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L’eau du Golan au cœur des négociations de paix au Moyen-Orient

Publié le 15 octobre, 2008 | Pas de commentaires
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Plateau syrien occupé par Israël depuis 1967, le Golan fait actuellement l’objet de négociations indirectes entre l’État hébreu et la Syrie, la Turquie assumant le rôle d’intermédiaire. L’aboutissement de ces pourparlers pourrait affecter de manière considérable la stabilité de toute la région du Moyen-Orient. Or, la question du contrôle de l’eau du Golan joue un rôle fondamental dans les tractations, intensifiant leur complexité.


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Localisé au Nord-est d’Israël, le plateau du Golan a été conquis par les Israéliens à l’issue de la Guerre des Six Jours en 1967, puis annexé en 1981. Y vivent 18 000 Druzes, de nationalité syrienne pour la majorité, ainsi que 20 000 colons israéliens. En effet, des colonies ont été implantées au Golan depuis l’occupation du plateau par l’État hébreu.

Après l’échec des négociations en 2000, la question du plateau du Golan constitue une dimension centrale du conflit israélo-syrien et le plus grand obstacle à la normalisation des relations entre les deux pays.

La double importance du Golan

Le plateau du Golan est doublement important aux yeux de son occupant. Tout d’abord, situé à 1000 mètres d’altitude sur le versant est des montagnes de l’Anti-Liban et du Hermon au Liban, et dominant la vallée du Hauran en Syrie ainsi que le plateau de Galilée en Israël, le Golan revêt une importance géostratégique puisqu’il permet à son occupant de surplomber la capitale syrienne Damas, une partie du Liban ainsi que les colonies israéliennes situées en contrebas.

L’autre aspect fondamental du Golan, c’est qu’il s’agit d’un château d’eau, d’où sont issus tous les cours d’eau de la rive orientale du lac de Tibériade, qui constitue la plus grande réserve hydrique de l’État hébreu. En outre, le Golan abrite les sources du Banias et du Dan, les deux affluents orientaux de la partie haute du fleuve Jourdain(1).

Chevauchant les territoires de quatre États (Liban, Syrie, Jordanie et Israël) et du territoire palestinien de Cisjordanie, ce fleuve a fait l’objet d’ardentes disputes au vingtième siècle entre ses riverains arabes d’une part, et l’État hébreu d’autre part. À l’heure actuelle, les eaux du Jourdain sont utilisées principalement par les Israéliens(2). Quant aux Palestiniens, l’armée israélienne les empêche d’accéder au fleuve depuis 1967.

Ainsi, les eaux du Golan sont déversées dans le lac de Tibériade, d’où elles sont distribuées ensuite par les autorités israéliennes dans le reste de leur pays au moyen du conduit national israélien d’eau, essentiellement vers le désert du Néguev. Par ailleurs, la conquête du plateau a pour conséquence d’éloigner la frontière syrienne des rives du lac de Tibériade.

Le dilemme de l’eau

L’aspect stratégique du Plateau du Golan ne serait que secondaire dans la volonté israélienne de conserver ce territoire syrien(3). Il en irait de même pour la présence des colonies israéliennes au Golan, l’Histoire ayant montré que l’État hébreu n’hésite pas à déplacer ses colonies par la force comme dans le cas du Sinaï lors des accords de paix avec l’Egypte ou le cas de l’évacuation de la Bande de Gaza en 2005. En fait, Israël tiendrait autant au plateau Golan en raison de la présence des sources du Jourdain. Rendre le Golan signifierait la fin de l’irrigation du désert du Néguev(4).

Dans l’hypothèse d’une restitution du plateau en échange d’un traité de paix, Israël insiste jusqu’ici sur un droit d’exploitation et d’usage de l’eau, même si ce dernier a été acquis par la force. Ainsi, les Israéliens affirment ne pas pouvoir se passer de ressources en eau représentant une telle part de la consommation du pays. À l’inverse, la Syrie revendique l’eau du Golan en vertu de la doctrine classique de la souveraineté nationale absolue(5). Entre ces deux positions, une solution qui a été envisagée est que l’État hébreu rende à la Syrie sa souveraineté sur le plateau du Golan tout en conservant l’accès à ses ressources hydriques, Damas s’engageant éventuellement à garantir cet accord (6).

