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Smith ou Malthus ? Le défi énergétique

Publié le 15 mars, 2008 | Pas de commentaires
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Comment être optimiste à la lumière des dangers qui guettent la planète? Peut-on rêver d’une solution miracle, d’une technologie capable de produire une énergie non polluante et renouvelable pour prendre la relève des combustibles fossiles? Les théories économiques néo-libérales smithiennes supposent qu’une solution sera trouvée. Si on se fie à Malthus, on peut en douter.


André Mouraux , 2004
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Depuis la découverte de la machine à vapeur, qui à l’aide du charbon a donné accès à une source d’énergie auparavant fournie par l’homme, l’Occident n’a cessé d’accumuler de la richesse. En utilisant ses connaissances scientifiques pour créer des techniques, l’homme croyait pouvoir dominer la nature, ne plus en être dépendant, la dépasser. «Pour contrôler la nature, on doit lui obéir» disait Francis Bacon, celui que l’on considère comme le fondateur des sciences modernes. Il semble bien, crise écologique et réchauffement de la planète à l’appui, que la nature rattrape finalement l’homme.

Mais l’homme n’est-il pas un être «anti-nature», un homo techno-logicus, dépendant de la technique pour survivre? N’est-il pas le seul être imparfait, incapable de survivre par lui-même dans la nature1? La technique est-elle à l’humain ce que l’instinct est à l’animal? Plusieurs questions philosophiques importantes sous-tendent l’utilisation des technologies, particulièrement dans la crise environnementale actuelle. Nous résumerons ici deux pensées sur le sort de l’homme dans le contexte de la crise environnementale: les «Smithiens», qui croient en une réponse technologique, et les «Malthusiens», plutôt pessimistes quant à l’avenir de l’humain.

Les technologies et l’environnement

La question des technologies est centrale dans le débat sur l’environnement et les changements climatiques. Celles-ci sont une source importante de pollution, au même titre que la surpopulation et le niveau de consommation. Outre la capacité qu’elles donnent aux humains d’exploiter rapidement les ressources naturelles, les technologies polluent par leur utilisation d’énergie et les émissions qu’elles produisent.

Une réduction importante de la consommation d’énergie (avec réduction de la production), qui accorderait un répit à la planète, est incompatible avec le paradigme économique actuel. Une économie capitaliste se porte bien lorsqu’elle croît, et qui dit croissance dit augmentation de la consommation d’énergie, à moins d’une consommation plus efficace. Le terme «développement durable» fait référence à cette nécessité.

Les technologies pourraient toutefois apporter une solution au problème. La découverte d’une technologie propre pouvant produire de l’énergie moins ou non polluante et renouvelable pourrait éviter une réduction draconienne de la consommation. Puisque les combustibles fossiles sont présents en quantité limitée sur la terre, et que même s’ils étaient présents à l’infini, il n’est pas certain que la terre pourrait absorber tant de gaz à effet de serre, les humains se doivent de trouver une solution.

Smith et Malthus

Robert Thomas Malthus (1766-1834), un économiste et historien anglais, a laissé son nom à la fameuse théorie voulant que la croissance de la population, si elle n’est pas contrôlée, dépassera toujours sa capacité de produire des biens de subsistance. Lorsque cela est le cas, des mécanismes de contrôle naturel (famine, épidémie, etc.) viennent stabiliser la population2. Cette théorie implique que la terre est limitée dans sa capacité de production. Pour la majorité des environnementalistes et des écologistes, cette donnée est fondamentale dans la compréhension de la crise environnementale. L’homme consomme aujourd’hui au-dessus de la capacité de la terre à subvenir aux besoins des générations futures.

Pour ceux que l’on pourrait appeler les «Smithiens», en l’honneur du fameux économiste anglais, inventeur du concept de la «main invisible», Adam Smith3 (1723-1790), la crise malthusienne n’est pas inévitable. L’homme, l’homo techno-logicus, peut se sortir de la crise en utilisant sa créativité et en laissant le libre marché faire son œuvre. Les théories économiques néo-libérales veulent que lorsqu’une ressource devient rare, son prix augmente. Par conséquent, une ressource différente et plus abondante pouvant remplacer la ressource rare devient attrayante, même si jugée moins efficace ou trop dispendieuse au départ. La créativité de l’homme vient toujours à la rescousse. Ainsi, la pénurie ne peut être que relative, car il y a toujours une autre ressource pour se substituer à la première. Le marché, laissé à lui-même, résoudra les problèmes environnementaux.

La situation actuelle ne démontre-t-elle pas que la crise malthusienne est évitable? Depuis la révolution industrielle, l’homme ne cesse d’augmenter la production et la consommation en trouvant de nouvelles ressources et en inventant des nouvelles techniques. Les analyses sur la quantité de ressources pétrolières disponibles sur la terre par exemple sont souvent revue à la hausse. La rentabilité et la capacité de transfomer les sables bitumineux en pétrole, alors qu’on les croyait trop dispendieux, sont aujourd’hui, avec la hausse des prix du pétrole, très rentable et contribuent aux arguments des «Smithiens». L’histoire des prédictions sur les catastrophes environementales depuis le Club de Rome en 1972, démontre effectivement que l’homme repousse les limites de la croissance4.

