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L’Uruguay aux prises avec les papetières ou l’eucalyptus?

Publié le 1 février, 2007 | Pas de commentaires
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Le Fleuve Uruguay, qui partage l’Uruguay et l’Argentine, est la scène d’une dispute diplomatique environnementale depuis maintenant plus de quatre ans. Deux entreprises étrangères de pâtes et papiers, industries présentant un fort potentiel de contamination environnementale, s’installent en Uruguay, provoquant une vive opposition, surtout du côté argentin. Aux effets directs de ces industries sur l’environnement, s’ajoutent les impacts des monocultures d’eucalyptus qui alimentent ces usines. Bien que la problématique entre l’Argentine et l’Uruguay tourne davantage autour de l’emplacement des entreprises, nous centrerons le propos de cet article sur le choix politique uruguayen préconisant la plantation d’eucalyptus, matière première des industries, un choix qui a son lot d’impacts environnementaux et qui, de ce fait, est discutable.

 Le rouleau de feuille de papier journal 3202 (Newsprint sheet roll 3202)
Amanda Graham, Le rouleau de feuille de papier
journal 3202 (Newsprint sheet roll 3202)
, 2005
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Le fleuve Uruguay est limitrophe à l’Argentine et à l’Uruguay et il est géré par un statut légal. Dans le cas où un projet risque d’affecter la navigation, le régime du fleuve ou la qualité de ses eaux, ledit projet doit être soumis à la Commission administrative du fleuve Uruguay (CARU) afin d’être accepté des deux nations(1). L’Argentine accuse d’ailleurs l’Uruguay de ne pas avoir respecté cette obligation dans le cadre de la construction de deux usines de pâtes et papiers, l’une finlandaise et l’autre espagnole. À cet effet, elle a demandé une interruption des travaux jusqu’à ce qu’une entente soit convenue. Cette demande a été refusée à l’Argentine par la Cour internationale de justice (CIJ) en juillet 2006. Des manifestations importantes ont présentement lieu en ce sens et elles créent des problèmes de communication routière entre les deux États. En novembre dernier, l’Uruguay, à son tour, a fait une requête auprès de la CIJ afin de «faire cesser toute interruption du transit entre l’Uruguay et l’Argentine, y compris la fermeture, le blocage de la circulation ou l’entrave à celle-ci sur les ponts et les routes qui relient les deux États(2)». Les nombreuses plaintes officielles et l’organisation Les Amis de la Terre font écho de la plus grande manifestation environnementale de l’histoire, qui a mobilisé 120 000 manifestants en avril 2006, et exposent bien le caractère conflictuel de ces investissements étrangers(3). Au moment où cet article est rédigé, la décision de la cour, quant à l’obligation pour l’Argentine de déplacer les manifestations, n’est pas encore connue.Les considérations environnementales ont évidemment une importance majeure dans la dispute en cours et s’additionnent aux questions géopolitiques qui semblent, selon certains auteurs, des précurseurs à la dispute(4). L’Argentine craint pour la santé de sa population riveraine en aval du site des deux usines. En effet, les effluents riches en organochlorés de l’industrie des pâtes et papiers poseraient un risque à la santé par bioaccumulation dans la chaîne alimentaire(5). Les Uruguayens s’inquiètent également des risques occasionnés par ces usines. Toutefois, la région de Fray Bentos, où les usines s’installeront, est grandement favorable à leur implantation en raison de l’emploi qu’elles créeront(6).

Malgré les risques environnementaux directement liés à l’implantation des papetières, il est intéressant de connaître le contexte environnemental dans lequel cette implantation s’inscrit. En effet, bien que l’Uruguay soit constitué essentiellement de prairies, de grandes plantations d’eucalyptus couvrent son territoire depuis déjà plusieurs années. Comme plusieurs pays du Sud, l’Uruguay est aujourd’hui la terre d’accueil d’industries de pâtes et papiers venant du Nord. Les deux usines qui suscitent la controverse de part et d’autre du fleuve Uruguay sont donc, avant tout, une conséquence des plans de développement qui ont obligé l’expansion des monocultures d’eucalyptus. Le conflit entourant la construction de ces usines mérite donc un retour sur la forestation en Uruguay ainsi que sur ses impacts environnementaux.

