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Compte-rendu: Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu. Histoire d’un journal satirique, 1915-2000 de Laurent Martin

Publié le 1 décembre, 2008 | Pas de commentaires
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La Première Guerre mondiale a fait naître dans son sillage des journaux contestataires dont le Canard enchaîné est un bon exemple. Or le conflit s’est terminé il y a maintenant 90 ans et le Canard lui, est toujours actif dans le paysage médiatique français. Pourquoi? C’est à cette question que Laurent Martin tente de répondre dans son ouvrage LeCanard enchaîné ou les fortunes de la vertu. Histoire d’un journal satirique 1915-2000(1), publié en 2001.


Constanza, « Circles » idea from Wreck this Journal, 2008
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Ce livre, qui est en fait une version raccourcie de sa thèse de doctorat, est la première monographie à retracer le parcours complet de l’hebdomadaire gauchiste qui occupe pourtant, depuis près d’un siècle, une place bien particulière dans le paysage médiatique français. Pour cette raison, il nous a semblé de mise d’en dresser un bref compte-rendu.

Une grande maîtrise des sources

La force de l’ouvrage de Laurent Martin réside dans sa démarche. La rigueur méthodologique dont il fait preuve se reflète tant dans l’utilisation et le choix de ses sources que dans l’approche multiple qu’il adopte et les questionnements qu’il pose. Il analyse une grande variété d’archives publiques auxquelles il ajoute les archives du Canard enchaîné, ainsi que des entrevues réalisées entre 1994 et 2000 avec le personnel du journal. Ainsi, l’auteur base sa recherche sur un corpus de sources extrêmement diversifié et complet sur lequel il peut asseoir une argumentation difficilement attaquable.

Grâce à toute cette documentation, Martin a pu emprunter plusieurs approches complémentaires. Les sources comptables lui ont permis de faire une analyse économique de l’entreprise de presse qu’est le Canard. Avec les entrevues et les documents relatifs au personnel, il a pu étudier les différentes générations de journalistes de l’hebdomadaire. Les archives publiques quant à elles lui ont servi à établir le profil des relations qu’entretenait le Canard enchaîné avec la société française. Finalement, la consultation rigoureuse de la collection complète des publications du Canard lui permet d’opérer une analyse du contenu et du discours de l’hebdomadaire satirique. On a donc affaire à une étude de triple nature: économique, sociale et idéologique.

Comme les sources et l’approche, la problématique est extrêmement pertinente. En fait, elle se divise en deux volets. D’abord, Martin pose la question suivante: comment le Canard enchaîné a-t-il pu survivre à 85 ans d’histoire? En d’autres mots, pourquoi est-il est parvenu à se maintenir aussi longtemps alors que tant d’autres journaux français se sont désintégrés, parfois avec une rapidité déconcertante? Voilà la problématique centrale de l’étude, mais l’auteur y ajoute une autre partie en se demandant ensuite si le Canard enchaîné est resté le même à travers ses 85 ans d’existence ou s’il est devenu, entre 1915 et 2000, complètement méconnaissable. Cette démarche lui fait remarquer qu’en fait, ce qui a permis à l’hebdomadaire de gauche de survivre si longtemps réside dans sa capacité à s’adapter constamment à son contexte. Toutefois, il constate que ces accomodations successives ont rendu le Canard de 2000 bien différent de celui de 1915, malgré la stabilité impressionnante de nombreux aspects. Il structure ensuite sa thèse à l’aide d’un cadre chronologique qui guide le lecteur à travers l’histoire du Canard et qui vise à en distinguer les tendances et les évolutions lourdes.

Le Canard enchaîné s’est-il échappé?

Devant ce constat, toute l’argumentation de Martin sert à jauger le poids respectif des continuités et des ruptures afin de déterminer lesquelles ont été dominantes. Ainsi, période par période, au fil des gouvernements successifs de Paris, l’auteur présente au lecteur la stabilité et/ou les changements de différents aspects inhérents au Canard. En ce sens, certaines périodes ont été porteuses de défis plus ou moins grands desquels l’hebdomadaire est sorti plus ou moins indemne.

Le premier obstacle de taille à s’être présenté au Canard survient en 1918. L’hebdomadaire étant né du premier conflit mondial, la transition vers un journal de temps de paix s’annonçait difficile. Pourtant, malgré quelques années de vache maigre, il est parvenu à garder, sinon à améliorer, sa place dans la presse française précisément en restant fidèle à lui-même. Le ton ironique et familier de ses journalistes, son format simple unissant textes et dessins, son indépendance financière autant face aux publicitaires qu’au patronat, ainsi que son caractère mordant à l’égard des autorités économiques, militaires et politiques sont tous des éléments qui lui permirent d’installer confortablement et définitivement son nid dans le paysage médiatique français et de résister au difficile passage à la paix.

Toutefois, aussitôt ce défi relevé, un autre, plus délicat encore, se dressait devant le Canard. Les années d’entre-deux-guerres furent celles de la naissance des régimes fascistes européens, en particulier du nazisme allemand. Comment alors concilier, dans les pages du journal, un pacifisme intransigeant, qui fait déjà partie de l’identité du Canard, et un anti-fascisme nouveau mais tout aussi nécessaire? La cohabitation de ces deux idéologies difficilement réconciliables au sein d’un même journal lui a attiré les foudres autant de la droite militariste que de la gauche plus modérée. Tant d’attitudes et d’idées qui mènent plusieurs lecteurs aigris à se tourner vers d’autres journaux. Il découle de cette situation tendue des conséquences tragiques dans les pages du Canard, comme le montre de manière très claire ce court extrait d’un article de Pierre Scize, daté du 16 décembre 1931:

«Allons, votre Hitler est laid, brutal, méchant. Mais il n’est pas effrayant […]. Vainqueur, il entrera dans le bal et tâchera de sourire. Vaincu, il sera balayé comme une épluchure. Enlevez votre épouvantail. Il effraie peut-être les moineaux: pas la colombe(2).»

