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La sédentarisation ou l’autre rapport à l’environnement. Entretien avec Karine Gentelet

Publié le 1 janvier, 2008 | Pas de commentaires
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Le Panoptique s’est entretenu avec Karine Gentelet, co-auteure de l’ouvrage La sédentarisation: effets et suites chez des Innus et des Atikamekw1, et chercheure postdoctorante au Centre de recherche en droit public (CRDP) de l’Université de Montréal. Cet ouvrage conclut des travaux de recherches initiés en 2002 et s’inscrit dans un projet plus large du CRDP intitulé «Autochtonie et gouvernance». Plus spécifiquement, les recherches de Karine Gentelet ont porté sur le volet de la gouvernance sociale et ont examiné les pratiques de quatre communautés d’Innus et d’Atikamekw au Québec.


ottmarliebert, , 2006
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Kelly LeBlanc : Les conséquences sociales et environnementales de la sédentarisation sont bien documentées dans la littérature. Quels étaient les principaux objectifs de vos travaux de recherche à propos de la relation des Innus et des Atikamekw à l’environnement?

Karine Gentelet : Notre principal objectif était de montrer que le rapport à l’environnement est toujours un élément fondamental dans la structuration du mode de vie actuel des Innus et des Atikamekw et ce, malgré la sédentarisation. Par conséquent, il doit être pris en considération dans la mise en place des modes de gouvernance. On a souvent tendance à penser que la question de la relation à la terre chez les peuples nomades est une chose du passé une fois que ceux-ci ont été sédentarisés, ce qui est totalement faux. Lorsque ces peuples ont été sédentarisés, ils n’ont abandonné que la partie «circulation» de leur mode de vie, pas les dimensions plus symboliques et spirituelles. Ils ont continué à avoir les mêmes croyances et ce sont les mêmes principes qui guident leur vie quotidienne. La relation à la terre fait intervenir des éléments bien plus profonds. Il faut voir là comme une vision du monde dont l’influence s’étend aux niveaux culturel, religieux et social.

K.L.B. : Dans votre livre, vous insistez sur le fait que la localisation géographique et le mode de vie ont modulé les processus de colonisation et de sédentarisation des autochtones au Québec. Comment le processus de sédentarisation des Innus et des Atikamekw a-t-il transformé leur rapport avec l’environnement?

K.G. : Si nous avons parlé de cela dans le livre, c’est que nous avons constaté que les études ont souvent tendance à parler de façon trop générale du processus de colonisation et de sédentarisation comme s’il s’agissait de processus uniformes, sans mettre forcément en relation l’histoire du développement du Québec avec l’histoire particulière des bandes autochtones. Nous avons donc plutôt cherché à entrer dans le détail de l’histoire de ces groupes afin de mieux comprendre, cas par cas, comment avait pu se passer leur sédentarisation.

Nous pensons, et bien sûr cela n’engage que nous, qu’étant donné que le rapport au territoire ou à l’environnement de certaines bandes ne peut plus s’exprimer de façon spatiale, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent plus habiter leur territoire ou encore y imprimer une certaine marque humaine, ce rapport a été de fait transformé.

Là où il faut faire attention, c’est que transformer ne signifie pas obligatoirement être dénaturé. Les sociétés innues et atikamekw sont, au même titre que toutes les autres sociétés, des entités dynamiques en perpétuelle évolution. Ainsi donc, si certaines valeurs ont été perdues, d’autres auront été réinterprétées autrement afin de permettre aux pratiques de se conformer le plus adéquatement possible à la situation. Voilà pourquoi nous parlons d’un autre rapport à l’environnement. Mais dans le fond, il s’agit d’un processus d’adaptation normal.

K.L.B.:Chez les Innus et les Atikamekw, est-ce que ces transformations des rapports à l’environnement se manifestent principalement au niveau individuel ou collectif?

K.G.: À la base, et pour ces peuples nomades, l’expérience du territoire est individuelle, puisque chacun selon son âge, son sexe et son statut tire une expérience particulière de cette relation avec la terre. Toutefois, cette relation est toujours encadrée par le groupe (que ce soit la famille ou un groupe plus large comme la communauté).

Maintenant, depuis la sédentarisation, il nous semble que la relation au territoire est toujours définie à travers ces deux mêmes principes, le contexte a juste changé. Un exemple: un enfant qui n’a jamais vécu une vie nomade ou semi-nomade dans le territoire, n’a pas les mêmes sources de références qu’un aîné qui a passé une grande partie de sa vie à arpenter ses territoires de chasse. Il n’a pas non plus les mêmes connaissances puisqu’il vit exclusivement sur le territoire de réserve et qu’il va à l’école. Les moyens qu’il aura pour exprimer son rapport à l’environnement ne seront donc pas tout à fait les mêmes. Or, en sachant que les jeunes autochtones représentent plus de la moitié de la population, on peut alors facilement imaginer les répercussions au niveau collectif lorsque ces jeunes atteignent l’âge adulte.

K.L.B.: Vous soulignez à plusieurs reprises l’importance du territoire dans l’identité innue et atikamekw. Comment le passage du nomadisme à la sédentarité a-t-il modifié la place qu’occupe le territoire à l’intérieur de ce rapport à l’environnement?

