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Du scientifique au politique: le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

Publié le 1 mars, 2007 | Pas de commentaires
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La sortie des travaux du groupe I dans le cadre du quatrième Rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), en février, révèle un consensus scientifique autour des dernières connaissances sur les changements climatiques. Concoctés par une pléiade de chercheurs du monde entier, les rapports d’évaluation du GIEC constituent, d’une part, les bases scientifiques de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et du Protocole de Kyoto. D’autre part, ils sont devenus, au fil du temps, un véritable outil d’action politique pour les organisations non gouvernementales (ONG) environnementales.

Pauvre ninja météorologique (Poor weather ninja)
zen Sutherland, Pauvre ninja météorologique
(Poor weather ninja)
, 2007
Certains droits réservés.

La menace que font peser les changements climatiques sur l’humanité n’est plus à démontrer. Pour la plupart d’entre nous, ce fait est admis, et notre réflexion s’oriente davantage vers la recherche de solutions à ce problème. Toutefois, ces solutions doivent s’appuyer sur des bases scientifiques solides. C’est précisément à l’élaboration de ces bases que travaillent les experts du GIEC.

La science du changement climatique

Le GIEC a été créé en 1988 par le Programme des Nations Unies pour l’environnement et par l’Organisation météorologique mondiale. Il regroupait alors 2500 experts des changements climatiques. Cet organisme est chargé d’évaluer des informations scientifiques, techniques et socio-économiques dans le but de comprendre les risques des changements climatiques d’origine anthropique (causés par l’action humaine), d’en percevoir les conséquences et de prévoir l’utilisation de stratégies d’adaptation et d’atténuation(1).

Le GIEC répartit ses tâches entre trois groupes de travail. Le premier groupe (Groupe I) – qui a fraîchement remis son rapport, soit le 2 février dernier – se penche sur la dimension scientifique du système climatique et de l’évolution du climat. Le second groupe de travail (Groupe II) a comme mandat, pour sa part, d’étudier les impacts et les stratégies de réponse. Enfin, le troisième groupe de travail (Groupe III) étudie les dimensions économiques et sociales des changements climatiques et le possible contrôle de ce phénomène.

Les accords internationaux sur les changements climatiques

Le GIEC possède un lien des plus étroits avec la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et le Protocole de Kyoto. En effet, il travaille sur un important corpus de connaissances scientifiques partagées internationalement et sur lesquelles s’appuient ces accords. De plus, en produisant des études visant à développer des méthodes applicables aux inventaires nationaux des gaz à effet de serre (GES), le GIEC contribue à la mise en œuvre de la Convention-cadre(2).

En vigueur depuis 1994, cette convention-cadre a pour objectif de «stabiliser […] les concentrations de GES dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique(3)» (article 2). Le Protocole de Kyoto, entré en vigueur en 2005, est venu préciser la Convention-cadre en lui adjoignant certaines mesures concrètes, comme un taux de réduction globale des GES de 5,2% sous les niveaux d’émissions de 1990 et des mécanismes économiques, comme les désormais célèbres «permis échangeables», dans le but de faciliter sa mise en œuvre. Chaque année, les Parties aux accords se réunissent pour la Conférence des Parties, dans le cas de la Convention-Cadre, et pour la Réunion des Parties, dans le cas du Protocole de Kyoto, des entités composées essentiellement des mêmes membres.

Les rapports du GIEC

Parmi ses activités, le GIEC produit des rapports environ tous les cinq ans. Ces rapports reflètent l’état des connaissances en matière de changements climatiques.

Le premier de ces rapports, paru en 1990, avait grandement impressionné les décideurs et la population(4), car il évaluait pour la première fois les connaissances existantes sur les changements climatiques de même que l’impact de ces changements sur l’environnement. Il proposait également des réponses et des pistes de solution. C’est même le GIEC qui a suggéré, en 1990, un traité mondial sur les changements climatiques(5). En mettant sur pied la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et le Protocole de Kyoto, les États participants ont entrepris des actions politiques face à ce problème.

Le second rapport, publié en 1995, réaffirmait les causes anthropiques du réchauffement climatique(6). Néanmoins, le consensus sur la réalité du réchauffement n’était pas encore admis aussi largement qu’aujourd’hui. Le problème, à l’époque, était envisagé ainsi: des actions politiques devaient certainement être entreprises, mais il était difficile de les baser sur des certitudes scientifiques à toute épreuve. De plus, les actions politiques allaient bénéficier à des générations qui n’étaient pas encore nées et, donc, pas en mesure de les réclamer. Tout étant bien considéré, seul le principe de précaution, quoiqu’il ne pesait pas très lourd dans la balance, exigeait que les incertitudes scientifiques ne justifient pas l’inaction.

Le troisième rapport, publié en 2001, proposait quelques scénarios d’avenir, exposait les conséquences des changements climatiques et précisait la manière dont ils toucheraient les humains. On y détaillait notamment ce que signifie une perturbation anthropique dangereuse, on y mentionnait la nécessité de tenir compte de certaines incertitudes dans le processus décisionnel et on y suggérait d’inclure dans la perspective globale du développement durable les stratégies de lutte contre les changements climatiques(7).

