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Contrôler l’Afghanistan: aux origines de l’intervention soviétique

Publié le 1 décembre, 2007 | Pas de commentaires
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Le débat international sur la pertinence de la mission en Afghanistan fait rage depuis plusieurs années maintenant. Le cas canadien en témoigne largement. Il faut savoir que, tout au long de son histoire, l’Afghanistan a représenté un casse-tête pour les différentes puissances qui ont tenté, en vain, de contrôler ce territoire hostile à toute intervention étrangère. Ce fut notamment le cas des Soviétiques, de 1979 à 1989. Or les erreurs des Russes ne semblent pas avoir été une leçon efficace dans le combat afghan d’aujourd’hui.

Bourbier!
Scott Feldstein, Bourbier!, 2006
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Le 24 décembre 1979 marque le début de l’invasion des troupes soviétiques en Afghanistan. La situation afghane, depuis la mise en place d’un régime communiste en avril 1978 par le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA), ne cesse de préoccuper les Soviétiques qui souhaitent obtenir un gouvernement pro-soviétique facile à dominer et à influencer. L’évolution de la situation internationale, principalement la chute du Chah en Iran, amène les Soviétiques à s’impatienter face aux Afghans. Ces derniers se disputent alors le pouvoir, puisque les factions Parcham et Khalq du PDPA ne s’entendent pas sur la marche à suivre. La révolution communiste afghane, en raison des problèmes qu’elle engendre dans le pays, amène l’URSS à dominer de façon exponentielle la destinée de l’Afghanistan jusqu’à sa mainmise complète lors de l’intervention de décembre 1979.

Une nouvelle République est née

La situation politique afghane du dernier quart du XXe siècle est particulièrement explosive. Le 17 juillet 1973, profitant d’un voyage du souverain à l’étranger, le cousin de ce dernier, Mohammed Daoud Khan, prend le pouvoir lors d’un coup d’État sans effusion de sang et proclame alors la République. Signe des temps, la population et l’élite du pays font peu de cas de cette «révolution». De plus, afin de rallier le plus grand nombre d’opposants politiques à l’ancien régime, Daoud demande l’aide des communistes pour diriger le pays. Toutefois, il va très rapidement se dissocier de ces derniers, ayant pris conscience de la très forte influence de Moscou sur ses «frères» afghans. Daoud cherche alors à diversifier les liens de politique étrangère de son pays qui sont complètement tournés vers l’URSS depuis le début du siècle1. À cet effet, il noue des liens avec le Pakistan, l’Iran et l’Inde. Il veut faire entraîner les soldats afghans ailleurs qu’en URSS afin d’éviter l’endoctrinement marxiste-léniniste des recrues. De plus, en 1977, Daoud fait adopter une nouvelle constitution qui frappe d’interdit le PDPA et marque ainsi le virage à droite du gouvernement face à l’URSS qui ne peut laisser passer cet affront et qui, dès lors, va renforcer le PDPA afin d’éventuellement renverser le régime de Daoud.

Les partis communistes afghans et leur «révolution»

Le PDPA est fondé en 1965 par Nur Mohammed Taraki. Cependant, dès 1967, le parti se scinde en deux factions rivales, le Khalq et le Parcham, qui tenteront par la suite de s’éliminer mutuellement, malgré leur pro-soviétisme, seul facteur consensuel entre les deux groupes. Le Khalq (Peuple) et le Parcham (Drapeau) tirent leurs noms des journaux que chaque parti publie à l’époque2. Les deux partis s’affrontent particulièrement sur la base ethnique de leurs adhérents. Les chefs Khalq, Taraki et Hafizullah Amin sont des Pashtounes, ethnie majoritaire du pays, qui désirent recruter uniquement au sein de ce groupe, alors que le Parcham de Babrak Karmal, d’origine tadjik, est plus multiethnique et rejette la domination pashtoune. Au plan du recrutement des membres, les deux factions du PDPA commettent la même erreur. Ils n’intègrent que des membres de l’élite, le plus souvent formés à l’étranger, et des militaires qui ont déjà, par leur formation en URSS, une attitude pro-soviétique3. Ils délaissent complètement le monde des campagnes et se concentrent sur les grandes villes et la capitale, Kaboul. Cette situation touche les deux factions, mais de façon différente. Le Khalq, à la suite de l’arrivée au pouvoir de Daoud, cherche à faire la révolution immédiatement et recrute alors massivement dans l’armée à cette fin, alors que le Parcham se taille une place de choix dans l’appareil étatique afin de noyauter le gouvernement de l’intérieur. Tout au long de son histoire, le Khalq se montrera beaucoup plus radical que son rival, ce qui le mènera à sa perte lorsque Moscou décidera d’en finir avec le «problème afghan».

