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La destruction de Nauru: un exemple de soutenabilité?

Publié le 15 juin, 2008 | Pas de commentaires
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L’économie néoclassique glorifie les choix individuels, les biens fongibles et la croyance dans les solutions de marché. Ces fondements sont au centre du concept de soutenabilité faible qui stipule qu’une économie peut être soutenue si des revenus suffisants sont générés pour les générations futures. La substituabilité entre les différentes formes de capital est alors indispensable. C’est l’axiome fondamental de l’économie de l’environnement. À cet effet, le cas de Nauru est des plus instructifs, car l’île isolée au centre de l’océan Pacifique a tout simplement échangé sa principale ressource naturelle, un des phosphates le plus pur, pour du capital artificiel. En échange de 80% d’un territoire maintenant dévasté, le revenu par habitant est devenu le plus élevé au monde. Autrefois. Aujourd’hui, le pays est anéanti(1).

 Islands in the stream
Mykl Roventine, Islands in the stream, 2007
Certains droits réservés.

Né dans les années 1970, le projet de l’économie de l’environnement visait à réintroduire dans le calcul économique les coûts des ressources naturelles non renouvelables n’étant pas pris en compte dans le système des prix de marché. Le principe part de l’idée qu’il faut garantir l’équité entre les générations en permettant aux générations futures l’accès aux ressources qui devront toujours être disponibles et en bon état. La solution proposée fut la règle de compensation intergénérationnelle selon laquelle les rentes prélevées au fur et à mesure de l’épuisement des ressources naturelles doivent être réinvesties pour produire du capital qui puisse remplacer les ressources naturelles épuisées. Ce modèle a intégré les ressources naturelles renouvelables et non renouvelables dans une fonction de production classique (fonction de type Cobb-Douglas) représentant le lien entre l’extrant (la production) et les intrants (le travail, le capital et l’environnement).

Des intrants parfaitement substituables signifient que le capital naturel en voie d’épuisement peut être remplacé par du capital produit, ce qui permet à la théorie néoclassique de conserver la relation d’égalité entre croissance de la consommation et bien-être collectif. Le progrès technique permettra toujours de retirer une satisfaction plus grande d’un flux de ressources plus faible(2).

Il était ainsi assumé que le capital produit pouvait être substitué à du capital naturel, parfaite intégration de la nature dans l’économie, ou que l’une des affirmations suivantes est obligatoirement vraie: les ressources naturelles sont disponibles en abondance; le progrès technologique peut augmenter le stock de capital naturel plus rapidement que celui-ci ne s’épuise.
Robert Solow disait en 1974 que, s’il est très facile de substituer d’autres facteurs aux ressources naturelles, il n’y a en principe aucun problème(3)…

Le développement de Nauru

Nauru est une petite île de moins de 20 kilomètres de circonférence située au centre de l’océan Pacifique à 3000 kilomètres au nord-est de l’Australie et 40 kilomètres au sud de l’Équateur. Son plus proche voisin est l’île de Banaba à 300 kilomètres. Avant la colonisation, la population, d’origine micronésienne, vivait de la pêche, de la cueillette de plantes sauvages ainsi que de la culture de la noix de coco et du fruit du pandanus.

En 1900, un des phosphates de roche le plus pur fut découvert puis extrait par l’Allemagne jusqu’à la Première Guerre mondiale (par la Pacific Phosphate Company), ensuite par l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Grande-Bretagne jusqu’à l’indépendance de l’île en 1968 (par la British Phosphate Corporation – la BPC). Ainsi, entre 1919 et 1968, 34 millions de tonnes de phosphate furent extraites de Nauru. À partir de 1967, l’île acquit le contrôle de ses ressources, et l’extraction continua sous la gestion de la Nauru Phosphate Corporation. À cette époque, le contrôle des richesses naturelles paraissait être le meilleur pari en vue d’un développement prospère à long terme. Les mines sont aujourd’hui épuisées.

