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L’aménagement écosystémique, ou comment passer de l’écosystème à l’aménagement

Publié le 1 mars, 2008 | Pas de commentaires
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«L’aménagement écosystémique» est un concept maintenant reconnu internationalement qui pourrait bien constituer le point tournant du virage vert que pourrait prendre le Québec. Bien que ce terme revienne constamment dans l’actualité forestière, sa définition et son application demeurent confuses. Dans un article paru récemment, des chercheurs de la Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable1,2 définissent ce concept et expliquent comment il pourrait être appliqué concrètement dans une des principales régions forestières du Québec: l’Abitibi.


A Bremner, 2007
Certains droits réservés.

Le Québec est présentement au cœur de la pire crise forestière de son histoire contemporaine. La mauvaise gestion passée de la ressource, la faible valorisation de nos produits et la hausse du Huard ne constituent que quelques causes qui expliquent cette situation. À ces facteurs viennent s’ajouter la forte compétition internationale. En effet, de nombreux pays en développement sont maintenant en mesure de produire de la matière ligneuse beaucoup plus rapidement et à un coût bien inférieur au nôtre. Le Québec doit donc développer une nouvelle niche et miser sur la valorisation de ses produits et sur une foresterie plus «verte» afin de rester compétitif et de poursuivre ses activités dans ce secteur où il était autrefois roi.

Le concept de l’aménagement écosystémique propose qu’un aménagement, qui s’inspire des perturbations naturelles, constitue la meilleure garantie de conservation de l’ensemble des processus et des attributs associés aux écosystèmes forestiers. Une fois que l’on connaît les caractéristiques (variabilité en fréquence, taille et sévérité) des perturbations naturelles d’une région, on tente de s’en rapprocher lors de la planification de l’aménagement et dans les pratiques sylvicoles.

Issus des milieux académiques et des agences gouvernementales américaines dans les années 1990, ce concept a migré en forêt où il a été mis à l’épreuve dans les forêts expérimentales, notamment la Forêt d’enseignement et de recherche du lac Duparquet, au Québec. Il fait actuellement ses premiers pas en forêt publique, en collaboration avec l’industrie forestière et de façon concrète par le biais du Réseau d’expérimentation de coupes partielles de l’Abitibi, une région essentiellement forestière située au nord-ouest du Québec. Comme des dizaines de publications en témoignent, les chercheurs de la Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable (AFD) travaillent depuis plusieurs années à documenter la dynamique naturelle des forêts québécoises et à intégrer ces connaissances aux pratiques sylvicoles lors des opérations industrielles en territoire boisé.

En mai dernier, la revue Forestry Chronicle, une revue spécialisée qui s’adresse aux professionnels de la forêt, publiait un article signé par quatre membres de la Chaire AFD, dans lequel le régime des perturbations naturelles par le feu de forêts de l’ouest de l’Abitibi et de l’est ontarien était comparé au régime d’aménagement forestier actuellement en vigueur. Les auteurs ont relevé quatre écarts majeurs entre ces deux régimes. Bien que ces différences soient considérables, les auteurs proposent des solutions d’aménagement afin de les réduire et d’arriver à un aménagement véritablement écosystémique sur le plan opérationnel.

Maintenir des vieilles forêts

Il faut savoir qu’en forêt boréale, l’aménagement forestier actuel préconise une structure d’âge équienne (où tous les arbres au sein d’un peuplement ont grosso modo le même âge) et où les rotations (la période séparant deux récoltes successives) sont fixes. Les forêts ayant dépassé l’âge de rotation désiré sont récoltées en priorité. Cette manière de faire, bien qu’elle assure un rendement constant, conduit à long terme à faire disparaître les forêts surannées et les vieilles forêts typiques des paysages naturels qui jouent un rôle clé dans le maintien de la biodiversité. Pour pallier cette problématique, les auteurs suggèrent qu’en plus de la création d’aires protégées, il faille aussi développer des pratiques sylvicoles permettant de maintenir ou de restaurer les caractéristiques de ces forêts. Par exemple, l’utilisation de coupes partielles ou de coupes de jardinage (des coupes où une partie importante des arbres est laissée sur place) permettrait d’atteindre les objectifs de développement ou de conservation de peuplements de structure irrégulière, dans lesquels des arbres d’âges différents se côtoient au sein d’un même peuplement.

Inspirons-nous de la nature!