Toutefois, selon Zaslavsky, le commissaire de l’eau en Israël de 1991 à 1993, un accord de paix israélo-syrien et la restitution du Golan entraîneraient une pollution et une salinisation de la Mer de Galilée par les eaux usées, à la suite de l’implantation éventuelle d’un million de personnes dans le Golan par la Syrie(7). Aux yeux de l’ancien commissaire, des préoccupations environnementales constituent une entrave à la résolution d’un conflit.

Or, l’occupation du Golan est coûteuse, à la fois politiquement et économiquement, pour Israël(8). Et si Israël ne se retire pas du plateau syrien, ce serait surtout dans le but de conserver le contrôle de l’eau, dont dépendent étroitement la croissance et la viabilité du pays. Ainsi, environ le tiers de la consommation israélienne en eau provient du Golan, ce qui fait du plateau une ressource hydrique fondamentale pour l’État hébreu(9).

Surtout, Israël dispose de ressources hydriques très limitées, à savoir 240 mètres cube par personne et par an(10), plaçant le pays en situation critique de stress hydrique(11). En outre, l’État hébreu connaîtrait actuellement «la pire crise de l’eau de son existence» selon Uri Shani, le directeur de l’Autorité de l’Eau en Israël, dans un article du Monde daté du 17 août 2008(12): Le lac de Tibériade, d’où provient le tiers de l’approvisionnement en eau israélien, a atteint la ligne rouge, avec un niveau de 213 mètres au-dessous du niveau de la mer. En deçà de la ligne noire (214.4 mètres), que le lac risque d’atteindre cet automne, le plus grand réservoir israélien deviendrait inutilisable en raison des risques de prolifération d’algues et de salinisation. En outre, la nappe phréatique côtière en Israël est d’ores et déjà infiltrée par l’eau de mer, le niveau de cette nappe se trouvant en-dessous de la ligne noire(13). Les bassins souterrains d’eau situés en Cisjordanie, qui approvisionnent l’État hébreu également, sont surexploités eux aussi.

Les négociations israélo-syriennes autour du Golan

Officiellement en état de guerre depuis 1948, la Syrie et l’Israël ont repris fin juillet, après un gel de huit ans, un dialogue indirect par l’entremise de la Turquie. Du côté de Damas, une entente avec Israël lui permettrait de récupérer le Golan.

Du côté israélien, un accord de paix avec Damas serait d’une importance cruciale(14), permettant à l’État hébreu de faire pression dans le dossier israélo-palestinien (la Syrie cesserait de soutenir le Hamas dans la bande de Gaza dans l’hypothèse d’une entente) et dans le dossier israélo-libanais (la Syrie ne livrerait plus d’armes au Hezbollah libanais). Surtout, un traité de paix entre Israël et la Syrie pourrait séparer cette dernière de l’Iran, ennemi numéro un de l’État hébreu.

Seulement, la question de l’eau du Golan joue un rôle fondamental dans les négociations. Les Israéliens ne veulent en aucun cas céder le contrôle des ressources hydriques situées dans le Golan, pour les raisons développées précédemment. Or, une souveraineté ne saurait être partagée. Comment Damas pourrait-il récupérer le Golan, sans retrouver l’eau qu’il recèle? Les tractations israélo-syriennes, où les diplomates turcs font office de médiateurs, risquent donc de traîner en longueur, nécessitant une quinzaine d’années pour aboutir à une entente(15).

