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Crise alimentaire en Afrique: fruit de la conjoncture

Publié le 1 juillet, 2008 | Pas de commentaires
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L’année 2008 a commencé avec des troubles sociaux qualifiés d’«émeutes de la faim» secouant plusieurs régions du monde. La flambée actuelle des prix des produits alimentaires semble surprendre plus d’un spécialiste alors que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture prévoit cette année une production céréalière record, en augmentation de 3,8% par rapport à 2007. Malgré tout, les pays pauvres à déficit vivrier (Afrique et Haïti principalement) risquent de consacrer plus de ressources financières pour payer une facture salée de 169 milliards de dollars, soit une hausse de 40% par rapport à 20071.

Bread cubes under brights lights
Sharat Ganapati, Bread cubes under brights lights, 2006
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L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime actuellement le nombre des victimes de la faim à 862 millions de personnes, l’Afrique subsaharienne étant la région la plus touchée. La conférence internationale, qui s’est ouverte ce 3 juin au siège de l’organisation onusienne, réclame 30 milliards de dollars pour résoudre ce problème. La crise alimentaire actuelle en Afrique est-elle le résultat de la flambée des prix des produits alimentaires et pétroliers, ainsi que de l’expansion des surfaces agricoles consacrées aux biocarburants? Résulte-elle de problèmes structurels de systèmes de production très dépendants des aléas climatiques et devant répondre aux besoins d’une population qui croît annuellement de 2,8%? Promouvoir une révolution verte durable en Afrique telle que proposée par la FAO, le Fonds international pour le développement agricole (FIDA), le Programme alimentaire mondial (PAM) et l’Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA) peut-il enfin résoudre la question de la sécurité alimentaire en Afrique?

La crise alimentaire, fruit de la conjoncture internationale?

L’expansion des surfaces agricoles destinées à la production des biocarburants, ajoutée au plus que doublement du prix du baril de pétrole (de 60 US$ en 2007 à 130 US$ aujourd’hui), à la spéculation sur les denrées alimentaires comme le blé, le riz et le maïs et aux subventions du secteur primaire en Occident sont indexées comme les causes de la flambée des prix des produits alimentaires. En effet, les prix des principales céréales (blé, riz, maïs) ont augmenté de 50 à 80%. Le riz connait une hausse importante de son prix à cause de la forte demande de pays qui n’en importaient pas auparavant (Chine et Inde), de la faiblesse des réserves disponibles et aussi de la crise climatique qui affecte les pays producteurs et exportateurs de riz. La Banque Mondiale annonçait en 2007 un accroissement global de 15% de l’indice des produits agricoles et de 20% de l’indice des denrées alimentaires durant l’année 2007, et cette tendance haussière risque de se maintenir pour 2008 2. En Afrique, la tonne de blé, qui se vendait à 120$, en 2005, se négocie aujourd’hui à 450$ alors que le prix du riz a plus que doublé entre 2002 et aujourd’hui. Même si la plupart des États africains ont renoncé aux droits de douane sur les produits alimentaires de base, leurs prix continuent à être hors de portée des ménages les plus vulnérables 3.

La production de biocarburants aux États-Unis, en Europe, en Chine et au Brésil devrait doubler entre 2007 et 2016, mais les plantations nécessaires à ces bioénergies ne couvrent encore que 3 à 5% de surfaces agricoles. Ces dernières étaient d’ailleurs souvent gelées par la Politique Agricole Commune de l’Union Européenne (UE), à partir de 1988, afin d’éviter la surproduction et de garantir des revenus stables aux producteurs 4. Imputer la responsabilité de la flambée des denrées alimentaires aux biocarburants est dénué de toute logique, sauf si on attribue aux pays occidentaux le devoir d’assurer la subsistance des pays africains. Mieux, produire en Occident pour satisfaire les besoins alimentaires de l’Afrique ne répond à aucune logique économique avec des coûts élevés de production et de transport dans une période de flambée des prix du pétrole.

Certains analystes indexent la spéculation sur les produits alimentaires comme cause de la crise actuelle d’autant que les disponibilités en réserves de nourriture sont au plus bas depuis les années 1980, et que la crise des «subprimes» entraine un reflux des spéculateurs vers les denrées alimentaires. Les subventions octroyées par l’UE, les États-Unis et d’autres pays riches sont aussi pointées du doigt comme causes de la tension qui caractérise le marché des produits alimentaires 5. La conjoncture internationale est certes un facteur aggravant de la crise actuelle, mais les causes profondes sont historiques et liées aux orientations stratégiques des économies africaines.