La sortie du quatrième rapport est prévue pour novembre 2007. Or récemment, on a eu accès au travail du Groupe I du GIEC. Explosif, le Groupe I affirme sans équivoque que, depuis la moitié du XXe siècle, l’augmentation générale de la température est fort probablement due à la hausse des concentrations de GES de nature anthropique et que si les émissions se poursuivent, le XXIe siècle pourrait connaître un réchauffement plus marqué que celui du XXe siècle. Les scénarios positifs parlent d’une augmentation de 1,8 degrés Celsius et les scénarios négatifs, d’une augmentation de 4 degrés Celsius. Parmi les manifestations du réchauffement, on note l’augmentation du niveau de la mer. À long terme, on pense à l’augmentation des températures de l’Arctique, qui a doublé depuis 100 ans, à la température de la couche supérieure du permafrost de l’Arctique, qui a augmenté de 3 degrés Celsius depuis 1980, à la quantité de précipitations, aux vents et à la salinité des océans, qui ont été modifiés, aux vagues de chaleur et aux cyclones tropicaux intenses, récemment apparus(8). Ces conclusions alarmantes et sûres à 90%, selon le Rapport d’évaluation, laissent pressentir au directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’environnement, Achim Steiner, l’irresponsabilité historique de quiconque refusera d’agir dans la lutte aux changements climatiques(9). Dans cette perspective, la science aura assurément, à court terme, des ramifications politiques importantes.

La science dans la mire des organisations non gouvernementales?

Il est manifeste que la genèse des efforts de lutte en environnement réside en grande partie dans la science. Malgré tout, si elle constitue les bases de plusieurs accords environnementaux internationaux, elle devient aussi peu à peu une manière d’imposer certains enjeux sur la scène internationale. En 1997, à la troisième Conférence des Parties de Kyoto, qui a vu naître le Protocole du même nom, le président du GIEC de l’époque, Bert Bolin, affirmait d’ailleurs que les participants étaient aptes à atteindre le défi que la communauté scientifique plaçait devant la communauté politique(10). De même, plusieurs organisations non gouvernementales brandissent fréquemment les avancées de la science afin d’inscrire à l’ordre du jour les sujets qui les préoccupent. Pensons entre autres à Greenpeace, qui possède une unité scientifique de recherche au Royaume-Uni(11), qui lui permet d’appuyer rigoureusement ses revendications environnementales.

Par ailleurs, les connaissances scientifiques confèrent une crédibilité accrue à un enjeu comme les changements climatiques. C’est pour cette raison qu’une multitude d’ONG diffusent des études et des résultats de recherche afin de renforcer les certitudes scientifiques souvent préalables à l’action politique. En ce sens, le Réseau Action Climat International, qui publie quotidiennement le bulletin ECO lors de la tenue de réunions internationales concernant le climat, n’hésite pas à publier des informations scientifiques dans le but d’asseoir la crédibilité des enjeux discutés. Les études et rapports GIEC, évidemment, ont été maintes fois cités dans les pages d’ECO.

Un rôle qui évolue pour la science

Aujourd’hui, dans le contexte des problèmes environnementaux globaux qui s’intensifient, on remarque que la science est apte à devenir une véritable arme de persuasion. C’est sans doute un peu pour cette raison que la communauté mondiale, fébrile dans l’attente, a été au rendez-vous pour accueillir le travail du Groupe I du GIEC en février. Qu’il s’agisse des décideurs officiels, des ONG, qui développent un pouvoir d’influence grandissant, des citoyens conscientisés, prêts à mettre l’épaule à la roue ou même des entreprises progressistes, tous se trouvent devant les mêmes conclusions sur l’évolution du climat et tous devront trouver les compromis nécessaires pour cohabiter le plus longtemps possible sur la même planète.

Notes

1. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. (2007) IPCC Home. Français. Qui sommes-nous?. [En ligne]. 1 page. . Consulté le 24 janvier 2007.
2. Ibid.
3. Organisation des Nations Unies. Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, 1992.
4. Organisation des Nations unies et al. Changements climatiques. Fiches informatives. Châtelaine et Bonn, Programme des Nations Unies pour l’environnement et Secrétariat des changements climatiques, 2002.
5. Organisation des Nations Unies. Préserver le climat. Guide de la Convention sur les changements climatiques et le Protocole de Kyoto. Bonn, Secrétariat des changements climatiques, 2005.
6. Organisation des Nations Unies et al. Op. cit.
7. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Programme des Nations unies pour l’environnement et Organisation météorologique mondiale. (2001) Climate Change 2001. Synthesis Report. [En ligne]. 1 page. . Consulté le 24 janvier 2007
8. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Organisation météorologique mondiale, Programme des Nations Unies pour l’environnement. (2007) Climate Change 2007: The Physical Science Basis. Summary for Policymakers. Contribution of Working Group I to the Fourth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. [En ligne]. 21 pages. . Consulté le 2 février 2007.
p. 14 (21 p.)
9. FRANCOEUR, Louis-Gilles. «La Terre est en danger de surchauffe». In Le Devoir, vol. 98, no 22, 3-4 février 2007, p. A2-A3.
10. Réseau Action Climat. «Bolin Spells It Out». In ECO, vol. 98, no 2, 1997, n.p.
11. Greenpeace. (2006) About Greenpeace. [En ligne]. 1 page. . Consulté le 5 juillet 2006.

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