La zone minée s’élargissait en même temps que disparaissaient les terres regorgeant de fruits, d’amandes et d’oiseaux. Même l’eau dut être importée à la suite de l’augmentation de la population. Mises à part les bordures des chemins, les zones minées, représentant 80%(4) de l’île sont maintenant inaccessibles aux humains: aucune habitation ne peut y être construite, aucune culture ne peut y être exploitée, aucune activité humaine récréative n’y est envisageable. Plusieurs des plantes et animaux qui peuplaient autrefois le territoire aujourd’hui miné ont disparu ou sont en danger d’extinction.

La soutenabilité de Nauru

Peu importe l’absence de ressources naturelles si elles peuvent être remplacées par du capital produit, n’est-ce pas? En effet, Nauru était devenue extrêmement riche. Les royalties obtenues de la BPC avaient permis la création d’un État providence, et l’éducation, le système de santé, le transport en commun, l’électricité et l’approvisionnement en eau(5) étaient des services gratuits. De plus, l’État ne prélevait aucun impôt et subventionnait les constructions d’habitations.

Le contrôle de l’industrie du phosphate combiné à l’indépendance ont été sources de pouvoir politique et d’actifs financiers. Les années 1970 s’avérèrent être une décennie d’investissements en tous genres, avec entre autres une compagnie aérienne nationale (Air Nauru), des édifices à bureaux prestigieux (le Nauru House à Melbourne a 52 étages pour une valeur de 45 millions AUD) et des hôtels (dont le plus gros des îles Marshall). Ainsi, en 20 ans, l’Île passait d’un mode de développement industriel intensif à une situation comparable à celle des petits pays exportateurs de pétrole du Moyen-Orient, où les investissements à l’étranger sont envisagés comme alternative à l’exploitation d’une ressource unique qui s’épuise. Le Koweit était bien le modèle de Nauru.

Selon les indicateurs de soutenabilité faible(6), Nauru avait un développement durable, tout comme les Pays-Bas, dont les taux d’épargne sont élevés alors que les taux de déplétion de capital naturel sont bas. Fait intéressant, tous deux ont exploité la majeure partie de leur environnement naturel(7). La soutenabilité faible apparaît être un concept à court terme ne tenant pas compte de l’histoire de la région étudiée. Il semblerait aussi qu’en échange d’un prix élevé pour les ressources naturelles, la quasi-destruction de l’environnement d’une nation est compatible avec la définition néoclassique de la soutenabilité.

L’effondrement de Nauru

Il était assumé que les revenus issus de l’exploitation du phosphate seraient considérables et que les investissements procureraient suffisamment d’aisance pour le futur sans phosphate. Cette insouciance causa un désintérêt pour l’éducation et le travail en général: le second degré d’enseignement était rarement complété et la majorité chômait par choix.

Les hauts revenus favorisaient une consommation excessive de voitures sport et autres produits de luxe. La nourriture importée apparaissant meilleure que les poissons et fruits frais, l’agriculture disparut et la diète ultracalorique causa des niveaux de diabète inégalés dans le monde. Le taux de mortalité augmenta chez les hommes au point où Nauru était parfois appelée «terre des veuves». Au début du XXIe siècle, 45%(8) de la population est diabétique, dont les enfants, réduisant les capacités de travailler.

Le pire était à venir

Les investissements prestigieux se révélèrent contre-productifs, voire déficitaires. L’exemple le plus notoire (mais non le plus désastreux) est celui du financement de 3,9 millions de dollars pour la comédie musicale londonienne Leonardo, Portrait of Love qui a tenu l’affiche une semaine. La banqueroute devenant imminente, les pratiques véreuses se développèrent, dont le blanchiment d’argent (principalement pour la mafia russe) et la distribution de passeports. Nauru est aujourd’hui perçue comme un État terroriste.