En 1977, suite à la nouvelle constitution de Daoud et à ses efforts pour diversifier les alliances extérieures du pays, l’URSS décide que le moment est venu d’unir les factions du PDPA afin de renverser le gouvernement en place qui s’écarte un peu trop de la ligne dictée par Moscou. À travers le Parti communiste indien, l’URSS obtient que les deux factions rivales du PDPA s’allient afin de contrer les réformes politiques de Daoud. Ainsi, le parti réunifié peut offrir une résistance efficace et mettre fin aux années de querelles qui ont détruit sa crédibilité. Cette réunification du parti sera chose faite le 3 juillet 1977. Voici d’ailleurs ce que Karmal déclare à ce sujet: «Avec l’aide de nos amis et frères internationaux, le PDPA a restauré son unité.4» On peut clairement remarquer l’influence «étrangère», lire de l’URSS, dans cette action. Cependant, les deux factions restent méfiantes l’une envers l’autre et refusent de s’ouvrir complètement afin de conserver des avantages politiques et stratégiques face à leur rivale.

Le 17 avril 1978, l’idéologue du Parcham, Mir Akbar Khyber, est assassiné. Le PDPA organise alors une manifestation anti-américaine qui réunit environ 15 000 personnes. Daoud prend peur et envoie sa police secrète arrêter les leaders Khalq et Parcham. Les policiers oublient cependant de mettre Amin en prison pendant quelques heures, ce qui lui permet de préparer, grâce aux liens du Khalq dans l’Armée, la «Révolution» du 27 avril 1978. Le terme «révolution» ne convient pas à cet événement, car il s’agit en fait d’un coup d’État. En effet, les masses ne participèrent pas à la révolte des communistes. Il y eut bien quelques combats, mais ils étaient concentrés dans la capitale et uniquement entre les forces armées fidèles à Daoud et à celles qui soutenaient le PDPA. La plupart des gens se tinrent à l’écart et attendirent le résultat avant de prendre position5.

Les Soviétiques souhaitaient ardemment le renversement de Daoud par les forces communistes, mais certainement pas à ce moment. Ils auraient préféré que le Parcham, alors jugé moins radical que le Khalq par Moscou, prenne la direction de la révolte. Ils ne participèrent pas activement à l’événement et furent pris de court par les bouleversements afghans. D’ailleurs, voici ce que Taraki déclara à ce propos: «Les responsables de la révolution ont volontairement refusé d’informer les représentants soviétiques à Kaboul de la préparation de leur coup d’État, craignant que Moscou ne les en dissuade.6» En fait, les Russes ont de la difficulté à «tenir» les communistes afghans qui ne cessent de se déchirer entre eux malgré les efforts de Moscou pour éviter les conflits. Sans dire que les Russes furent complètement surpris par l’action afghane, ils n’avaient certes pas prévu le coup du 27 avril 1978.

La crise interne de 1978-1979 et l’impatience de Moscou

À la suite de la prise du pouvoir par les communistes en Afghanistan, l’URSS décide d’augmenter sensiblement sa présence dans le pays et cherche par tous les moyens à calmer et à contrôler le nouveau régime. L’URSS reconnaît le nouveau régime dès le 30 avril 1978. Tout au long de l’année 1978, elle envoie de plus en plus de «conseillers» militaires et civils afin de s’assurer du bon fonctionnement de la révolution. En tout, elle déploie 2500 de ces «conseillers» militaires dans la première année du nouveau régime. Elle désire alors garder un profil bas malgré son désir évident de «mettre au pas» l’allié afghan. Le 5 décembre 1978, le gouvernement soviétique de Leonid Brejnev et le régime communiste afghan de Taraki signent un important traité d’amitié et de coopération qui soude complètement le destin afghan à celui de l’URSS7. Comme nous le verrons plus loin, le PDPA souhaite alors ardemment un alignement total sur Moscou, et les dirigeants du Kremlin désirent protéger leurs acquis dans la région. D’ailleurs, l’article 4 du traité stipule ceci:

Les parties contractantes ci-dessus, agissant dans un esprit de traditions amicales et de bon voisinage, et dans le sens de la Charte des Nations-Unies, devraient se consulter et prendre, grâce à une entente, les mesures appropriées pour assurer la sécurité, l’indépendance et l’intégrité territoriale des deux pays. Dans l’intérêt du renforcement des capacités de défense des parties contractantes ci-dessus, elles devraient continuer de développer la coopération dans le domaine militaire sur la base des ententes appropriées déjà concluent entre elles.8

On constate donc que, en cas de «problèmes», l’URSS possède la justification légale pour intervenir dans le pays. Elle s’en servira de manière effective un an plus tard.

