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Au tour du développement soutenable: Entretien avec Georges Lanmafankpotin

Publié le 1 mai, 2008 | Pas de commentaires
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Malgré leur emploi fréquent, une certaine confusion subsiste autour des concepts d’environnement, de développement et d’évaluation environnementale. Ces derniers sont sans contredit modulés ou escamotés, selon l’identité de ceux qui les empruntent, mais aussi selon les contextes. Michel Lerond et Georges Lanmafankpotin, auteurs du livre Le développement soutenable; Évaluation simplifiée dans un contexte Nord-Sud1, paru aux Éditions L’Harmattan en décembre 2007, proposent de revenir aux éléments fondamentaux de ces concepts et présentent une méthode de l’évaluation environnementale simplifiée en se basant sur les expériences française et béninoise. Entretien avec M. Georges Lanmafankpotin, diplômé en sciences sociales et Secrétaire à l’Information et à la Communication de l’Association Béninoise des Professionnels en Évaluation Environnementale (ABPEE).

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Kelly LeBlanc: Plusieurs acteurs dans l’arène environnementale, dont vous-même, dénoncent actuellement la dénaturation du concept de «développement durable». Ce terme semble pourtant faire consensus au niveau international. Pourquoi préférer le concept de «développement soutenable»? Ce concept ne subira-t-il pas le même sort?

Georges Lanmafankpotin: Le terme fait en effet consensus au niveau international, en langue anglaise, c’est-à-dire sustainable development. Par contre, en français, la traduction par «durable» nous paraît ambiguë. Le terme «durable» signifie, en premier lieu, le fait que quelque chose dure, se prolonge. Dès lors, on peut penser qu’il s’agit de faire durer le mode de développement actuel, ce qui est contraire à l’objectif, puisque ce mode de développement doit précisément changer. C’est pourquoi nous avons préféré le terme de soutenable, qui véhicule une idée plus claire, nous semble-t-il.

Mais, avec ce retour aux fondamentaux, c’est plus à un changement de paradigme que nous convions tous les acteurs de développement. L’essentiel pour nous n’est pas un conflit de concepts, mais une plus juste évaluation de notre propre vision du développement, une approche plus appropriée qui permette de mieux contrôler les nouvelles mutations sociales dans nos pays. C’est, enfin, proposer une piste de solution à la question que se pose aujourd’hui la communauté de pratique sur la validité de l’étude d’impact sur l’environnement comme outil de mise en œuvre du développement soutenable.

KLB: Vous mentionnez dans votre ouvrage la nécessité d’envisager le développement sous les angles de l’équitable, du vivable et du viable. En ce sens, vous favorisez une plus grande participation citoyenne, une nouvelle gouvernance et un plus grand partage des pouvoirs en passant par la décentralisation. En quoi le «développement soutenable» est-il un levier pour restaurer l’action politique au niveau environnemental et social?

GL: La gouvernance participe au concept de développement soutenable. On a pris l’habitude d’énoncer le concept en se référant aux trois piliers que sont l’économie, le social et l’environnement; pour que ces piliers s’équilibrent harmonieusement, il est nécessaire que les décisions prises le soient en concertation pour leur donner le maximum de chance de réussite. Car, il est évident que la démarche de développement ne peut être soutenable, à notre sens, sans une appropriation dont le signe est la faculté d’expression de toutes les composantes de la population. De ce point de vue, en restituant aux populations leur droit à la parole et leur initiative de décision, le développement soutenable, non seulement, sort une grande partie des acteurs de développement de la marginalisation, mais surtout, met en place l’outil qui offre le plus de garantie pour une information de qualité. Nous entendons ici une information transparente, délivrée suffisamment en amont, et qui fournit le matériau nécessaire à l’engagement d’un débat franc et ouvert prolongé par une décision publique dont les motifs sont expressément donnés et dont le public peut s’estimer partie prenante.