Il n’effraie pas non plus le Canard qui, aveuglé par son désir de ne pas voir la guerre se répéter, n’arrive pas à saisir l’importance des enjeux qui se mettent tranquillement en place à l’époque. Ainsi, l’entre-deux-guerres est une période de continuité, tant dans le contenant que dans le contenu, mais cette stabilité ne s’opère pas sans heurt.

Un autre défi est le combat constant que le Canard a dû livrer contre la grande presse d’information qui, à travers le 20e siècle, s’est affirmée comme étant la forme journalistique dominante. Comment a pu alors survivre un journal d’opinion de gauche dont l’identité et l’originalité reposent sur la satire, le commentaire et la polémique politique? Défi d’autant plus grand que le Canard s’affiche depuis ses débuts en opposition face à cette grande presse d’information qu’il juge impersonnelle et sans âme. Pourtant, le journal satirique a bien dû s’adapter, cette fois-ci au prix de certaines de ses habitudes les plus anciennes.

Il faudra attendre les années 1960 et 1970 pour que la nécessité s’en fasse réellement ressentir. Or, c’est dans les méthodes de traitement de l’information que se sont opérés de grands changements. En effet, à partir du milieu des années 1960, et plus précisément à travers les années 1970, le Canard fait sa mue vers un journal d’investigation. Il ne se contente plus, comme il l’a fait jusque-là, de commenter les injustices des autorités en place. Il fait lui-même ses enquêtes et ses révélations au public. Pour ce faire, il diversifie ses sources dans tous les recoins de la société française, acquérant la réputation non négligeable du journal le mieux informé de France, ce qui le rend à la fois admiré et craint. Aussi assiste-t-on à une certaine criminalisation du contenu, représentée par la publication accrue d’«affaires» politico-financières qui ne cessent de mettre les instances du pouvoir dans l’embarras.

Est-ce à dire que le Canard a définitivement quitté le monde de l’opinion pour se rallier à celui de l’information et du sensationnalisme? Martin ne va pas jusque-là. Certes, le journal a emprunté au modèle américain ses méthodes de travail, mais l’influence s’arrête là. Il ne laisse pas tomber le monde de l’opinion: le commentaire, l’analyse, la polémique et la littérature restent présents. Aussi, la publication de ces scandales reste basée sur l’objectif ultime de servir l’intérêt du public. C’est pourquoi on ne traite pas, dans les pages du Canard, de la vie privée des personnages d’autorité. La recette du succès du journal réside donc plus que jamais dans sa capacité à s’ajuster à son environnement. L’hebdomadaire n’est pas passé définitivement au camp de la grande presse d’information. Il a plutôt su lier tradition et nouveauté à travers une forme de journalisme d’investigation qui reste profondément politisée.

Contribution à l’histoire

En somme, l’ouvrage de Martin est une contribution importante à l’histoire de la presse. Outre le fait qu’il soit basé sur une méthodologie impeccable, le livre a le très grand avantage de combler une grave lacune dans le domaine. En effet, avant la publication de sa thèse, aucune monographie n’avait retracé l’histoire du Canard enchaîné depuis sa naissance. Ce manque flagrant s’explique en grande partie par le caractère satirique du journal qui en rend l’analyse et le traitement plus ardus pour les historiens. Laurent Martin a donc le mérite d’avoir pallié cette lacune inacceptable, vu le statut important du Canard dans la presse française(3).

Pour terminer, il nous faut faire un retour en arrière jusqu’au tout début de l’ouvrage de Martin: le titre. Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu; n’est-ce pas porter un certain jugement de valeur, d’entrée de jeu, que de prétendre que son objet d’étude est «vertueux»? Le choix nous avait d’emblée laissé perplexe. Pourtant, au fil de la lecture, il nous a semblé que ce titre aux apparences présomptueuses se justifiait. Le Canard enchaîné, par la fidélité intransigeante qu’il a portée à ses principes, à sa nature et à ses lecteurs pendant 85 ans, s’impose comme un journal unique dans le paysage médiatique de la France. Martin parvient à démontrer que le Canard est bien plus qu’un journal: il est une entité vivante qui possède sa propre personnalité au-delà de celles des journalistes qui le composent. Pendant 85 ans, il a résisté à la logique capitaliste qui voulait faire de lui une machine à nouvelles, aux publicitaires qui voulaient faire de lui une simple vitrine, bref il a résisté à son temps. Vertueux, donc, le Canard? Oui. Sans aucun doute. Tout enchaîné qu’il soit, n’est-il pas, en vérité, le plus libre d’entre tous?

Notes

(1) Laurent MARTIN, Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu. Histoire d’un journal satirique, 1915-2000, Paris, Flammarion, 2001, 724 pages.
(2) Ibid., p. 177.
(3)Jean Egen, collaborateur au journal, avait déjà publié deux petites histoires du Canard: Messieurs du Canard (1973) et Le Canard enchaîné (1978) qui restaient très limitées.

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