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1968: la révolution globale

Publié le 15 mai, 2008 | Pas de commentaires
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Le rappel des révoltes qui ont secoué le monde en 1968 est trop souvent circonscrit à la seule ville de Paris et au seul mois de mai1. En tant que mouvement de contestation contre le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme, Mai 68 fait partie d’une révolution globale contre le statu quo domestique et international. Partout dans le monde, de jeunes révolutionnaires croient qu’une meilleure société est en train de naître, et qu’ils sont au cœur de celle-ci.

Mai 1968
CBS Fan, Mai 1968, 2006
Certains droits réservés.

Comme en 1789, 1830 et 1848, les révoltés parisiens de 1968 font des émules dans plusieurs autres pays. De Berkeley à Tokyo en passant par Prague, le soulèvement de la jeunesse prend rapidement une dimension planétaire. La frustration s’exprime partout de manière similaire: manifestations, occupations des universités, grèves, affrontements avec les forces policières, etc. Au plan politique, ce mouvement de contestation aussi intense qu’éphémère se solde globalement par la confirmation du statu quo.

Des racines américaines

L’inspiration pour le soulèvement mondial contre l’autorité ne vient pas de Paris, mais bien d’outre-Atlantique. C’est du moins la thèse récemment avancée par l’historien allemand Norbert Frei2. En tant que contestation globale des injustices politiques et sociales, les mouvements de 1968 sont les héritiers directs du Civil Rights Movement et de la contre-culture apparus aux États-Unis au cours des années 1950. La lutte des Noirs et des femmes contre l’injustice de leur condition inspire une critique plus générale des sociétés d’après-guerre. Les manifestations des Noirs contre la ségrégation, qui tournent parfois à la confrontation violente avec les forces de l’ordre, fournissent un modèle d’action radicale au service de la justice sociale. Toutefois, Martin Luther King, avec ses méthodes pacifiques, fera beaucoup plus d’émules.

Le milieu universitaire américain est aussi le lieu d’une réflexion critique sur la société post-industrielle3. Des philosophes germano-américains comme Max Horkheimer et Herbert Marcuse fondent leurs attaques contre le capitalisme sur le «jeune» Marx, en raison de sa préoccupation pour une question étonnamment moderne, soit la réalisation de l’entière liberté humaine dans un système aliénant. Dans ses œuvres, Marcuse soutient que la société de consommation empêche la réalisation des besoins véritables – sociaux, politiques et sexuels4. Il fournit ainsi aux étudiants les outils intellectuels nécessaires à une attaque contre le côté déshumanisant de la société post-industrielle5>.

L’Occident en ébullition

En France, le tout débute d’une manière banale, à l’Université de Nanterre le 22 mars 1968, par une manifestation contre les interdictions de visite entre étudiantes et étudiants dans les dortoirs séparés. Les mesures disciplinaires contre un des leaders du «mouvement du 22 mars», Daniel Cohn-Bendit, provoquent l’occupation de la Sorbonne et une intervention énergique des forces policières pour la faire évacuer le 3 mai. Le mouvement des étudiants déclenche une grève générale des travailleurs qui dure jusqu’à la fin du mois. Les étudiants et travailleurs grévistes sont insatisfaits des conditions de leur existence: tous aspirent à un autre mode de vie, pas seulement à de meilleurs salaires. Malgré que bon nombre des demandes des étudiants soient modérées et accessibles, l’objectif de créer une démocratie «par la base» est fondamentalement irréalisable. Mai 68 prend fin aussi subitement qu’il a débuté, avec la victoire électorale des forces gouvernementales lors d’élections anticipées le 30 mai6.

Le mouvement contestataire prend des formes différentes dans les pays avoisinants. Nettement plus marxistes, les étudiants italiens s’identifient d’abord aux revendications des ouvriers; leurs demandes concernant la situation pitoyable du milieu universitaire sont secondaires. Aussi, le mouvement de grève dure beaucoup plus longtemps et tend à se radicaliser. En juin 1968, les étudiants de l’Université de Turin scandent «seule la violence peut aider là où la violence règne» ou encore «ne changez pas l’État; détruisez-le»7. La violence ne reste pas au niveau du discours: en 1969, des radicaux de gauche commettent des attentats à la bombe, qui annoncent le climat tendu des années 1970, culminant avec l’assassinat de l’ancien président du Conseil, Aldo Moro, en 1978.

En République fédérale d’Allemagne, la fracture générationnelle est accentuée par le poids du passé national-socialiste. Pour les jeunes Allemands, la démocratie de la RFA repose sur l’amnésie des crimes de la génération des parents. Nulle part en Occident on peut assister à un rejet aussi total des parents et de tout ce qu’ils représentent. L’antimilitarisme permet d’établir des comparaisons entre la guerre du Vietnam et l’Holocauste, comme en témoigne le slogan populaire de l’époque, «US = SS»8. Cette équation entre le capitalisme et le nazisme, fondée sur des interprétations marxistes, est propre à favoriser l’action radicale dans la lutte contre l’autorité et explique en partie le terrorisme de gauche de la Fraction armée rouge (RAF) au cours des années 19709.

