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C’est la faute aux riches…

Publié le 1 juin, 2007 | Pas de commentaires
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De passage à Montréal les 10 et 11 avril derniers, à l’Université du Québec à Montréal, l’auteur de Comment les riches détruisent la planète, Hervé Kempf, s’est adressé à une foule plutôt engagée pour exprimer avec conviction cette thèse qu’il explique dans les 120 pages de son livre: la crise écologique et la crise sociale sont deux facettes d’une même crise et les riches en sont les grands responsables. Le journaliste au Monde, et préalablement au Courrier International, a un discours accrocheur, une culture environnementale impressionnante et un argumentaire qui ose dire ce que d’autres pensent tout bas… Compte-rendu de lecture et de rencontres avec Kempf.

Satellite imagery (Satellite imaginaire)
Crispin Semmens,
Satellite imagery (Satellite imaginaire), 2006
Certains droits réservés.

Première constatation: Hervé Kempf est populaire à Montréal puisqu’une foule dépassant toutes attentes s’est déplacée pour le voir, causant ainsi un retard sur la conférence du 10 avril. Le lendemain, c’est une trentaine d’étudiants qui discutaient de l’état de la planète avec l’auteur, lors d’un débat plus intime, mais ouvert à tous. Pendant les rencontres comme à l’intérieur des pages de l’ouvrage, c’est une discussion sur comment les riches détruisent la planète(1) qui anime le débat. Mais l’auteur ne se limite pas au thème de l’environnement, ce sont tous les maux de la planète qui sont mis en perspective.

L’état des lieux

À l’écrit comme à l’oral, Kempf débute par un bilan de l’état de la planète. Des changements climatiques à la crise de la biodiversité en passant par les pollutions chimiques de tous les écosystèmes, l’écart grandissant entre les riches et les pauvres et la stagnation, si ce n’est la détérioration, du bien-être de l’humanité, c’est un portrait très sombre, mais très réel à notre avis, que l’auteur expose. En appui à ses dires, Kempf ne se prive pas pour fournir de nombreux exemples tirés d’organismes internationaux reconnus. Ce sont ensuite une gamme de scénarios catastrophiques résultants de la non-action qui sont présentés. Kempf relate différents jugements de scientifiques éminents tels que Lovelock et autres personnalités du domaine des sciences environnementales et sociales afin de justifier ses dires.

Les obstacles au changement

Avec de telles constations, pourquoi rien n’est-il fait? Kempf expose trois raisons principales au statu quo: la représentation de l’état du monde par les théories économiques qui n’intègrent pas les coûts de la dégradation de l’environnement, le manque de culture écologique des dirigeants (l’oligarchie) et le mode de vie des classes riches qui les coupe inexorablement de l’environnement. Il ajoute que «si rien ne bouge, alors que nous entrons dans une crise écologique d’une gravité historique, c’est parce que les puissants de ce monde le veulent(2).» Il ne se gêne pas pour parler de «méchants hommes».

La richesse comme leitmotiv

Kempf utilise la Théorie de la classe de loisir, publiée en 1988 par l’économiste Thorstein Veblen, pour expliquer comment la richesse des hyper-riches affecte l’état de la planète entière. Cette théorie, explique-t-il, veut que l’économie soit dominée par un principe: la tendance à rivaliser. Les riches veulent exposer leurs richesses, se distinguer d’autrui, ce qui résulte en une consommation ostentatoire et un gaspillage aussi important. Les besoins humains ne sont cependant pas infinis, c’est le jeu social qui stimulerait cette consommation à outrance. Kempf paraphrase ainsi Veblen en écrivant que «l’imitation conduit à un torrent de gaspillage dont la source est située en haut de la montagne humaine: la classe de loisir(3)».

Que la consommation et le gaspillage soient des causes inhérentes de la crise écologique est une logique simple, mais évidente. Que les riches consomment et gaspillent plus que les moins nantis l’est tout autant. Mais que la classe riche soit davantage coupable que les autres, simplement parce que ces autres l’imitent, apparaît moins naturel. Kempf argumente que c’est «parce qu’elle s’oppose aux changements radicaux qu’il faudrait mener pour empêcher l’aggravation de la situation(4).» Elle s’y oppose indirectement, par le statut de sa consommation, et directement, en contrôlant le pouvoir économique et politique, lui permettant de maintenir cette inégalité. Cette classe clame haut et fort que la solution est dans la croissance économique, ce avec quoi Kempf n’est définitivement pas en accord. L’auteur expose d’ailleurs plusieurs cas où croissance ne rime pas avec diminution de la pauvreté.

