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Les Grands Bancs de Terre-Neuve: l’exploitation à travers les temps

Publié le 1 novembre, 2008 | Pas de commentaires
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La province de Terre-Neuve-et-Labrador a décidé de baser son avenir économique sur le pétrole et un autre pas a récemment été franchi en ce sens. L’accord tant attendu a officiellement été conclu le 20 août 2008, à l’hôtel Fairmont de St. John’s. Hebron, la plate-forme pétrolière maritime, verra le jour aux côtés de ses trois congénères de l’Atlantique Nord. Selon l’entente, Terre-Neuve-et-Labrador prévoit récolter 4,6% des revenus générés, soit environ 20 milliards de dollars, sur les 20 à 25 années de la durée du projet(1). Pour la province qui connut autrefois l’abondance du poisson, avant la crise, cette nouvelle fait l’effet d’un baume. Pour Terre-Neuve-et-Labrador, ce pétrole devient une nouvelle richesse, un or sorti tout droit des profondeurs des Grands Bancs.

Single and looking
Valerie Everett, Single and looking, 2007
Certains droits réservés.

Les Grands Bancs: l’Éden du poisson

Connus par les pêcheurs du monde entier, les «Grands Bancs» sont des élévations du plateau sous-marin de l’Atlantique Nord couvrant une aire de 282 500 Km2 au sud-est de l’île de Terre-Neuve(2). Dans ces eaux, où la profondeur peut varier entre 25 et 200 mètres, le courant froid du Labrador se mélange au courant chaud duGulf Stream. Ce contraste offrait, jusqu’au milieu du XXe siècle, les plus importantes ressources de pêcheries au monde en termes de quantité(3).

C’est au XVIe siècle que les Européens se sont intéressés aux Grands Bancs pour leurs eaux hautement poissonneuses. Au fil des siècles, de nombreux chalutiers, partis du Portugal, du Pays basque, de France et d’Angleterre, ont ainsi parcouru 3000 Km dans l’Atlantique Nord pour faire de la pêche en haute mer. Les côtes de Terre-Neuve et de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon sont alors devenues des lieux d’encrage, notamment pour les Français et les Anglais, afin de recueillir le trésor apporté par la mer: la morue(4).

C’est de 1713 à 1904 que Terre-Neuve, passée sous contrôle britannique, donna la permission aux Français de venir pêcher sur ses côtes, dans une bande identifiée comme le French shore. Ces droits sont définis dans deux traités: le traité d’Utrecht (1713) et le traité de Versailles (1783)(5). De cette époque resteront des descendants francophones, dans la péninsule de Port-au-Port, formant les premiers «franco-terre-neuviens» encore présents, avec les Jesso, les Chaisson, les Barter, les Félix, etc.

L’auteure Françoise Enguehard décrit l’époque des pêcheries françaises du XIXe siècle, à Saint-Pierre-et-Miquelon, à travers son roman Les litanies de l’île aux chiens, contribuant à la culture riche et colorée de Terre-Neuve: une culture mêlée de musique irlandaise, d’accordéon, d’anglais à l’accent unique et, aussi, d’un passé amérindien béothuk(6) à jamais disparu.

Les Grands Bancs: la crise

C’est au XXe siècle, dans le milieu des années 1950, que la photographe et biologiste française des milieux marins, Anita Conti, tire la sonnette d’alarme concernant l’exploitation des ressources de la pêche qui s’intensifie alors dans la région des Grands Bancs, là où les ressources sont exploitées «aveuglément»(7). Anita Conti, qui accompagne bateaux et marins sur les mers, sait que le point de non-retour est proche, mais rien n’est fait à cette époque pour freiner le processus de surexploitation. De plus, de nouveaux navires arrivent, de véritables usines chalutières, qui raflent tout sur leur passage.

Ce qui devait arriver arriva: l’effondrement brutal des stocks de morues entraînant le moratoire sur la pêche de cette espèce, le 2 juillet 1992, et 40 000 personnes se retrouvant au chômage dans l’Atlantique, dont 30 000 dans la seule province de Terre-Neuve-et-Labrador (TNL)(8). À la suite de l’arrêt brutal des pêches, plusieurs personnes quittent la province et des villages entiers se dépeuplent. Certains partent vers l’exploitation du pétrole en Alberta, d’autres se lancent dans la transformation du crabe et des crevettes(9), et l’aquaculture connaît peu à peu une nouvelle valorisation.