De notre point de vue, le développement soutenable crée une sorte de redistribution de pouvoir qui accroît le poids politique des populations, élève leur combativité dans les arènes décisionnelles par des mécanismes d’une réelle participation et les aident à prendre des décisions justes et équitables pour tout le monde et salutaires pour le développement du pays. Vous comprenez pourquoi les praticiens doivent s’en servir «abondamment». La question de la participation citoyenne est d’ailleurs plus que d’actualité, surtout dans les pays du Sud où elle semble encore réduite au pluralisme électoral et au multipartisme dit intégral.

KLB: À ce jour, plusieurs conventions, principes, protocoles… sont signés entre les pays du Sud et du Nord afin d’assurer un développement plus respectueux et un environnement meilleur à l’échelle locale aussi bien que globale. Nous savons que ces pays n’ont pas tous la même vision du développement ni de l’environnement, mais quelle est, selon vous, la principale pierre d’achoppement de ces ententes Nord-Sud?

GL: Avec le lien définitivement établi en juin 1992 entre environnement et développement soutenable puis, entre environnement et culture à Rio, il a été inauguré effectivement une vision différenciée et pertinente de l’environnement. La question de l’environnement devrait ainsi être intégrée dans les contextes culturels spécifiques aux différentes régions du monde. Le droit positif de mon pays, le Bénin, en a fait un point essentiel et a érigé l’environnement sain au rang de droit constitutionnel. Mais, dans la pratique, en tout cas dans la représentation collective des populations, celui-ci se ramène à un droit au développement tout court: un centre de santé décent, une route de desserte praticable en toutes saisons, un accès facile à un point d’eau, etc.

Vous avez compris, le plus difficile est sans doute lié à la différence de niveau de développement économique. Les priorités ne sont pas toujours les mêmes entre Sud et Nord. Au Sud, il s’agit parfois d’assurer la survie des populations et donc de privilégier le court-terme en matière d’exploitation des ressources par exemple. Au Nord, la préoccupation environnementale apparaît parfois comme un «plus», pour améliorer la qualité de la vie. En réalité, vis-à-vis des grands enjeux planétaires, le Nord et le Sud sont confrontés aux mêmes difficultés, dans des contextes différents, avec des moyens différents et une capacité d’adaptation différente. C’est pourquoi il nous semble urgent qu’une instance internationale puisse réguler tous ces aléas. Il suffirait de penser aux modifications climatiques ou à la biodiversité pour en avoir un exemple significatif.

KLB: Votre ouvrage insiste particulièrement sur la réappropriation des savoirs et savoir-faire autochtones afin de contrer les obstacles d’une société plus juste au Sud. Comment, selon vous, cette réappropriation des savoirs pourrait-elle s’articuler à travers le «développement soutenable»?

GL: Les cultures locales sont souvent plus «sages». Nous croyons fondamentalement que le salut dans les pays du Sud passe par une réappropriation de nos savoirs et savoir-faire locaux et leur mise à contribution dans notre processus de développement. En fait, une sorte de rééducation qui fera de nous ce que nous avons toujours refusé d’être: nous-mêmes! C’est-à-dire avec nos valeurs, nos perceptions du temps, de la gestion, de l’économie, des rapports humains, du développement, bref, toutes ces choses qui donnent un sens à notre existence et à notre vécu. Un chansonnier Québécois ne disait-il pas déjà, qu’«être au pouvoir de soi est l’ultime avoir»? Cela dit, le développement, pour être soutenable, ne peut être pris comme un phénomène abstrait au-dessus des dynamiques locales, des savoirs locaux et/ou localisés et de tout ce système autochtone, mal connu et agonisant, fait de traditions et d’intégrations d’apports exogènes divers qui, quantitativement, fonctionne pour la majorité et, qualitativement, ne répond pas aux questions de développement telles qu’elles sont posées aujourd’hui. Leur articulation, à travers le développement soutenable, passe d’abord par leur repérage dans nos sociétés dites «traditionnelles» afin que leur bonne connaissance change nos attitudes universalistes de développement et nos approches directives de leur évaluation.

