Le Panoptique

Perspectives sur les enjeux contemporains | More Perspective on Current International Issues

Ciel gris

Publié le 15 décembre, 2008 | Pas de commentaires
Par

Télécharger l'article au format PDF

Le soleil se couche. La journée s’achève. La nuit prend la place qui lui revient. En fait, l’homme lui en arrache une partie: les éclairages en ville souvent abusifs ou inefficaces nuisent à l’environnement nocturne. Avez-vous vu récemment la voie lactée depuis Montréal, New York, Paris, Tokyo ou en banlieue? Jusqu’où faut-il aller pour retrouver les étoiles et se perdre dans leur magie? La pollution lumineuse ne nuit pas seulement à leur observation, mais elle est synonyme de perte d’énergie et perturbe la vie végétale et animale. Lumière sur le tout.

 No light pollution
Stefan Jansson, No light pollution , 2005
Certains droits réservés.

Pour 25% de la population mondiale, seules les étoiles les plus brillantes sont visibles: exit la voie lactée et les autres étoiles(1). Pour 93% des Américains et 90% des Européens, la nuit ne devient jamais plus noire qu’un soir de demi-lune(2). Et la pollution lumineuse n’est pas confinée à des pays développés: pratiquement chaque région du monde est touchée(3).

« Est-ce qu’on accepterait de ne plus voir de ciel bleu?(5)», lance celle qui a mené un projet de lutte contre la pollution lumineuse dans la région du mont Mégantic au Québec, Chloé Legris. Depuis 30 ans, les étoiles s’éteignaient une à une à l’Observatoire astronomique situé sur le mont, l’un des plus importants observatoires de l’Est de l’Amérique du Nord.

Une réserve d’étoiles

Le projet à l’ASTROLab du mont Mégantic a débuté en 2003 pour prendre fin il y a quelques mois. Résultats? Une réduction de la pollution lumineuse de 25%, une économie d’énergie de près de 2 millions de kWh/an, une facture de presque 200 000$ par an au Québec(6). Seize municipalités ont participé ou développé de nouvelles réglementations, 700 sites ont été visités, plus de 3 300 luminaires ont été remplacés : quantité de mesures pour créer une zone protégée de 5500 km2 de ciel nocturne. Une zone d’ailleurs reconnue l’an dernier par l’UNESCO et l’International Dark Sky Association comme étant la première Réserve internationale de ciel étoilé(7).

Le tout passe par une lutte contre la pollution lumineuse qui prend mondialement de l’importance: expliquer que ce n’est pas nécessaire d’éclairer autant, que ça ne sert à rien d’éclairer le ciel et que c’est un gaspillage d’énergie, rappelle Hubert Reeves, célèbre astrophysicien canadien(8). « La pollution lumineuse n’est pas un caprice d’astronome et c’est l’aspect le plus difficile lorsqu’on aborde le sujet, rapporte l’ingénieure Chloé Legris. Il faut rattacher la problématique à des enjeux concrets pour les gens, comme l’efficacité énergétique, la qualité de l’éclairage en lien avec l’urbanisme ou la santé et s’attaquer à de fausses perceptions car l’éclairage abusif n’est pas garant de sécurité. »

Éclairer moins, éclairer mieux !

Les arguments en faveur d’un meilleur éclairage sont nombreux. L’efficacité énergétique entre ainsi en ligne de compte. Au Québec seulement, les économies sont estimées à 700 GWh annuellement, soit l’énergie électrique pour chauffer 20 000 maisons: une facture de 50 millions de dollars par année. À la grandeur de l’Amérique du Nord, le tiers de la lumière diffusée éclaire le ciel et une meilleure gestion de l’éclairage permettrait d’économiser un milliard de dollars par année(9). Autant d’argent qui resterait dans les poches des gouvernements, citoyens, propriétaires commerciaux, etc.

Vient ensuite l’argument sur la qualité de l’éclairage: « Préfère-t-on un dîner en tête à tête dans un restaurant éclairé aux néons ou avec un éclairage subtil ? » illustre Chloé Legris. Plusieurs solutions existent: éteindre les lumières, contrôler la lumière pour qu’elle n’émette pas au-dessus de l’horizon, utiliser des ampoules éco-énergétiques monochromatiques au spectre limité au jaune (le bleu contenu dans la lumière blanche nuit à l’observation des étoiles), réduire la réflexion(10). Surtout, ne pas éclairer inutilement, réduire l’éblouissement et éclairer une surface limitée.

Lumière déstabilisante

Il y a aussi les arguments liés à la santé. La lumière inhibe la formation d’une hormone aux propriétés anti-cancéreuse, la mélatonine(11). Selon des recherches, les risques du cancer du sein seraient d’ailleurs accrus par la pollution lumineuse(12). Il y a aussi une augmentation d’insomnie, de maux de tête, de fatigue, de stress et d’anxiété. « Simplement fermer la veilleuse dans la chambre à coucher des enfants améliore leur sommeil », note Chloé Legris.