Kempf fait donc trois autres constats: la croissance ne réduit pas les inégalités, elle ne réduit pas la pauvreté et elle n’améliore pas l’état de l’environnement, constatations que plusieurs organismes internationaux ont d’ailleurs déjà soulignées.

Comment les riches détruisent-il la planète?

Kempf affirme que la solution réside dans l’arrêt de la croissance matérielle. La distinction entre croissance et croissance matérielle est ici importante. L’auteur n’a rien contre cette croissance qu’est «la mise en œuvre de l’activité et de l’inventivité d’une humanité toujours plus nombreuse(5).» La décroissance matérielle doit donc être réalisée dans la sphère des plus riches, mais pas seulement les hyper-riches et l’oligarchie, mais également au niveau de la classe moyenne. Il est cependant impensable, toujours selon l’auteur, que la classe moyenne accepte de changer son mode de vie si les classes supérieures n’en font rien.

À la question «est-ce que les classes les plus riches accepteront de changer?», question qui rejoint celle les inculpant de tous les maux, Kempf répond non. Il va jusqu’à proposer l’hypothèse très provocante que les riches souhaitent la crise écologique mondiale: «on ne peut exclure de la part de l’oligarchie un désir inconscient de catastrophe, la recherche d’une apothéose de la consommation de la planète Terre elle-même par l’épuisement, par le chaos, ou par la guerre nucléaire(6).» De plus, il souligne le danger que l’oligarchie abolisse la démocratie, qui lui fait obstacle et dont le capitalisme n’a d’ailleurs plus besoin pour gagner sa cause, au nom de leurs intérêts particuliers et utilisant le terrorisme ou même l’écologisme comme alibi. L’accusation est grave. Si certains exemples relatés par Kempf laissent croire en ce désir ignoble des riches pour la catastrophe planétaire, l’argumentation théorique se fait désirer; il n’est en effet pas facile de prouver l’existence d’une telle prétention chez des êtres humains…

Critique de la critique

Donc, être riche n’est pas le problème en soi. Celui-ci réside plutôt dans le fait que malgré la finitude des ressources naturelles et la gravité de l’état de l’humanité, «cette classe dirigeante prédatrice et cupide, gaspillant ses prébendes, mésusant du pouvoir, se fige comme un obstacle sur ces chemins(7).» Mais ces riches, sont-ils tous aussi avides et égocentriques que le prétend Kempf? Autant lors de la période de questions de la conférence du 10 avril que lors du débat du 11 avril, certains ont fait référence aux philanthropes pour défier la théorie de Kempf. Celui-ci répond que c’est de la poudre aux yeux, un baume sur une plaie bien trop profonde.

D’autres ont critiqué la cible réduite accusée par Kempf: «nous sommes toujours le riche de quelqu’un d’autre; c’est réducteur d’accuser l’oligarchie(8).» Kempf ne dément pas l’affirmation, mais proteste que c’est tout de même cette classe, celle des très, très riches, qui doit transformer son mode de vie avant tout. Il ajouta tout de même, lors de sa conférence, que nous, citoyens moyens, pouvons réinvestir le terrain de la politique, investir dans l’éducation à l’action-citoyenne, encourager les médias libres et reposer la question de la fiscalité et de la taxation de même que du revenu maximal acceptable, sans prôner l’égalité des revenus du communiste.

Notes

(1)KEMPF, Hervé. Comment les riches détruisent la planète. Paris, Éditions du Seuil, 2007, 120 pages.
(2)ibid. p.36
(3)ibid. p.79
(4)ibid. p.85
(5)ibid. p.89-90
(6)ibid. p.113
(7)ibid. p.73
(8)Critiques soulevées lors du débat du 11 avril, à l’Université du Québec à Montréal.

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