La révolution industrielle, qui a débuté en Angleterre au XVIIIe siècle, est expliquée selon les «Smithiens» par cette faculté de l’homme d’innover: alors que le pays avait atteint sa capacité limite de production – couper plus de bois pour multiplier la surface agricole aurait privé la population d’une réserve de bois de construction et de chauffage – l’homme a trouvé un nouveau produit, le charbon, pour le remplacer.

Bien que l’invention de la machine utilisant le charbon ait permis à l’Angleterre de se libérer d’un stress interne, les opposants à la vision smithienne soutiennent que l’Angleterre a pu éviter une crise malthusienne grâce à l’exploitation des colonies outre-Atlantique. Elle n’a fait qu’étendre ses frontières, augmentant du même coup sa capacité de production et évitant ainsi une crise5 .

Selon la vision malthusienne, l’Occident a évité jusqu’à ce jour une crise malthusienne en prenant – ou en pillant, selon certains – les ressources des autres pays et en exploitant – ou surexploitant – un autre étage, le sous-sol terrestre, qui offre des ressources énormes de charbon, de pétrole, d’uranium et de gaz naturel. Ces ressources sont toutefois limitées. La crise n’est donc que repoussée. Ce n’est pas parce que de nouveaux puits de pétrole trouvés dans les dernières années ont démontré que les estimations précédentes sur la quantité de pétrole disponible étaient trop pessimistes que l’on va en trouver éternellement. L’argument historique ne peut substituer le principe fondamental que la terre contient une quantité défini de matière, et que pour l’instant rien ne prouve que d’autres sources d’énergies soient disponibles en quantité suffissante.

Le défi énergétique

Quelle source d’énergie peut remplacer celles qui s’épuisent? L’énergie éolienne, solaire, géothermique, la fusion nucléaire, la production d’hydrogène, les biomasses et l’hydroélectricité sont toutes des options possibles, mais encore loin de pouvoir répondre à la demande.

Pour l’instant, l’énergie éolienne et solaire ne peuvent produire assez d’énergie pour satisfaire la demande mondiale. La production d’hydrogène requiert autant d’énergie qu’il peut en produire lui-même. En ce qui concerne la fusion nucléaire qui, théoriquement, pourrait produire de l’énergie quasi éternelle, il n’est pas du tout certain qu’elle soit faisable. Les biomasses demandent beaucoup d’espaces agricole ou forestier, alors que la faisabilité d’envoyer des panneaux solaires géants dans l’espace et de transmettre l’énergie recueillie sur la terre par micro-ondes est loin d’être chose faite6.

D’autres solutions sont aussi prises en considération pour réduire les changements climatiques, mais sans toutefois régler le problème de la production d’énergie. La séquestration du CO2 sous la terre et la géoinginérie, qui prévoit l’installation de miroirs géants sur la surface de la terre pour refléter la chaleur dans l’espace, en sont deux exemples.

L’homme devra donc inévitablement trouver de nouvelles technologies plus propres qui permettront de conserver une certaine prospérité économique, tout en préservant la planète pour les générations futures. Ces nouvelles technologies pourraient éviter un accroissement des inéquités mondiales, puisqu’il est inévitable que les pays riches s’approprieraient les ressources restantes dans le cas d’une crise malthusienne. La foi de certains dans l’être humain et dans le libre marché ne doivent pas occulter les difficultés que représentent la situation énergétique actuelle et le besoin pressant d’agir. Sans être défaitiste, il faut se méfier d’un surplus d’optimisme dont pourrait faire preuve certain économistes néo-libérale. Leur optimiste provient d’une croyance dans un système économique plutot que de l’étude de la nature. Dans ce contexte, Malthus nous rappelle d’être prudent.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

* Cet article est précédemment paru dans la revue Dire, volume 15, no 2 (hiver 2006).

1. Voir Yves Gingras, Éloge de l’homo techno-logicus. Fides, Saint-Laurent. 2005
2. Robert Thomas Malthus. Essai sur le principe de population. Gonthier. Paris. 1963.
3. Adam Smith. An Inquiry Into the Nature and Causes of the Wealth of Nations. Nelson, London. 1884. Adam Smith, contrairement aux économistes néo-libéral es auxquels je fais référence , était pessimiste sur la possibilité d’une croissance infini de l’économie. Le terme Smithiens est donc symbolique de l’attachement au libre marché.
4. Le Club de Rome un regroupement de scientifiques qui en 1972 ont publié une étude sur les limites de la croissance et les dangers que la planète affrontera si elle continue de consommer autant. Cette publication eut une grande influence sur le débat dans l’environement. D.H. Meadows et al. The Limits to Growth. University Books, New York. 1972.
5. Voir. Kenneth Pomeranz. The Great Divergence: China, Europe and the Making of the Modern World Economy. Princeton University Press, Princeton. 2000
6. Martin Hoffert et al. “Advanced Technology Paths to Global Climate Stability: Energy for the Greenhouse Planet” Science, vol. 298. 2002. p.981-987. et Douglas Lightfoot et Christopher Green. “An Assessment of IPCC Working Group III Findings of the Potential Contribution of Renewable Energies to Atmospheric Carbon Dioxide Stabilization”. Centre For Climate And Global Change Research Report no 2002-5. McGill University. 2002

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