Les Grands Bancs: les coraux, indicateurs des causes de la crise

Quelques années plus tard, en 2007, les chercheurs Evan Edinger et Rodolphe Devillers, de l’université Memorial de St. John’s, ont découvert une bande corallienne située entre le plateau continental immergé et la plaine abyssale plus profonde. Elle s’étend au large de la province de TNL, depuis le détroit d’Hudson formé par l’île de Baffin et la pointe nord du Labrador (Cap Chidley), jusqu’à la région sud-ouest des Grands Bancs de Terre-Neuve, en passant par la mer du Labrador. Pour retracer cette bande corallienne, les chercheurs se sont basés sur les stocks de coraux que les pêcheurs recueillaient dans leurs filets de pêche au moment de leurs prises.

En recueillant leurs données, Evan Edinger et Rodolphe Devillers ont ainsi pu retracer la bande corallienne, mettre en lumière l’impact de la pêche sur la destruction des écosystèmes coralliens des grands fonds, puis identifier des conséquences de la pêche sur la disparition des habitats de poissons(10). Certains pensent que les levées sismiques occasionnées au cours des prospections pétrolières avec dynamitage des sols marins auraient aussi pu interagir avec le processus de surpêche(11).

Les Grands Bancs: le pétrole

L’exploitation pétrolière des Grands Bancs a commencé en parallèle de la crise du poisson. C’est à partir des années 1980 que l’on découvre les gisements pétroliers des Grands Bancs que sont Hibernia (1979), Hebron (1981), Ben Navis (1982), Terra-Nova et White Rose (1984). Au fil des années 1990 puis 2000, ces gisements engendrent peu à peu de nouvelles activités, alors que la crise des pêcheries prend fin(12).

Les premiers pompages se produisent avec Hibernia, à partir de 1997, Terra-Nova, à partir de 2002 et White Rose, depuis 2005(13). La capacité d’extraction, pour chacune de ces stations, est alors évaluée à 940 millions de barils pour Hibernia, 440 millions pour Terra-Nova et 200-250 millions pour White Rose. Les compagnies Exxon-Mobil, Chevron-Canada, Petro-Canada, Norsk-Hydro, Husky Energy et Statoil Hydro sont les principaux investisseurs dans ces grands projets, y compris celui d’Hebron, à différents pourcentages selon les plates-formes.

Le quatrième point d’exploitation, Hebron/Ben Navis, est né tout récemment d’un accord entre TNL et les compagnies pétrolières. Il devrait commencer à pomper l’or noir des grands fonds dès 2017. Hebron, c’est la pépite d’or pour TNL: 20 milliards de dollars attendus pour 20 à 25 ans d’exploitation, soit 581 millions de barils au total. Sa construction est prévue pour 2010 et devrait déboucher sur quelque 4000 emplois.

Il est important de noter qu’au sortir de la crise des pêcheries, l’essor des activités pétrolières ne représentait pas une solution directe aux problèmes des pêcheurs. Ces projets demandent une main-d’œuvre hautement spécialisée et emploient d’abord des travailleurs déjà expérimentés dans le métier en haute mer et en région froide, à savoir des Anglais et des Norvégiens. C’est par la suite que les Terre-Neuviens se sont immiscés aux autres vagues de travailleurs, d’abord dans la construction puis peu à peu parmi les spécialistes(14).

