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Le développement durable et le développement tout court

Publié le 1 août, 2007 | Pas de commentaires
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C’est seulement vers le troisième quart du XX e siècle que les questions environnementales ont investi plus vigoureusement l’ordre du jour international. En soulevant le clivage important entre l’environnement et le développement, les forums internationaux ont littéralement appelé la création du concept de développement durable, qui s’est d’abord présenté comme une solution porteuse. Est-il véritablement opératoire? Atteint-il ses buts? Vingt ans après son émergence, nombreuses sont les interrogations sur les solutions qu’il apporte et sur celles qu’il a le potentiel de véhiculer.

 Dead end- Sans issue
Neeel alias Abulic Monkey,
Dead end- Sans issue, 2006
Certains droits réservés.

Environnement et/ou développement?

Le développement durable, à la fin du XXe siècle, s’est imposé comme «solution» théorique à des problèmes concrets que la communauté internationale a d’abord crus de nature environnementale et économique seulement, puis par la suite, sociale. De fil en aiguille, il est devenu un terme incontournable dans tout discours abordant le développement et l’environnement, bien qu’il soit davantage ancré, selon plusieurs, dans le monde de l’environnement(1). La Conférence des Nations Unies sur l’environnement, tenue à Stockholm en 1972, a étalé au grand jour le clivage entre environnement et développement, auxquels il fallait s’attaquer simultanément.

Or si les décennies 50 et 60 s’étaient beaucoup penchées sur les questions de développement, le spectre de l’environnement faisait peser sur elles la menace d’être reléguées aux oubliettes(2). Les pays en développement (PED) étaient, du coup, forts inquiets de voir leur question primordiale (qui en était une de survie) céder du terrain à celle de l’environnement. D’un côté, les pays du Nord exerçaient de fortes pressions en faveur de mesures restrictives pour préserver l’environnement alors que de l’autre, les PED criaient haut et fort, et avec raison comme on le comprit plus tard, que la conservation de l’environnement ne saurait se réaliser sans le développement du Sud. Pour protéger l’environnement, les pays du Sud devaient se développer autrement que par la surexploitation de leurs ressources, justifiée par leur situation d’extrême pauvreté.

L’impasse… et la solution théorique

Au début des années 1970, l’impossibilité de concilier développement et environnement menait à une impasse. D’autant plus que dans le contexte de la Guerre froide, la communauté internationale s’intéressait plus à la sécurité qu’à toute autre chose. Malgré le baume des principes contenus dans la déclaration de Stockholm, le problème demeurait entier.

C’est l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN, aujourd’hui, l’Union mondiale pour la nature) qui, en 1980, dans sa volonté de réduire le clivage entre environnement et développement bloquant les efforts internationaux, évoque l’expression de développement durable dans sa stratégie mondiale de conservation. Sa conception tripolaire (économie, environnement et société) fait rimer économie avec changement de modes de production pour faire naître une coopération internationale avec les PED. L’UICN perçoit la sphère environnementale comme garante de la protection des ressources, alors que la sphère sociétale représenterait des principes tels que l’accès garanti à la santé et à l’éducation ainsi que la lutte contre la pauvreté, la faim, etc.(3). Cette nouvelle notion est reprise sept ans plus tard par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement (Notre avenir à tous) où elle prend son sens «officiel» de «développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs(4).» Ce concept allait être abondamment, et parfois abusivement, utilisé.

Le développement durable: une abstraction?

Si on le croise aujourd’hui sur toutes les tribunes, le développement durable, en tant que paradigme du développement actuel, a été maintes fois critiqué. Il semblerait même que sa promesse de conciliation du développement et de l’environnement n’ait pas été réalisée, après 20 ans de palabres sur le sujet. Ce que beaucoup voient maintenant comme un vœu pieu découle de plusieurs causes, dont notamment une trop grande abstraction. Bien entendu, les critiques se dirigent majoritairement vers l’ouvrage fondateur du concept: le rapport Brundtland.

S’il est apparu comme une solution théorique en 1987, il serait difficile de mettre concrètement en pratique le développement durable. Les inégalités croissantes entre les pays du Sud et du Nord et la dégradation perpétuelle de l’environnement en seraient la preuve. Cette difficulté tiendrait beaucoup de l’ambiguïté du terme et de son caractère généreusement abstrait. Ainsi, le rapport Brundtland lui-même aurait évité de définir précisément le concept et cumulerait les affirmations contradictoires. Pour Rist, qui y va d’une critique musclée, le développement durable tel que présenté par la CMED «combine les affirmations gratuites avec des contrevérités(5).» Pour lui, le Rapport ne propose guère de solution concrète, se bornant à «souhaiter que le nécessaire devienne possible(6).» Plus catégorique encore, Rist affirme que le Rapport entretient un véritable leurre: «ce que l’on veut faire durer, c’est bien le «développement», non pas la capacité de l’écosystème ou des sociétés à le tolérer(7).» Certains soulignent la faiblesse d’une dimension sociale trop peu développée, «engloutie dans le mélange confus de la protection de l’environnement et du développement économique(8).»