La crise alimentaire, résultat de problèmes structurels?

Le secteur agricole africain se caractérise par deux faits importants:

  • l’Afrique subsaharienne, grand foyer de peuplement et de paysanneries agraires, a été, depuis le Moyen Âge, dominée par une constante sociale: une grande majorité de la population est restée rurale 6;
  • la présence coloniale européenne, même si elle fut brève, a profondément modifié et façonné l’image de l’agriculture africaine d’aujourd’hui: l’introduction de cultures commerciales étrangères a favorisé l’extraversion des économies 7.
  • En effet, malgré d’importantes potentialités agricoles, la faim, la malnutrition et la pauvreté caractérisent l’Afrique Subsaharienne (à l’exception de la République sud-africaine) plus qu’aucune autre région du monde. Historiquement, la mise en place de «l’économie de traite», par le système colonial européen, a rendu les économies des pays africains plus orientées vers la satisfaction des exigences extérieures que vers la couverture des besoins des populations locales. L’économie de traite, moteur de l’expansion coloniale européenne à partir de 1850, a complètement déstructuré les systèmes de production africains et les a orientés vers l’approvisionnement des métropoles européennes. Les cultures de café, de cacao, d’arachides, de coton, de thé, etc., vont progressivement occuper une bonne partie de l’espace agricole africain au détriment des cultures vivrières. Le travail forcé, l’impôt de capitation qui accéléra la monétarisation des économies africaines et, enfin, l’introduction d’intermédiaires non africains (libano-syriens, notamment) entre les grandes sociétés monopolistiques européennes et les paysans africains – qui empêcha la naissance d’une bourgeoisie africaine – constituèrent les leviers favorisant l’implantation de cette économie de traite 8.

    Les systèmes de production africains sont encore fortement marqués par l’empreinte de l’économie de traite qui a spécialisé des zones éco-géographiques aux cultures de rente 9. À la suite des indépendances des années 1960, les États africains ont maintenu le cap de l’extraversion de leurs économies, privilégiant les cultures d’exportation (café, cacao, coton, arachides, thé, etc.) au détriment des cultures vivrières, ce qui engendra d’énormes conséquences sur les écosystèmes et les communautés humaines (appauvrissement des sols, pollution des eaux, paupérisation de la paysannerie, pénuries alimentaires et famine chronique). Cet héritage historique explique pourquoi aujourd’hui encore «l’Afrique produit ce qu’elle ne consomme pas et consomme ce qu’elle ne produit pas 10».

    Les politiques d’ajustement structurel des années 1980-1990, recettes imposées aux pays africains par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, vont maintenir les stratégies d’extraversion de leurs économies. Les leviers coloniaux pour implanter les cultures de rente sont alors remplacés par le paiement du service de la dette et la compression des finances publiques. Les secteurs sociaux et le secteur agricole vont être les principales victimes de cette politique de désinvestissement sous le pompeux concept de «moins d’État, mieux d’État». Les paysans africains sont désormais «responsabilisés», pour ne pas dire laissés à eux-mêmes, vis-à-vis la crise environnementale provoquée par près de 150 ans de monocultures d’exportation. Ce n’est pas un hasard si les crises de famine, exacerbées certes par les sécheresses cycliques ayant frappé le Sahel, l’Éthiopie, et d’autres pays, correspondent à cette période 11.

    Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, promet de faire passer les prêts pour l’agriculture en Afrique de 450 M$ à 800 M$ et reconnaît que la crise ne sera pas passagère mais risque de s’aggraver du fait des réalités socio-économiques africaines, des changements climatiques et de la demande croissante de biocarburants et de produits alimentaires 12. Aujourd’hui, les principaux acteurs de cette tragique dépendance alimentaire de l’Afrique à l’égard des producteurs asiatiques et de l’aide alimentaire (dirigeants africains, FMI, Banque mondiale et OMC) versent des larmes de crocodile à ce sujet alors qu’ils vendaient, en 1994, aux lendemains de la dévaluation du franc CFA, la culture du coton comme «l’or blanc africain».

    Une Révolution Verte, solution à la crise alimentaire actuelle?