K.G.: On pourrait dire que le territoire est passé d’une place physique à une place symbolique parce qu’il est moins relié à leurs activités quotidiennes; mais là encore, cela dépend de chaque bande. En effet, parmi les communautés avec lesquelles nous avons travaillé, certaines ont des membres qui ont encore l’opportunité de fréquenter régulièrement le territoire, alors que dans d’autres, la pratique d’activités de chasse et de pêche ne constitue qu’une activité de loisir, le temps d’une saison.

Néanmoins, le territoire demeure omniprésent dans le discours de tous les gens que nous avons rencontrés. Certainement parce qu’il fait partie d’un mode de vie qu’ils ont perdu, mais surtout parce qu’à défaut de pouvoir le traverser, ils se servent des valeurs et des enseignements que leurs ancêtres ont tirés de la vie nomade dans le territoire pour guider leurs modes de vie actuels et déterminer des principes directeurs dans la gouverne des affaires de leur communauté.

K.L.B.: Dans votre livre, vous faites principalement référence à la sédentarisation qui a suivi la colonisation. De quelle manière le développement des activités humaines (ex.: développement hydroélectrique) a-t-il contribué à la sédentarisation et à la modification de l’environnement des Innus et des Attikameks?

K.G.: Lorsque l’on construit un barrage, il est nécessaire la plupart du temps de faire dévier le cours de la rivière sur laquelle on veut installer le barrage. Il est également nécessaire de construire un bassin de retenue et donc d’inonder une grande étendue de terres en amont du barrage.

La conséquence de ce type de développement pour les communautés autochtones qui se trouvent à proximité de ce chantier est alors la perte pure et simple d’un accès à la zone qui est en travaux, donc moins d’espace de circulation. C’est également l’ensevelissement, sous des tonnes d’eau, de terres qu’ils avaient l’habitude de fréquenter pour la chasse depuis des générations. Sans compter que certaines parties de ces terres sont des sanctuaires et que les travaux bouleversent complètement l’équilibre faunique de la région. Les conséquences sont similaires pour le développement minier ou même encore le développement forestier avec ses coupes à blanc sur des milliers de kilomètres.

Les gens dans les communautés perdent tout accès à un territoire, mais, et c’est ce qui est le plus grave selon eux, c’est qu’en plus ils perdent aussi le contrôle sur ce territoire. Ce qui veut dire, pour eux, qu’il ne leur sera plus possible de mettre en application ce pour quoi ils ont été formés depuis des générations, en fait le sens de leur vie. Et tant pour les Innus que les Atikamekw, c’est un manquement par rapport à l’obligation morale et juridique qu’ils ont, en tant qu’utilisateurs de cette terre, de veiller à la préservation de ce territoire qui constitue le patrimoine de leur peuple. Parmi les gens que nous avons rencontrés, certains vivent constamment avec le sentiment d’avoir rompu une entente qui existe depuis des temps immémoriaux. Ils portent ainsi sur leurs épaules tout le poids de cette rupture et la culpabilité d’avoir failli à la responsabilité que leur avaient transmise leurs ancêtres.

K.L.B.: La sédentarisation a-t-elle apporté des impacts environnementaux positifs pour les Innus et les Atikamekw?

K.G.: Pour répondre, il faut poser la question différemment: Est-ce que la sédentarisation d’un peuple nomade peut avoir des impacts positifs? La réponse est non. Toute modification d’un mode de vie, surtout si elle est imposée, ne peut avoir que des impacts négatifs. On leur a enlevé le droit de décider et le droit de vivre en fonction de qui ils sont. Sédentariser un peuple nomade revient à nier l’essence même de son identité. En niant l’importance d’un élément aussi essentiel que l’environnement physique (le territoire), les répercussions sur les autres aspects de l’environnement ne peuvent être que négatives et désastreuses.

K.L.B.: Selon vous, comment le rapport au territoire, si intimement lié à l’identité, évoluera-t-il avec les nouvelles générations?

K.G.: C’est une question à laquelle il est difficile de répondre parce qu’elle ne dépend pas de celle qui écrit ces lignes, mais des Innus et des Atikamekw! Néanmoins, on peut penser que comme le rapport au territoire est si intimement lié à l’identité de ces peuples, il demeurera présent et actif dans les pratiques des nouvelles générations tant et aussi longtemps que celles-ci se réclameront Innus ou Atikamekw.

Simplement, on peut penser qu’il ne prendra pas toujours la même forme. Et, il est bien important d’insister sur le fait que c’est tout à fait correct si cela se passe comme cela. Les sociétés et les cultures des peuples autochtones sont souvent essentialisées et figées dans le temps. Or, et au risque de me répéter, tout comme les autres sociétés, elles existent parce qu’elles sont le produit d’une dynamique interne issue de la conjoncture dans laquelle évoluent ses membres, ce qui n’affecte en rien les principes et les valeurs de fond. Elles sont simplement réinterprétées en fonction du contexte environnant.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. GENTELET, Karine et al., La sédentarisation: effets et suites chez des Innus et des Atikamekw, Les Éditions Thémis, Montréal, 2007, 118 pages.

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