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Mines compostables

Publié le 1 octobre, 2007 | Pas de commentaires
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Mines antipersonnel biodégradables, explosifs recyclables, munitions au taux de plomb réduit et avions militaires économiques en essence, BAE Systems, l’une des plus grandes compagnies productrices d’armes au monde, inclut la protection de l’environnement dans ses responsabilités sociales. Les experts ne s’entendent pas: idée louable pour certains, aberration pour d’autres.

 Qu’est-ce-que cela signifie ?
Jon Haynes, Qu’est-ce-que cela signifie ?, 2006
Certains droits réservés.

Une politique environnementale, voilà l’une des propositions de BAE Systems, quatrième producteur d’armes au monde. Dotée d’un comité de responsabilité sociale depuis novembre 2005, cette compagnie britannique souhaite améliorer ses procédés de production et développer des technologies diminuant les dommages collatéraux de la guerre. C’est ainsi qu’elle tente de réduire son utilisation d’énergie, ses émissions de gaz à effet de serre, sa consommation d’eau et la quantité de déchets qu’elle produit. Ses principaux sites sont d’ailleurs conformes au standard international environnemental ISO 14001, fin d’améliorer sa performance environnementale. Et c’est ainsi qu’elle s’efforce de concevoir des armes moins nuisibles à l’environnement.

«C’est la plus belle combinaison de la bêtise et du génie humain, ne se gêne pas d’affirmer Daniel Clapin-Pépin, professeur d’éthique environnementale et d’écologie à l’Université du Québec à Montréal. C’est une industrie de la mort à laquelle on accorde des qualificatifs de vie(1).» En entrevue à la BBC, en septembre dernier, la directrice de la responsabilité sociale de BAE Systems, Deborah Allen, disait qu’aucune compagnie, peu importe ce qu’elle fabrique, ne peut désormais simplement faire un produit, le livrer et l’oublier(2). Ironique et contradictoire, cette idée d’armes meilleures pour l’environnement? Tel qu’écrit dans la politique de développement durable du ministère de la Défense britannique, «le concept des munitions vertes n’est pas une contradiction de termes. Tout système, peu importe sa finalité, peut être développé en minimisant son impact sur l’environnement(3)».

Développement durable

«Comment peut-on parler de développement durable lorsqu’on développe de la destruction? C’est une supercherie!(4)», laisse tomber Jean Lapalme, écologiste qui a récemment écrit un essai, pas encore publié, sur la guerre et le développement durable. Il déplore que ce concept soit employé «à toutes les sauces». L’expression «développement durable» s’est popularisée en 1987 avec le Rapport Bruntdland. Il y est défini comme un développement qui «répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs(5)». L’armement et les conflits armés y sont clairement identifiés comme causes de développement non durable, hypothéquant des ressources matérielles insuffisamment abondantes et mobilisant des ressources humaines et des richesses qui pourraient être employées à lutter contre la pauvreté et le sous- développement, par exemple.

«La politique environnementale de BAE Systems s’inscrit dans une logique capitaliste. Il n’y a absolument rien d’éthique là-dedans. C’est scandaleux, dégueulasse…», accuse Daniel Clapin-Pépin, en épuisant les épithètes de cette catégorie. «On utilise l’écologie pour faire du marketing. On essaye de vendre des produits de guerre avec une politique environnementale tout en tentant d’obtenir l’accord des gens sur de fausses représentations.» Mais les armes sont un mal nécessaire, c’est du moins le jugement que pose Alexandre Carette, chercheur associé au Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale de Montréal(6). Il croit ainsi que les armes vertes constituent un pas dans la bonne direction. «C’est assurément un argument de vente supplémentaire, un truc de relations publiques. Mais bien qu’il soit question d’armes, on ne peut pas être contre la vertu. Aussi minime soit la différence.»

«Rien n’est mineur»

Michel A. Bouchard, qui étudie les enjeux environnementaux lors de conflits armés, appuie le concept des armes vertes. «Ça paraît mineur, mais rien n’est mineur. Au-delà du drame humain, l’environnement est la base de la construction de la vie. Des dommages à des ressources telles que l’eau, la biodiversité, les forêts ou les espaces agricoles peuvent causer des effets néfastes voire létaux sur les populations(7).» De nombreuses études existent au sujet de la protection de l’environnement en période de conflits armés. D’autres mesurent les impacts après coup (comme les conséquences de l’utilisation de l’uranium appauvri – BAE Systems n’en utilise plus depuis 2003 – lors de la guerre du Golfe en 1991 ou encore la conservation des aires protégées au Rwanda(8)). Le concept des munitions vertes ne se limite pas à enlever le plomb des balles, à réduire la pollution ainsi que le bruit ou la fumée des grenades. Il vise une conception misant sur la réutilisation, le recyclage, l’utilisation de matériel énergétique vert et une production tenant compte du cycle de vie, de l’amélioration de l’efficacité et de la précision. Comme la guerre est une réalité, Michel A. Bouchard, chercheur associé au Centre international des technologies de l’environnement de Tunisie, prône une volonté de reconstruction dans les stratégies employées. Volonté qui se dégage dans les actions prises avant, pendant et après les hostilités, par un ensemble d’acteurs. Des dispositions du droit international, dont celles du Protocole I de Genève de 1977, qui interdisent directement de porter atteinte à l’environnement en situation de conflit armé, circonscrivent les actions dommageables. «Mais la guerre est un moment de non loi», rappelle ce chercheur. Tous les efforts doivent être pris en compte. «Une balle de fusil c’est fait pour tuer quelqu’un. Assurons-nous qu’elle n’en tue qu’un seul.»