Jason Foote fait partie de cette dernière vague. Il est piping designer ou, autrement dit, concepteur de conduits pétroliers. Il a travaillé sur de nombreux projets reliés aux plates-formes pétrolières dans le Nord Atlantique: White Rose, Terra-Nova et, plus récemment, Hibernia. Cette plate-forme, de 224 mètres de haut, engage 370 personnes pour sa production de 180 000 barils par jour. Jason Foote travaille actuellement pour Production Services Network, dans le centre ville de St. John’s:

«Depuis le déclin de la pêche, le pétrole est devenu un composant majeur de l’économie terre-neuvienne et il semblerait avoir de beaux jours devant lui. C’est une raison pour laquelle je suis heureux de travailler dans ce champ industriel, qui donnera un avenir à notre province […] C’est difficile de déterminer combien de gens ont quitté la pêche pour se convertir dans l’extraction de pétrole off-shore, mais je suis sûr que le nombre doit être énorme. Beaucoup de ceux qui ont cessé leurs activités de pêche sont retournés aux études pour se donner une nouvelle fois la chance de s’engager sur un marché en plein essor(15)»

Jason Foote, comme la plupart des Terre-Neuviens, représente cette catégorie de travailleurs pour lesquels les gisements pétroliers en haute mer sont les symboles d’une fierté grandissante, garante d’un avenir payant et sécuritaire. Mais cet avenir se situe dans un contexte où l’on est de plus en plus contraint de limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES) pour limiter le réchauffement global qui menace la stabilité et l’équilibre des climats. La consommation de pétrole arrive à un carrefour de l’histoire économique.

Forage et déversements pétroliers: quels risques pour l’environnement marin?

Des chercheurs, de l’Université York de Toronto et de l’Alder Instituteà TNL, ont constaté, à la suite d’une étude publiée dans le Journal d’évaluation environnementale du 15 septembre 2008, que les déversements accidentels de pétrole, dans les Grands Bancs, étaient largement supérieurs à ceux prévus au préalable par les compagnies impliquées(16). Par exemple, les rejets de la plate-forme Terra-Nova sont six fois supérieurs à ce que Pétro-Canada prédisait dans son évaluation environnementale, avant la mise en place du projet, ce qui correspond à 34 rejets de la taille d’un baril depuis 1999 (44,4 avaient été prévus pour une durée de 15 ans).

Or, les déversements peuvent avoir des impacts mortels non seulement sur les poissons mais aussi chez les oiseaux, à titre d’exemple. De plus, le forage sous-marin remue le sol et la vase, impliquant des polluants qui ont des effets directs sur les larves et les œufs de poisson, ce qui cause des problèmes considérables sur la reproduction de la faune marine(17). Ces faits mettent en lumière un certain échec des évaluations préconisées par le Canada-Newfoundland Labrador Offshore Petroleum Board, un bureau pourtant créé dans le but de préconiser des exploitations pétrolières environnementalement responsables.

Mais quelle sera la portée de ces études, et de la crise climatique, dans l’évolution d’une ressource économique majeure, ou même vitale, pour une province? Le pétrole représente peu à peu un renouveau pour les Terre-Neuviens «expatriés», leur donnant espoir de revenir sur leur «rock» d’origine, de retrouver une part d’identité perdue(18). Ceci dit, le pétrole des Grands Bancs n’est pas le même que celui de l’Alberta et les qualifications requises pour travailler à son exploitation ne sont pas les mêmes non plus.

Le pétrole de TNL apparaît à un moment où tout semble se bouleverser, tant au niveau du réchauffement climatique que de l’exploration des énergies nouvelles, plus propres, plus durables. Dans un monde qui tend à redéfinir son rapport à l’environnement et ses ressources énergétiques, Terre-Neuve-et-Labrador pourra-t-elle compter encore longtemps sur les retombées positives de son nouvel Eldorado de couleur café, d’un café à la profondeur aussi noire qu’improbable?