Des responsabilités communes mais différenciées

Outre ce niveau d’abstraction élevée, le développement durable n’aurait pas résolu concrètement la dualité entre environnement et développement. Les PED, à juste titre, revendiquent toujours le droit de se développer, tout comme les pays actuellement industrialisés l’ont fait avant eux. Lorsque l’on quitte les écrits théoriques et que l’on plonge dans la réalité, certaines questions incontournables surgissent: Peut-on exiger des PED qu’ils se développent en se soumettant aux mêmes impératifs environnementaux du développement durable que les pays industrialisés, qui eux, ont eu l’opportunité de réaliser leur développement sans ces contraintes? Peut-on demander à des pays dont la population (75% de la population mondiale) ne consomme que 40% de l’énergie totale consommée dans le monde (9) de freiner leur développement? Peut-on, en un mot, freiner le développement de populations qui n’ont pas, à ce jour, de conditions de vie décentes? La réponse à ces interrogations n’est pas univoque, mais répondre par l’affirmative soulève évidemment l’injustice qui crevait déjà les yeux des PED à l’époque de la Conférence de Stockholm, en 1972.

Toutefois, dès Stockholm, on avait compris que les pays du Nord et du Sud avaient chacun une part de responsabilité dans la situation environnementale de l’époque: le Nord l’avait créée en se développant (et la maintenait en poursuivant un mode de vie immodéré) et le Sud la perpétuait par sa surexploitation des ressources due à la pauvreté de même que pour répondre aux besoins du Nord, qui a épuisé depuis longtemps ses propres ressources. Ainsi, la surexploitation des ressources s’effectuait à la fois par les PED et les pays développés, mais pour des raisons différentes. Afin de tenter d’atteindre le but commun de protéger les écosystèmes, on a conceptualisé le principe de responsabilité commune, mais différenciée, qui permet que les pays moins développés, dans le respect des normes environnementales, respectent la capacité et les limites liées à leur stade de développement dans l’intervention. Ils n’ont donc pas à satisfaire des exigences aussi contraignantes que les pays développés.

Conclusion

Vingt ans après sa naissance, le principal mandat que s’était donné le développement durable, soit la conciliation du développement et de l’environnement, est toujours à réaliser. Si le concept crible des milliers de pages de documents onusiens et gouvernementaux de son nom, il se révèle souvent discret sur le terrain, même s’il est de plus en plus possible de lui associer des actions concrètes. Il faut bien mentionner qu’il confronte un adversaire de taille: la mondialisation économique, qui elle, se manifeste tangiblement dans notre vie quotidienne, notamment à travers les produits que nous consommons. Qu’est-ce donc que le développement durable? Peu de réponse et beaucoup d’appréhension, donc, pour fêter le vingtième anniversaire d’un concept adolescent, qui ne se connaît pas encore tout à fait.

Notes

(1) Gendron, Corinne et REvÉret, Jean-Pierre. «Le développement durable». Dans Économies et sociétés , Série F, no. 37, septembre 2000, p. 111-124.
(2) Le Prestre, Philippe. Protection de l’environnement et relations internationales. Les défis de l’écopolitique mondiale . Paris, Dalloz et Armand Colin, 2005.
(3) Novethic.fr. (2002) Comment est né le concept du développement durable ? [en ligne] 1 page. <http://www.novethic.fr/novethic/site/article/index.jsp?id=23797 >. Consulté le 20
(4) Commission mondiale sur le développement et l’environnement (CMDE), Notre avenir à tous . Montréal, Les Éditions du fleuve (Les publications du Québec), 1989 (deuxième édition), p.51.
(5) Rist, Gilbert. Le développement : histoire d’une croyance occidentale . Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1996, p. 295.
(6) Ibid. p. 298.
(7) Ibid. p. 317.
(8) Sébastien, Léa et Brodhag, Christian. « À la recherche de la dimension sociale du développement durable ». In Revue développement durable et territoires, février 2004, p.3-4 [En ligne]. Adresse URL : http://www.revue-ddt.org/dossier003/D003_A02.htm
(9) Laponche, Bernard. « L’énergie dans le monde : enjeux et prospective ». In Regards sur la Terre , sous la direction de Pierre Jacquet et Laurence Tubiana, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, p. 71-83.

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