De l’autre côté du Rideau de fer

Il est difficile d’imaginer comment les régimes communistes répressifs auraient pu être épargnés par le mouvement libertaire de 1968. En Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague passe bien près de mener à la fin du communisme soviétique dans ce pays. Des protestations estudiantines à la fin de l’année 1967 donnent l’occasion à la faction réformiste du Comité central de remplacer le premier secrétaire Antonin Novotny par le Slovaque Alexandre Dubcek. Le nouveau dirigeant lance très rapidement un programme de libéralisation économique. Les Tchèques et les Slovaques se montrent enthousiastes mais réclament aussi massivement la fin de la censure. Dubcek, flairant une opportunité en or de donner au communisme une légitimité populaire, répond en octroyant la liberté de presse au printemps 1968. Le 27 mars, le Comité central adopte un «Programme d’action» dont l’objectif est la «démocratisation» de la politique et de l’économie, un projet de «socialisme à visage humain». Ce programme prévoit une période de transition de 10 ans pour permettre l’instauration d’un véritable pluralisme politique.

Le Kremlin, toutefois, s’inquiète de plus en plus du fait que Prague soit en train de donner «un mauvais exemple» au reste du bloc soviétique. Malgré les avertissements répétés de Moscou au cours de l’été 1968, Dubcek sait trop bien qu’il ne peut stopper le mouvement de réformes sans détruire complètement toute la légitimité du Parti communiste tchécoslovaque. Ainsi, le 21 août 1968, le monde apprend l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. Cette mise en application brutale de la fameuse doctrine Brejnev – la souveraineté limitée des pays socialistes – montre que le rêve d’un communisme réformé n’est qu’une illusion. Le Printemps de Prague représente la première et la dernière tentative de donner au communisme une légitimité populaire. Après 1968, il est clair que le communisme en Europe de l’Est ne peut survivre que grâce à la présence de l’Armée rouge10.

Le rêve d’une société nouvelle

En 1968, les jeunes révolutionnaires de part et d’autre du Rideau de fer rêvent d’une société de démocratie directe, qu’elle soit inspirée des mouvements de libération du tiers monde, de l’anarchisme, ou d’un marxisme réformé (calqué sur l’exemple tchécoslovaque). Ils entrevoient une société de libertés individuelles, un transfert du pouvoir des élites vers les masses. Peut-être n’y aurait-il pas de révolution dans le sens dramatique du terme, mais la nouvelle société en gestation serait bien différente du monde rigide, conservateur et autoritaire de la génération précédente11.

L’historien Georges-Henri Soutou affirme que les sociétés occidentales absorbent le choc des révolutions en faisant évoluer la législation dans un sens plus libertaire, notamment au niveau de la sexualité, de l’avortement, de la vie familiale, de l’éducation, etc.12. Or, la révolution profonde et la nouvelle société ne viendront jamais. Probablement l’idée d’une troisième voie entre capitalisme et communisme n’est-elle en définitive qu’une utopie. La véritable révolution contemporaine a lieu en 1989, au moment de l’effondrement des démocraties populaires; elle est libérale, démocratique et réelle, non pas radicale, de gauche et imaginaire. En somme, les soixante-huitards pêchent par immaturité politique. La majorité d’entre eux se convertit par la suite à la démocratie libérale et certains jouent un rôle de premier plan durant la révolution démocratique de 198913.

Aujourd’hui, tout ce qui semble rester de 1968, c’est une certaine idée romantique: «Nous l’avons tant aimée, la révolution», se souvient Cohn-Bendit14. Les mouvements de 1968 semblent avoir perdu leur pertinence pour le présent. C’est pourquoi Cohn-Bendit nous demande, maintenant, de les oublier15.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. ROSS, Kristin, Mai 1968 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Éditions Complexe, 2005, p. 14-15.
2.FREI, Norbert, 1968: Jugendrevolte und globaler Protest, Munich, DTV, 2008.
3. Les sociétés post-industrielles sont caractérisées par une économie dominée par le secteur tertiaire, la connaissance et l’information.
4. Voir MARCUSE, Herbert, L’homme unidimensionnel: essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, Paris, Éditions de Minuit, 1968 (1964) et MARCUSE, Herbert, Eros et civilisation: contribution à Freud, Paris, Éditions de Minuit, 1971 (1955).
5.Voir JUDT, Tony, Postwar. A History of Europe since 1945, New York, Penguin Press, 2005, p. 403-404.
6. GILCHER-HOLTEY, Ingrid, «May 1968 in France: The Rise and Fall of a New Social Movement», dans FINK, Carole, Philipp GASSERT et Detlef JUNKER, éd., 1968: The World Transformed, Washington D.C., The German Historical Institute, 1998.
7.Cité dans JUDT, Postwar, p. 415.
8. Ibid., p. 418-419.
9.Voir WINKLER, Heinrich August, Histoire de l’Allemagne, XIXe-XXe siècle: le long chemin vers l’Occident, Paris, Fayard, 2005, p. 670-675.
10.Sur le Printemps de Prague, voir KRAMER, Mark, «The Czechoslovak Crisis and the Brejnev Doctrine», dans Fink, Gassert et Junker, 1968, p. 111-171.
11.BERMAN, Paul, A Tale of Two Utopias: The Political Journey of the Generation of 1968, New York, W.W. Norton & Co, 1996, p. 11-12.
12.SOUTOU, Georges-Henri, Histoire de l’Europe de 1815 à nos jours, Paris, PUF, 2007, p. 298-299. Au Canada, on pourrait par exemple penser à la décriminalisation de l’homosexualité par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau.
13. Voir BERMAN, Tale.
14. D’après le titre du livre dans lequel il règle ses comptes avec Mai 68. COHN-BENDIT, Daniel, Nous l’avons tant aimée, la révolution, Paris, Barrault, 1986.
15.Daniel Cohn-Bendit, cité par RIOUX, Christian, «Oubliez 1968!», Le Devoir, 15 et 16 mars 2008, p. A1.

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