Historique des plantations

La plantation d’arbres exotiques en Uruguay date du XIXe siècle. Depuis le rapport de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (Banque mondiale) et de l’Organisation pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) en 1951, la forestation est encouragée par des initiatives privées subventionnées par l’État(7). La production d’eucalyptus a ensuite été encouragée en Uruguay par la Loi sur l’exploitation forestière (Loi no 15.939 du 28 décembre 1987) et par les différents décrets qui lui ont succédé et qui ont accordé des avantages fiscaux et des subventions pour la sylviculture jusqu’en 2002. La plantation d’espèces exotiques avait pour but d’augmenter la productivité et d’éviter à l’Uruguay une dépendance quant à sa consommation de bois vis-à-vis les pays tiers(8). D’ailleurs, 20 % du territoire était établi comme étant des «terres à priorités forestières(9)». Cette loi a eu pour conséquence qu’entre 1988 et 2003, 640 000 hectares ont été plantés avec des espèces exotiques(10). L’eucalyptus étant la principale espèce non indigène cultivée en Uruguay. L’implantation de plantations d’eucalyptus a été à son apogée en 1997 (près de 60 000 hectares), mais a chuté en 2003 (près de 10 000 hectares) en raison, notamment, de la crise économique en Uruguay et Argentine, mais aussi de la diminution du prix du bois(11). La première phase du programme (la plantation) est maintenant terminée et la seconde phase (développement industriel) est aujourd’hui commencée, notamment avec les deux projets proposés.

Impacts environnementaux des plantations

Les deux usines possèdent des plantations d’eucalyptus dans l’Ouest et dans le Centre de l’Uruguay. Par contre, en raison des coûts de transport élevés, les deux usines devront s’approvisionner dans un périmètre ne dépassant pas 150 kilomètres. C’est pourquoi les deux compagnies devront convertir les terres à proximité des sites visés, lesquelles leurs appartiennent, en nouvelles plantations de forêts afin de développer et d’opérer les deux projets proposés(12). Non seulement cette conversion aura des impacts environnementaux sur les eaux de surfaces et les eaux souterraines, sur la compaction des sols, sur le cycle des nutriments et sur la perte de nutriments, mais elle donnera lieu à un changement de la biodiversité(13).

Le blanchiment de l’eucalyptus fait partie du processus des papetières. Ce procédé émet des effluents d’eaux usées, des émissions dans l’air ainsi que des résidus solides et demande une forte consommation énergétique(14). Les effets négatifs des plantations d’eucalyptus sur l’environnement sont reconnus et documentés, mais les académiciens, les industries et les ONG débattent toujours sur le degré et la nature des impacts à long terme. Le paysage uruguayen a été modifié depuis plus d’une centaine d’année par l’humain. Pour certains experts, il semble difficile de mettre en évidence un lien direct quant aux effets des plantations d’eucalyptus sur l’environnement.

L’eucalyptus représente environ 80% des plantations d’arbres en Uruguay. Ce choix a été déterminé en raison de la croissance rapide de cette espèce et de son habileté à s’acclimater à la fois aux différents types de sols et aux régimes des eaux(15). L’usage de pesticides entraîne certainement différents risques d’impacts. Quant aux effets sur les sols, certaines études ont démontré que la plantation d’eucalyptus n’entraînait pas d’effets significatifs sur la biomasse microbienne, mais que la respiration des sols était affectée de manière significative. De plus, l’observation de l’activité enzymatique* a permis aux chercheurs de constater que des changements biochimiques sont générés par la conversion des prairies naturelles en monocultures d’eucalyptus(16).

Déterminisme environnemental?

L’implantation de papetières implique nécessairement des impacts environnementaux. Or le nœud du conflit actuel ne semble pas tant concerner ces impacts que les tensions diplomatiques relatives au choix du site de ces papetières. Puisque les monocultures d’eucalyptus sont déjà fortement établies en Uruguay, l’implantation d’industries papetières est probablement une suite logique aux choix économiques établis par le pays et la Banque Mondiale dans le passé. Il en ressort donc un questionnement sur les choix de politiques et de programmes viables et acceptables pour un pays, tant au plan économique que social et environnemental. Ces choix déterminent les activités industrielles à venir et, donc, les impacts environnementaux futurs.