Quelle cible?

Philip E. Coyle, expert de la recherche militaire mondiale au Centre pour l’information sur la défense aux États-Unis, n’est pas contre les armes vertes. Mais il rapporte le tout dans une perspective plus large: le nombre de personnes tuées à cause de munitions au plomb qui ont manqué leur cible sera toujours négligeable par rapport à celui des personnes mortes par ces munitions, vertes ou non. Il applique le même constat aux explosifs recyclables et aux mines biodégradables. «Si BAE Systems veut faire quelque chose pour l’environnement, ils devraient arrêter de faire des armes qui tuent. Le fait de tuer des gens avec des munitions vertes ne crédite en rien l’acte(9).» Railleur, le chercheur ajoute: «Peut-être que les employés de BAE recyclent aussi leurs canettes d’aluminium; je l’espère! Mais cela ne réduit pas l’impact de la guerre sur la société humaine.» Toujours d’actualité, Luc Mampaey, chercheur au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité de Bruxelles, a écrit en 1999:

«Les années 90 resteront celles du « marketing militaire« . Guerres propres, frappes chirurgicales, armes non létales, dégâts collatéraux: les états-majors nous vendent leurs guerres comme d’autres leur poudre à lessiver. Toutes les précautions sémantiques, toutes les prouesses technologiques ne masqueront cependant jamais le vrai visage de la guerre: un enfer pour les populations et un désastre pour l’environnement(10)

Dommages collatéraux et droits internationaux

Selon Human Rights Watch, une organisation qui se consacre à la protection des droits humains dans le monde, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont utilisé en Irak près de 13 000 armes à sous-munitions (traduction de cluster bombs, souvent mal traduit par bombes à fragmentation), contenant jusqu’à un total de 2 millions de sous-munitions. Le tout largué seulement durant les 3 semaines de combats majeurs en mars et avril 2003(11). Une fois la munition mère explosée, les sous-munitions se dispersent sur une superficie allant d’un terrain de football à plusieurs hectares. De ces sous-munitions, entre 5 et 30% n’explosent pas et leurs effets sont équivalents aux mines antipersonnel. Handicap International estime le nombre de victimes de mines et de munitions non explosées entre 15 000 et 20 000 chaque année. C’est une victime aux 30 minutes(12). Adopté en septembre 1997 et en vigueur depuis 1999, la Convention sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction, connue sous le nom de Traité d’Ottawa, est signée par plus de 150 pays – les États-Unis ayant passé leur tour.

Cet article a préalablement paru dans Quartier Libre, Vol 14, no 11 (14 février 2007)

Notes (cliquer sur le numéro de la référence pour revenir au texte)

(1) Les propos de Daniel Clapin-Pépin, professeur d’éthique environnementale et d’écologie à l’UQAM, ont été recueillis lors d’une entrevue avec l’auteur début février 2007.
(2) Anonyme, BBC News. <http://news.bbc.co.uk/2/hi/technology/6081486.stm> Consulté le 28 janvier 2007.
(3) Ministry of Defence. JSP 418 The MOD Sustainable Development and Environmental Manual. April 2005. p. 319 (602 pages).
<http://www.mod.uk/DefenceInternet/AboutDefence/CorporatePublications/Defence
EstateandEnvironmentPublications/JSP418/Jsp418Volume1.htm
> Consulté le 2 février 2007.
(4) Les propos de Jean Lapalme, écologiste, ont été recueillis lors d’une entrevue avec l’auteur début février 2007.
(5) BRUNDTLAND, G. Notre avenir à tous, Montréal, Les Éditions du Fleuve, 1988.
(6) Les propos d’Alexandre Carette, chercheur associé au Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale de Montréal, ont été recueillis lors d’une entrevue avec l’auteur début février 2007.
(7) Les propos de Michel A. Bouchard, professeur titulaire à l’Université de Montréal et chercheur associé au Centre international des technologies de l’environnement de Tunisie, ont été recueillis lors d’une entrevue avec l’auteur début février 2007.
(8) PLUMPTRE, Andrew et autres, L’impact de la guerre civile sur la conservation des aires protégées au Rwanda. <http://www.worldwildlife.org/bsp/publications/africa/155/Rwanda-French.htm> Consulté le 20 septembre 2007.
(9) Les propos de Philip E. Coyle, expert de la recherche militaire mondiale au Centre pour l’information sur la défense aux États-Unis, ont été recueillis lors d’une entrevue avec l’auteur début février 2007.
(10) MAMPAEY, Luc. Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité. <http://grip.org/bdg/pdf/g1689.pdf> Consulté le 2 février 2007.
(11) Human Rights Watch. World Report 2004. Cluster Munitions: Toward a Global Solution. <http://hrw.org/wr2k4/12.htm#_ftn71> Consulté le 5 février 2007.
(12) Handicap International. Landmines issues. <http://www.handicap-international.ca/en/default.asp?id=28&mnu=28> Consulté le 2 février 2007.

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