    La Révolution verte, ce grand mouvement de transformation et de modernisation des systèmes de production en Amérique latine et en Asie, visait à effacer les menaces de famine qui pesaient sur les populations du tiers monde dans un contexte de guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Cette révolution se définit comme

    la diffusion rapide de variétés à haut rendement, et plus précisément de semences améliorées produites par la recherche scientifique, accompagnées de tout un paquet technologique comprenant l’irrigation ou la maîtrise de l’eau et une meilleure utilisation de celle-ci, l’emploi d’engrais et de pesticides et l’amélioration des compétences de gestion 13.

    La Révolution verte a eu un impact très significatif sur la productivité, la sécurité alimentaire (rendements de 10 t/ha de riz contre 3 pour les variétés traditionnelles) et le recul de la pauvreté en Asie. Un des bénéfices les mieux partagés est le prix relativement bas du riz depuis l’augmentation importante de la production. Pour le riz, la céréale la plus consommée au monde, le maintien d’un prix bas dans les marchés internationaux, de 1966 jusqu’à tout récemment, a constitué une victoire de taille de la Révolution verte, surtout pour les populations les plus vulnérables des pays en développement 14.

    Une telle stratégie, qui a fait ses preuves malgré quelques méfaits (fracture sociale entre paysans riches et pauvres, gaspillage d’eau, sur-utilisation d’intrants chimiques, amplification des maladies liées à l’eau comme la malaria, les bilharzioses, etc.) peut-elle être une solution durable à la crise alimentaire en Afrique? Telle semble être la nouvelle recette sortie de la conférence de Rome, qui a eu lieu du 3 au 5 juin.

    La structuration des économies africaines actuelles, restées foncièrement rurales et tournées vers la fourniture en matières premières des pays développés, peut-elle apprivoiser ce changement de paradigme? Les préalables à la réussite d’une telle stratégie (centres de recherche, expertise scientifique et technique en termes de fourniture d’intrants agricoles) sont-ils présents?

    Conclusion

    Il apparaît, à l’analyse, que la communauté internationale et les États africains, selon les solutions qu’ils proposent, s’attaquent plus aux symptômes du mal qu’à ses racines. La crise alimentaire existe depuis des décennies sur le continent africain mais était rendue supportable par les bas prix des céréales sur le marché international et à la stratégie de l’aide alimentaire food assisting de la communauté internationale. La conjoncture internationale n’a fait qu’exacerber le problème et soulever le couvercle. Les orientations stratégiques des systèmes de production africains, héritées du joug colonial, sont les causes profondes de la crise alimentaire en Afrique.

    Toute solution qui ne s’attelle pas à corriger ces disfonctionnements structurels ainsi qu’à concilier les actions de développement aux impératifs de protection des écosystèmes fragiles africains et de satisfaction des besoins alimentaires d’une population qui double tous les 25 à 30 ans, est vouée à l’échec. Comme le disait Georges Bernanos 15, «la force et la faiblesse des dictateurs, c’est d’avoir fait un pacte avec le désespoir de leurs peuples» et, ceci malheureusement, avec la complicité de la communauté internationale.

    Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

    1. FAO, [en ligne] <http://www.fao.org/newsroom/fr/news/2008/1000845/index.html> consulté le 4 juin 2008
    2. World Bank. World development indicators. Washington, 352 p.
    3. Labey, A. «Agriculture, à qui profite la hausse?». Jeune Afrique, hors série n 18. L’état de l’Afrique 2008.
    4. FAO & OCDE. Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2007-2016. Rome, 97 p.
    5. Op.cit.
    6. Vidrovitch, C. L’Afrique Occidentale du temps des français. Paris, La découverte, 1992, 460 pages.
    7. Hugon, P. Économie de l’Afrique. Paris, la découverte, 128 pages.
    8. Ndiaye, E.M. Analyse critique des grands projets hydro-agricoles en Afrique de l’ouest au regard des grands courants du développement rural. Montréal, UQAM. 56 pages.
    9. La rente est l’obtention de revenu sans contribution à la production de biens et services supplémentaires. Le régime rentier caractérise une économie pouvant se reproduire sans accumulation. La rente est prélevée sur les produits du sol ou du sous-sol (Hugon, 2001).
    10. UNESCO. Histoire générale de l’Afrique. Paris, 8 tomes, 1996.
    11. Ndiaye, E. M. op. cit
    12. Zoellick, R. «La nouvelle donne alimentaire mondiale». Paris, Le monde, 11 mai 2008.
    13. FAO. La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture: enseignements des 50 dernières années. Rome. 120 pages.
    14. Trébuil & Hussain. Le riz, enjeux écologiques et économiques. Paris, Belin. 2004, 265 pages.
    15. Penseur et écrivain français (1888-1948)

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