En comparant la taille et l’agencement spatial des perturbations naturelles et humaines, les auteurs ont remarqué que celles-ci divergent énormément. Alors que les feux brûlent des superficies allant de quelques centaines d’hectares à plus de 20 000 ha et que ces feux sont dispersés aléatoirement dans le paysage, les blocs de coupe, quant à eux, sont généralement contigus et agglomérés sur le territoire. À titre de solution, il est important que les travaux ayant documenté les caractéristiques historiques de feux (taille, distribution dans le temps et dans l’espace) puissent servir de lignes directrices et être utilisés comme paramètres lors de la planification de l’aménagement.

Les îlots verts, refuges précieux

Dans la pratique actuelle, aucune tige marchande ne doit être laissée après la coupe avec protection de la régénération et des sols (CPRS). Il en va tout autrement lors du passage d’un feu, alors que la mortalité varie selon la sévérité de la perturbation. Les arbres survivants, en plus de contribuer à la régénération des superficies brûlées par leurs semences, constituent des refuges fauniques et floristiques utilisés par de nombreuses espèces. En faisant varier, à l’intérieur de la fourchette de variabilité naturelle, la quantité, la taille, la forme et l’arrangement spatial des fragments résiduels de forêts vertes, lors des travaux d’aménagement, on conserverait ces éléments présents naturellement dans les paysages aménagés.

Éviter les pertes de productivité

Finalement, la sévérité des perturbations influence aussi la dynamique des sols. Le plat pays de la ceinture d’argile rend les sols très susceptibles à la paludification, un phénomène largement répandu dans la zone à l’étude, en pessière noire sur sol argileux, lorsque l’accumulation de matière organique à long terme cause une baisse marquée de productivité forestière3. Comme son nom l’indique, la CPRS a pour objectif de «protéger» la régénération et les sols, ce qui accentue le processus de paludification là où la matière organique abonde. Alors que cette stratégie peut s’avérer écosystémique dans d’autres systèmes, elle entraîne dans la zone à l’étude une perte de productivité. Une avenue à envisager, afin de renverser la tendance à la paludification après coupe, serait une préparation de site agressive. Celle-ci consisterait à simuler l’effet du passage d’un feu sévère qui consumerait toute la matière organique. Cette préparation serait suivie d’une plantation ou d’un ensemencement de forte densité, ainsi que d’un aménagement favorisant le développement de peuplements mixtes.

Ces suggestions impliquent évidemment un changement de philosophie et une réforme de la planification forestière, notamment en ce qui concerne l’agencement spatial des coupes. Plutôt que d’être perçus comme des contraintes, ces changements devraient être vus comme des exigences à l’aménagement durable des écosystèmes forestiers. L’objectif premier de l’aménagement forestier passerait de la traditionnelle optimisation de la récolte du volume ligneux à la conservation des processus écosystémiques afin d’assurer la pérennité des forêts. Dans tous les cas, un suivi de la réponse des organismes forestiers permettrait de s’assurer de l’efficacité des pratiques et de leur adaptation, au besoin, ce à quoi s’affairent actuellement les chercheurs de la Chaire AFD dans les réseaux expérimentaux. Cependant, leurs résultats ne pourront être utiles que si la réglementation régissant la planification forestière est assouplie, afin que les adaptations proposées puissent effectivement être mises en œuvre à grande échelle. Les prochains mois permettront de voir si les modifications au régime forestier actuel et la nouvelle politique de la forêt récemment annoncées par le ministre québécois des Ressources naturelles et de la Faune, Claude Béchard, dans son Livre vert, permettront véritablement de passer du discours à l’acte en matière d’aménagement écosystémique…

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Les travaux auxquels se réfère cet article sont ceux de Bergeron, Yves, Drapeau, Pierre, Gauthier, Sylvie et Lecomte, Nicolas, publiés en 2007dans la revue The Forestry Chronicle (83(3): 326-337).
2. La Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable est issue du programme des Chaires du Canada du Conseil et regroupe des partenaires industriels ainsi que des chercheurs de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et de l’Université du Québec à Montréal.
3. Simard, Martin, Lecomte, Nicolas, Bergeron, Yves, Bernier, Pierre Y. et Paré, David. 2007. “Forest productivity decline caused by succesionnal paludification of boreal soils”. Ecological applications 17(6):1619-1637.Et ANGERS, Virginie-Arielle, La paresse des pessières expliquée. [en ligne] 2p. <http://web2.uqat.ca/cafd/communique/nouvellesF.asp?Date=2007-08-20%2013:14:23>. Consulté le 14 janvier 2008.

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