La pollution lumineuse modifie également les écosystèmes de même que le rythme biologique des espèces vivantes. Pour ne donner que quelques exemples, la relation prédateur-proie change ainsi que le cycle de reproduction chez certaines espèces alors que d’autres viennent à fuir leur habitat(13). Le sens de l’orientation des oiseaux migrateurs en est aussi perturbé, ce qui explique des initiatives comme celle du Fatal Light Awareness Program pour réduire la mortalité des oiseaux au-dessus de grandes villes comme Toronto(14).

La pollution lumineuse est l’accroissement de la luminosité dans le ciel au-delà de sa valeur naturelle. C’est l’un des effets secondaires de l’éclairage extérieur, un éclairage au demeurant essentiel à la survie de notre société industrialisée(15). La luminosité du ciel est très variable: elle change à travers la nuit, selon les saisons, le cycle solaire, les particules en suspension dans l’atmosphère, l’altitude, etc.(16). Plusieurs techniques existent pour mesurer la luminosité sans qu’aucune ne soit standardisée(17). Il est néanmoins reconnu que la pollution lumineuse diminue rapidement avec la distance. Plus spécifiquement, l’éclairement décroît en fonction du carré de la distance: un village de 3000 âmes à 10 km d’un point d’observation détériore le ciel autant qu’une ville de 300 000 habitants à 100 km de l’endroit(18).

Des lois pour les étoiles

L’établissement de règlements est essentiel pour assurer à long terme le succès de la recherche astronomique et la préservation de la vue qu’a l’humain sur l’univers. Les réglementations se multiplient à travers le monde : il y a beaucoup à faire, partout, et la plupart des gens ne sont tout simplement pas conscients du problème, d’où l’importance de l’éducation(19).

« Il est possible de développer des environnements nocturnes où l’on se sent en sécurité tout en préservant une qualité de vie », croit Chloé Legris. Puisque le projet est terminé à l’Observatoire du mont Mégantic, ce sont les nouveaux règlements et la sensibilisation réalisés auprès de la population qui garantiront son succès à long terme. Si les premiers bénéficiaires d’une baisse de la pollution lumineuse sont les amoureux du ciel étoilé, tous en sont gagnants: ce n’est pas pour rien que l’UNESCO a reconnu en 1992 le ciel nocturne comme partie intégrante du patrimoine mondial à préserver pour les futures générations(20).

Notes

(1) CINZANO, P. et autres, «The first World Atlas of the artificial night sky brightness», Notices of the Royal Astronomical Society, 1107-11167, 2004, p. 701
Pdf en ligne http://www.lightpollution.it/cinzano/papers.html.
(2) HARISADA, Kohei et autres, Light Pollution Handbook, Springer, 1er janvier 2004, p. 125
(3) op. cit. CINZANO, P. et autres. p. 701.
(4) International Dark Sky Association. http://www.darksky.org. Consulté le 20 octobre 2008.
(5) Les propos de Chloé Legris, ingénieure et chargée du projet (2003-2008) pour contrer la pollution lumineuse à l’Observatoire du mont Mégantic, ont été recueillis lors d’une entrevue avec l’auteur le 23 octobre 2008.
(6) ASTROLab du Mont-Mégantic. http://www.astrolab-parc-national-mont-megantic.org/. Consulté le 20 octobre 2008.
Astrolab facture 2M region
(7) op. cit. Site Internet de l’ASTROLab du Mont-Mégantic.
(8) Entrevue avec Hubert Reeves au sujet de la pollution lumineuse, http://astro-canada.ca/_fr/a3800.html. Consulté le 20 octobre 2008.
(9) op. cit. Site Internet de l’ASTROLab du Mont-Mégantic.
(10) op. cit. HARISADA, Kohei et autres. pp. 19-20
(11) Blask, D. E. et autres. «Melatonin inhibition of cancer growth in vivo involves suppression of tumor fatty acid metabolism via melatonin receptor-mediated signal transduction events», Cancer Res. 1999, p. 59.
(12) International Dark Sky Association. http://data.nextrionet.com/site/idsa/030408_e-News.pdf. Consulté le 20 octobre 2008. Dans les médias: http://www.israel21c.org/bin/en.jsp?enDispWho=Articles^l2002&enPage=BlankPage&enDisplay=view&enDispWhat=object&enVersion=0&enZone=Health.
(13) op. cit. Site Internet de l’ASTROLab du Mont-Mégantic.
(14) Fatal Light Awareness Program. http://www.flap.org/. Consulté le 20 octobre 2008.
(15) op. cit. HARISADA, Kohei et autres. p. XIX.
(16) op. cit. HARISADA, Kohei et autres. p. 859.
(17) op. cit. HARISADA, Kohei et autres. p. 859.
(18) op. cit. Site Internet de l’ASTROLab du Mont-Mégantic.
(19) op. cit. HARISADA, Kohei et autres. p. 896-897.
(20) Patrimoine mondiale de l’UNESCO. http://whc.unesco.org/. Consulté le 20 octobre 2008.

Creative Commons License
Cet article est publié sous un contrat Creative Commons.

Commentaires

Répondre