Notes

(1) Communiqué de presse du gouvernement provincial de Terre-Neuve-et-Labrador, 20 août 2008. [En ligne].<http://www.releases.gov.nl.ca/releases/2008/exec/0820n04.htm>
BAIRD, Moira, «Hello Hebron», The Telegram, 21 août 2008, première page.
(2) Aires marines nationales de conservation du Canada, le plan des réseaux des aires marines nationales de conservation du Canada, les Grands Bancs, Parcs Canada. [En ligne]. http://www.pc.gc.ca/progs/amnc-nmca/systemplan/itm2-/atl9_F.asp
(3) DRINKWATER, Ken et CLARKE, Allyn. «Les Grands Bancs de Terre-Neuve», L’Encyclopédie canadienne, édition 2007, [En ligne]. <www.thecanadianencyclopedia.com/index.cfm?PgNm=TCE&Params=F1ARTF0003368>. Consulté le samedi 11 août 2007.
(4) MacPHERSON, Joyce, «Océan froid», Patrimoine de Terre-Neuve et du Labrador, édition 1997. [En ligne].
<www.heritage.nf.ca/patrimoine/environment/coldocean_f.html>. Consulté le samedi 11 août 2007.
BOUDREAU, Denis et GODIN, Sylvain, Histoire de Terre-Neuve-et-Labrador, 500 ans de présence française, Éditions Beauchemin, Laval (Québec), 2004, 116p.
(5) Newfoundland and Labrador Heritage Website. [En ligne].
<http://www.heritage.nf.ca/exploration/french_shore.html>
Le Gaboteur, édition 24.16, 16 juin 2008.
(6) Les Béothuks étaient les Amérindiens natifs de l’île de Terre-Neuve avant l’arrivée des Européens. Ils ont été exterminés par les Anglais au fur et à mesure de la colonisation de l’île. La dernière survivante des Béothuks a été Demasduit, capturée par les Anglais en 1819, baptisée sous le nom de Mary March et qui décéda l’année d’après, le 8 janvier 1820.
(7) THOMPKINS, Edward, Les Terre-Neuvas d’Anita Conti, photographe, Société 2004 Society, 2004, 96p.
PINSARD, Laurence, «Un voyage en mer avec Anita Conti», Routard.com, mis en ligne le 20 juillet 2001. [En ligne].
<www.routard.com/mag_evenement/id_evt/23.htm>. Consulté le samedi 11 août 2007.
(8) GATHOUSE, Jonathon, «Dwindling Population in Newfoundland’s Northern Peninsula», McLean’s magazine, 14 juin 2004. [En ligne].
<http://www.thecanadianencyclopedia.com/index.cfm?PgNm=TCE&Params=M1ARTM0012615>. Consulté le 30 août 2008.
(9) «Moratoire sur la morue: 10 années difficiles», Radio-Canada.ca, mis à jour le 3 juillet 2002. [En ligne].
. Consulté le samedi 11 août 2007.
(10) EDINGER, Evan, BAKER, Krista, DEVILLERS, Rodolphe, WAREHAM, Vonda, «Coldwater Corals off Newfoundland and Labrador: Distribution and Fisheries impacts», WWF-Canada, avril 2007.
(11) Entrevue avec une source désirant rester anonyme pour la publication de cet article
(12) Commission géologique du Canada, Stratégies coopératives de cartographie géoscientifique au Canada – SCOCARTE, Grands Bancs de Terre-Neuve et du Labrador. [En ligne]. <http://cgc.rncan.gc.ca/cogmaps/proj/grandbanks/index_f.php>
(13) Site Web de la plateforme Hibernia: http://www.hibernia.ca/index2.html
Site Web de la plateforme Terra-Nova:
http://www.petro-canada.ca/en/about/721.aspx
Site Web de la plateforme White Rose:
http://www.huskyenergy.ca/operations/canadaseastcoast/projects/whiterose.asp
(14) Entrevue avec une source désirant rester anonyme pour la publication de cet article
(15) Entrevue avec Jason Foote, St. John’s, Terre-Neuve-et-Labrador, juin 2007
(16) WINGROVE, Josh, «Oil spills off Newfoundland far exceed estimates, study finds», Globe and Mail, 16 septembre 2008. [En ligne]. <http://www.theglobeandmail.com/servlet/story/RTGAM.20080916.woil16/BNStory/National/?page=rss&id=RTGAM.20080916.woil16>
(17) LEBLANC, Cyrille, «Contre le forage pétrolier sur le Banc Georges», Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 12 septembre 2008.
(18) «Hebron deal could lure Newfoundlanders back from Alberta’s riches», CBCnews.ca, 21 août 2008, [En ligne].
<http://www.cbc.ca/canada/edmonton/story/2008/08/21/edm-hebron.html?ref=rss>. Consulté le 26 août 2008.

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