Il est fort éloquent que la solution envisagée est de faire d’une grande partie du plateau du Golan un «Parc International de la Paix» sous l’égide des Nations Unies, correspondant à une sorte de zone franche internationale, où les Syriens et les Israéliens pourraient circuler à leur guise(16). Ainsi, l’environnement, après avoir été par le biais de l’eau l’une des sources de la discorde du Golan, serait un facteur de résolution du conflit. En outre, un parc naturel n’étant pas habité, cette option allégerait les craintes d’Israël quant à la pollution des ressources hydriques en raison de la présence de populations riveraines. Selon cette solution proposée par les émissaires et les experts, l’État hébreu conserverait le contrôle de l’eau et la Syrie s’engagerait à ne pas interférer avec le flux de l’eau vers la Mer de Galilée(17).

Ce projet d’entente est-il vraiment équitable pour la Syrie? Cette dernière dispose de ressources en eau beaucoup plus abondantes qu’Israël et récupérerait la souveraineté du Golan grâce à un éventuel arrangement. Dans tous les cas, s’il venait à aboutir, cet accord de paix israélo-syrien aurait des répercussions certaines sur la stabilité du Moyen-Orient.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

(1) En effet, les sources du Dan, bien que situées en Israël, ont leur bassin d’alimentation au Liban dans le Mont Hermon et en Syrie sur le Golan. Selon SIRONNEAU, Jacques. L’eau: nouvel enjeu stratégique mondial. Paris: Economica, 1996, p. 37.
(2) Les eaux du Jourdain sont utilisées à 59% par Israël, 23% par la Jordanie, 11% par la Syrie et 0,3% par le Liban. Selon ALIEWI, Amjad et ASSAF, Karen. Shared management of Palestinian and Israeli groundwater ressources: A critical analysis. In Shuval, Hillel et Dweik, Hassan (ed) : Israeli-Palestinian water issues – from conflit to cooperation (p. 17-32). Berlin, Springer, 2007, pp. 21-22.
(3) AYEB, Habib. Le Bassin du Jourdain dans le conflit israélo-arabe. Beyrouth, Centre d’Etudes et de Recherches sur le Moyen-Orient Contemporain, 1993, p. 19.
(4) Ibid
(5) LASSERRE, Frédéric. Les eaux de la Terre sainte. Le bassin du Jourdain au cœur de vives convoitises. In Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc: Eaux et territoires Tensions, coopération et géopolitique de l’eau (p. 211-228). Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 2002, p. 220.
(6) Ibid
(7) ZASLAVSKY, Dan. Definition of Israel’s water problems or “Water as a metaphor” [en ligne]. <http://www.biu.ac.il/soc/besa/water/zaslavsky.html> 2000, consulté le 25 août 2008
(8) ARSENAULT, Daniel et GREEN, Jamie. Effect of the separation barrier on the viability of a future Palestinian state. In Shuval, Hillel et Dweik, Hassan (ed): Israeli-Palestinian water issues – from conflict to cooperation (p. 273-282). Berlin, Springer, 2007, p. 274.
(9) GRESH, Alain et VIDAL, Dominique. Les 100 clés du Proche-Orient. Paris: Hachette littératures, 2006, p. 174.
(10) SHUVAL, Hillel. Meeting vital human needs: Equitable resolution of conflicts over shared water resources of Israelis and Palestinians. In Shuval, Hillel et Dweik, Hassan (ed): Israeli-Palestinian water issues – from conflict to cooperation (p. 3-16). Berlin, Springer, 2007, p. 3.
(11) GRUEN, George E. Turkish water exports: A model for regional cooperation in the development of water resources. In Shuval, Hillel et Dweik, Hassan (ed): Israeli-Palestinian water issues – from conflict to cooperation (p. 157-163). Berlin, Springer, 2007, p. 160.
(12) BOLE-RICHARD, Michel. La crise de l’eau s’accentue en Israël et frappe durement les Palestiniens. Le Monde, 17 août 2008.
(13) Ibid.
(14) Department of International Relations. The Secret and Unofficial Talks between Israel and Syria – Second Track Diplomacy. Istanbul: Istanbul Kültür University, 2008 [en ligne]. http://www.kobikongresi.org.tr/iibf/docs/uluslar/report.pdf, consulté le 25 août 2008
(15) Ibid.
(16) Ibid.
(17) Ibid.

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