Malgré que le gouvernement uruguayen connaisse les risques environnementaux associés à l’implantation des deux usines de pâtes et papier, il ne peut pour autant négliger la création d’emploi alors que la région est aux prises avec un important taux de chômage. Or les usines se trouvent en zones franches et ne paient, de ce fait, aucun impôt à l’État. De plus, selon le professeur Carlos Perez Arrarte cité dans Zibechi (2005), il semble que les industries en question ne dynamiseront aucun autre secteur économique(17). Il est ainsi pertinent de se pencher sur l’exact avantage de ces industries sur la population Uruguayenne ainsi que sur les conséquences futures des choix politiques qui, trop souvent, suivent une logique économique au détriment de l’environnement.

* L’activité enzymatique réfère ici à la vitesse des réactions chimiques et biochimiques dans le sol; c’est donc une propriété du milieu qui sert d’indicateur des changements survenant.

Notes

1. ZIBECHE, Raúl, «Cellulose et exploitation forestière : deux visages d’un modèle déprédateur». [En ligne]. <http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=1527>. Consulté le 29 décembre 2006.
2. COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE, Communiqué de presse 2006/44, Fin des audiences publiques sur les mesures conservatoires. [En ligne]. . Consulté le 29 décembre 2006.
3. GODINOT, Sébastien, «Usine Botnia (Uruguay) : la Banque mondiale jette de l’huile sur le feu». [En ligne]. <http://www.amisdelaterre.org/article.php3?id_article=3001>. Consulté le 2 janvier 2007.
4. LEGRAND, Christine, «L’Argentine et l’Uruguay s’affrontent à la Cour de La Haye». Le Monde, 21/12/2006. [En ligne]. <http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3222,36-848018@51-848142,0.html>. Consulté le 29 décembre 2006.
5. NADAL, Hernan, «Plantas de celulosa sobre el Río Uruguay, Greenpeace Argentine». [En ligne]. <http://www.greenpeace.org/argentina/contaminaci-n/plantas-de-celulosa-sobre-el-r>. Consulté le 2 janvier 2007.
6. ZIBECHE, Raúl, op.cit.
7. GAUTREAU, Pierre, «Pensez la forêt : aux racines du non-aménagement des forêts uruguayennes». [En ligne]. <http://www.vertigo.uqam.ca/vol6no2/art10vol6no2/pierre_gautreau.html>. Consulté le 2 janvier 2007.
8. Idib.
9. CARRASCO-LETELIER, L. et autres, «Preliminary study of prairies forested with Eucalyptus at the northwestern Uruguayan soils», Environmental Pollution,127, 2004, p. 49-55.
10. DIRECCIÓN GENERAL FORESTAL, «Boletin Estadistico». [En ligne]. <http://www.mgap.gub.uy/Forestal/DGF.htm>. Consulté le 2 janvier 2007.
11. EcoMetrix incorporated pour l’International Finance Corporation (World Bank Group), Cumulative Impact Study Uruguay Pulp Mills; Annexe B: Plantations. [En ligne] 37 pages. <http://www.ifc.org/ifcext/lac.nsf/AttachmentsByTitle/Uruguay_CIS
_AnnexB_Oct2006/$FILE/Uruguay_CIS_AnnexB_Oct2006.pdf
>. Consulté le 2 janvier 2007.
12. Idib.
13. Idib.
14. EcoMetrix incorporated pour l’International Finance Corporation (World Bank Group), Cumulative Impact Study Uruguay Pulp Mills. [En ligne] 221 pages. <http://www.ifc.org/ifcext/lac.nsf/AttachmentsByTitle
/Uruguay_CIS_Oct2006/$FILE/Uruguay_CIS_Oct2006.pdf
>. Consulté le 2 janvier 2007.
(15) BRUSSA, C.A., Eucalyptus: especie de cultivo más frecuente en Uruguay y regiones de clima templado, Montevideo : Hemisferio Sur, 1994, 328 pages.
16. SICARDI, Margarita et autres, Soil microbial indicators sensitive to land use conversion from pastures to commercial Eucalyptus grandis (Hill ex Maiden) plantations in Uruguay, Applied Soil Ecology, Volume 27, no 2, 2004, pages 125-133.
17. ZIBECHE, Raúl, op. cit.

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