisation des termes «contemporain» ou «moderne». Dans son livre Afrique Danse contemporaine, il privilégie l’expression «danseurs de vie» pour signifier le dynamisme et l’ancrage du danseur africain contemporain dans la réalité qui l’entoure. Nous reviendrons sur cette question.

4 C’est en 1991, à Ouagadougou, alors que Mathilde Monnier est à la recherche de danseurs pour sa création Pour Antigone qu’elle rencontre Salia Sanou. Ce dernier accepte alors de se rendre en France pour participer à cette création.

5 Toutes les citations apparaissant sans références sont des transcriptions d’entretiens avec les chorégraphes ayant eu lieu lors de la 7e édition du festival Dialogues de corps qui s’est déroulée à Ouagadougou du 8 au 20 décembre 2008.

6 Bien que leur relation avec l’Occident n’en soient pas une de contraintes, ils partagent cette crainte de voir la danse africaine se formater pour répondre aux attentes des programmateurs et des organismes européens qui financent en grande partie le secteur culturel en Afrique.

7 Salia Sanou, Afrique Danse contemporaine, Paris, Éditions Cercle d’Art, 2008, p. 28.

8 «Le corps comme moyen d’expression», entrevue de Salia Sanou avec Joan Tilouine, Afrik.com, [en ligne], http://www.afrik.com/article9771.html. Consulté le 18 janvier 2009.

9 SANOU, Salia, op. cit., p. 30.

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Commentaires

One Response to “Salia Sanou et Vincent Mantsoé: danseurs de vie”

  1. Franc Leon
    octobre 5th, 2009 @ 13:13

    Tout d’abord, toutes mes félicitations pour cet article très intéressant et agréable à lire.
    La question/commentaire que je souhaite partager avec vous est la suivante : nous savons que rares sont les états africains qui soutiennent comme il se doit les artistes et plus largement la culture. Comme le dit votre texte, ce sont, en général, les organismes autres qu’africains qui financent en grande partie le secteur culturel en Afrique ; donc quelle (s) solution (s) préconisez-vous pour faire face à ce formatage sans pour autant freiner cette volonté de faire connaître la danse africaine dans sa toute son originalité et sa pureté ?

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