Cela, pour que les outils que nous proposons dans notre ouvrage Le Développement Soutenable: une évaluation simplifiée dans un contexte Nord-Sud permettent aux évaluations d’être le cadre d’actualisation de ces valeurs, de redécouverte et de perfection des armes qui ont servi à nos prédécesseurs pour faire face aux défis environnementaux et de développement de leur époque. Les évaluations doivent, en retour, être des occasions de réinventer l’environnement et de l’utiliser comme nutriment à notre cœur et à notre raison pour éclairer nos choix, nos décisions et nos actions. Vous n’êtes pas sans savoir que, pour l’Africain que je suis, il y a presque une relation filiale entre l’homme et son environnement, un rapport quasi religieux. On ne peut donc plus nier le caractère communautaire et social de l’environnement, où sont en interaction permanente divers systèmes d’activités humaines et où nos valeurs et croyances déterminent notre perception des problèmes.

KLB: Vous préconisez, dans votre ouvrage, plusieurs outils d’évaluation de la soutenabilité développés et utilisés par la Banque mondiale. Bien que nous reconnaissions certains efforts de la Banque pour parvenir à des actions environnementales plus éclairées, nous ne pouvons passer sous silence l’abondance de critiques à l’endroit de celle-ci concernant, par exemple, l’exploitation industrielle forestière et sa volonté de privatisation de l’eau. Quelle est, selon vous, l’efficacité de ces outils d’évaluation en regard des expériences récentes de la Banque en Afrique?

GL: Il faut distinguer les outils eux-mêmes (qui nous paraissent appropriés) de l’utilisation que l’on en fait. Il y a une démarche technique de mise en place des outils d’évaluation d’abord puis une appropriation politique des résultats des expertises. Pour notre part, nous nous situons sur le plan de la technique de l’évaluation, ce qui ne nous empêche pas d’avoir un regard critique sur certaines dérives politiques.

KLB: En terminant, vous considérez que l’utilité de l’évaluation du développement soutenable dépend des conditions d’appropriation de ses conclusions. Croyez-vous que, dans le Grenelle Environnement2, en France, ces conditions soient réunies et dans quelle mesure les engagements issus des tables rondes de cet évènement pourront-ils être porteurs de changements en Afrique francophone?

GL: Il est vrai que le Grenelle de l’environnement en France a eu un certain retentissement au niveau international. Nous espérons que les résultats seront à la hauteur des espérances. En effet, les tables rondes ont permis de formuler de nombreuses propositions qui devront trouver leur traduction en terme de réglementation, normalisation et ce, surtout sur le plan budgétaire. Nous n’en sommes pas encore là, et une certaine impatience se manifeste chez les personnes qui se sont beaucoup investies dans cette réflexion.

Mais pour les pays du Sud en général, il reste à espérer que les preneurs de décisions ne se laissent pas voguer, comme par le passé, au gré du vent européen, incapables de vibrer au même diapason que l’Europe sur ces questions qu’elle sait, elle, aborder. Il est à espérer aussi que la règle du jeu social et environnemental en Afrique ne devienne pas celle imposée ou, pour le dire élégamment, «suggérée» (implicitement ou non) ailleurs et que les preneurs de décisions africains n’adoptent pas, au sujet des valeurs portées par cet événement étonnement médiatisé (alors que des enfants, des femmes et des vieillards meurent en Afrique de maladies d’origine hydrofécales faute d’eau potable, par exemple), une attitude prédatrice et gourmande qui consisterait à copier les préconisations faites par le Grenelle de l’environnement au mépris de réalités qui sont celles de leurs pays.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Michel Lerond et Georges Lanmafankpotin (2007) Le développement soutenable; Évaluation simplifiée dans un contexte Nord-Sud, Éditions de L’Harmattan, Paris, 185 pages.
2. Le Grenelle de l’environnement est une réunion entre l’État et les représentants de la société civile française en faveur de l’écologie, du développement et de l’aménagement durable. Pour plus d’information, veuillez consulter le site Internet suivant: http://www.legrenelle-environnement.fr/grenelle-environnement/

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