Faute de fonds, le pétrole ne peut plus être importé, le téléphone est coupé, le transport en commun n’existe plus. En 2003, la faillite des télécommunications isola l’île du reste du monde. Aujourd’hui, la précarité est telle (ressources en eau insuffisantes, système de santé délabré, impossibilité de rejoindre le continent australien en cas de maladies graves) que Nauru cherche à être annexée à l’Australie…

Conclusion

En 1962, bien avant l’indépendance et le contrôle des ressources par les nauruans, les Nations unies formulaient un avertissement:

«The problem of Nauru presents a paradox. The striking contrast is between a superficially happy state of affairs and an uncertain and indeed alarming future… But this picture of peace and well-being and security is deceptive. Indeed it is a false paradise. For these gentle people are dominated by the knowledge that the present happy state of affairs cannot continue.(9)»

L’avertissement des Nations unies à l’égard de Nauru a quelque chose de tristement cynique. Nauru n’est pas un cas isolé, il est seulement plus visible. La décision de miner l’île est identique à celle d’exploiter les sables bitumineux, de raser une portion d’une forêt ou de surexploiter le fond des océans.

Lorsque les ressources naturelles deviennent insuffisantes (en assumant que les ressources globales suffisent), la survie dépend de l’achat de ressources à l’étranger, qui dépend des revenus financiers, qui dépendent de la santé de l’économie mondiale. La prospérité d’une population n’est donc plus liée à la santé de son système écologique, mais à celle du système économique mondial. Le modèle dominant de développement durable étant celui de la soutenabilité faible, il s’agirait peut-être de réfléchir à l’application de la soutenabilité forte, qui préconise le maintien dans le temps d’un capital naturel renouvelable et non renouvelable.

Car plus la nature est éliminée, plus la dépendance envers le monde manufacturé s’accentue, et plus la pyramide supportant les activités économiques devient instable et critique tant pour les écosystèmes que pour l’économie.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Cet article est tiré des deux textes suivants: GOWDY , John M., MCDANIEL , Carl N. «The Physical Destruction of Nauru: An Example of Weak Sustainability», Land Economics, vol. 75, n° 2, 1999, p. 333-338, et CONNEL , John, «Nauru: The First Failed Pacific State?», The Round Table, vol. 95, n° 383, 2006, p. 47-63.
2. Pour plus d’informations sur les concepts de soutenabilité faible et de soutenabilité forte, voir, entre autres, HARRIBEY , Jean-Marie. L’économie économe , Paris, L’Harmattan, 1997, 298 p.
3. SOLOW , Robert. «The Economics of resources or the Resources of Economics», American Economic review, vol. 64, n° 2, p. 1-14.
4. GOWDY et MCDANIEL , op. cit., p. 333.
5. Les ressources en eau douce sont limitées sur l’île, qui dépend d’un système de désalinisation désuet, de citernes d’eau de pluie et de cargaisons provenant de Kosrae.
6. PEARCE , D.W., ATKINSON , G.D. «Capital Theory and the measurement of Sustainaible development: An Indicator of ‘Weak’ Sustainability», Ecological Economics, vol. 8, n°2, p. 103-108.
7. L’efficacité «miraculeuse» de l’agriculture néerlandaise est un symbole exemplaire de l’économie de marché sous l’hégémonie néolibérale. En effet, tout en étant le pays le plus densément peuplé d’Europe avec 450 habitants par kilomètre carré, les Pays-Bas ont un surplus agricole. Il serait plus exact de dire que la valeur monétaire des exportations agricoles néerlandaises excède la valeur des importations, étant donné le besoin d’importer le fourrage, qui dépasse de beaucoup la surface productive du pays. Ce fourrage est ensuite «transformé» en fromages, en viandes ou en d’autres produits d’exportation à valeur ajoutée. Ainsi, bien que les exportations ne soient pas comptabilisées dans l’empreinte écologique, le surplus économique néerlandais est supporté par un important déficit écologique. En somme, l’empreinte écologique des Pays-Bas se produit à l’extérieur du pays. En y ajoutant la consommation de tous les biens et services, la demande de la nation est six fois supérieure à la surface du pays. En termes écologiques, les néerlandais ne vivent pas aux Pays-Bas. D’après REES , William. «Is humanity fatally successful?», Journal of Business Administration and Policy Analysis, vol. 30-31, p. 89-90.
8. CONNEL , op. cit., p. 52.
9. UNITED NATIONS , Visiting Mission to the Trust Territories of Nauru and New Guinea. Report on Nauru , New York, United Nations, 1962, p. 5.

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