La décision russe de gérer elle-même les affaires afghanes a été conditionnée par deux événements importants de l’année 1979. D’abord, en mars 1979, dans la ville d’Herat, une révolte éclate contre les forces gouvernementales communistes, et plusieurs ressortissants soviétiques sont sauvagement massacrés par la population. Les combats entraînent la mort de 5000 personnes et la rébellion d’une partie des forces armées afghanes, qui rejoint les insurgés. Il faudra près d’une semaine pour reprendre la ville. Les Russes reçoivent alors de nombreuses demandes du gouvernement de Taraki et Amin pour l’envoi de troupes russes en Afghanistan, ainsi que des armes pour mater les rebelles. Le PDPA aurait fait 18 demandes officielles à cet effet9. Cet événement marque la fin définitive de la liberté d’action afghane. Toutefois, l’URSS n’a pas encore pris la décision d’intervenir massivement en Afghanistan. Ce sera chose faite au début du mois de septembre 1979, lorsque son homme de confiance, Taraki, est arrêté par les hommes de Amin: les Russes souhaitent se débarrasser de Amin qu’ils jugent peu fiable et à la solde des Américains, et Taraki effectue un voyage à Moscou pour convenir de la stratégie à suivre contre Amin. Mais ce dernier est mis au courant de l’affaire et réussit à contrer les plans soviétiques. À partir de cet instant, il ne fait plus de doute pour le Kremlin qu’il faut intervenir en Afghanistan10.

Les décisions soviétiques dans l’affaire afghane s’explique également par la mauvaise gestion de l’État de la part des dirigeants du PDPA et les querelles incessantes opposant Khalq et Parcham. Tout d’abord, l’État afghan n’est pas adapté politiquement et économiquement pour se lancer dans la voie socialiste telle que le souhaite le PDPA11. La façon de voir le monde du PDPA ne peut répondre adéquatement aux besoins de la population. D’ailleurs, la purge de l’appareil d’État, dès la prise du pouvoir, hypothèque l’avenir afghan, et les dirigeants communistes doivent faire appel aux experts russes pour occuper les emplois que le PDPA ne peut combler. Le nombre d’adhérents au parti ne dépasse pas 5000 membres dans tout le pays en avril 1978 et n’atteindra même pas les 12 000 membres en janvier 1980. De plus, les querelles internes n’ont jamais cessé entre le Khalq et le Parcham. Le jour même du coup d’État communiste, Karmal et Amin s’affrontent afin de savoir qui devra prononcer la déclaration à la radio. Plus important, les nominations étrangères frappant les dirigeants du Parcham en juin et en juillet 1978 mettent la touche finale au conflit datant de 1967. Karmal est nommé ambassadeur à Prague et est ainsi écarté du pouvoir. Voici ce que déclare Taraki sur la fin de l’influence du Parcham en Afghanistan suite à cet épisode: «Il n’y a jamais eu de Parti parcham en Afghanistan, et c’est toujours le cas maintenant.12»

À la suite de l’élimination politique du Parcham, le Khalq peut alors entreprendre les réformes radicales qu’il envisage depuis la prise du pouvoir. Ces réformes cristallisent l’opposition populaire envers le régime et amènent l’URSS à s’ingérer dans les affaires afghanes afin de sauver le pays d’une révolte anti-soviétique totale. À titre d’exemples, le régime adopte des décrets sur la terre, lesquels entrent en contradiction complète avec l’enseignement des mollahs (dignitaires religieux, docteurs de la loi dans un pays musulman chiite) et l’émancipation de la femme sous le modèle soviétique n’est pas adaptée à la réalité culturelle du pays. De plus, la décision de changer la couleur du drapeau du vert islamique au rouge communiste est très mal acceptée par la population13. Puis, les soldats du rang de l’armée afghane sont avant tout fidèles aux mollahs et à leur famille plutôt qu’à un pouvoir central fort qui n’a pas de sens dans le contexte afghan où l’appartenance tribale prime sur la défense de l’État. Indirectement, le régime afghan a créé les conditions de l’intervention de plus en plus ouverte de l’URSS.

Les Soviétiques à Kaboul: les débuts du bourbier afghan

L’évolution de l’implication de l’URSS dans les affaires internes afghanes a suivi une courbe ascendante jusqu’à la décision d’envoyer des troupes en grand nombre dans le pays dans la nuit du 24 au 25 décembre 1979. Les Soviétiques installent alors Karmal au pouvoir et mettent leurs hommes en place dans les postes de la fonction publique14 tout en éliminant Amin et les radicaux du Khalq. Le nom donné par les Russes à leur force d’attaque révèle leur désir de garder la légalité de leur traité du 5 décembre. Ils invoquent alors l’article 4 et envoient «le contingent soviétique limité» en Afghanistan. Il s’agit d’un joli euphémisme pour une force qui comptera près de 85 000 membres dans le premier mois de son arrivée sur le sol afghan. Le 27 décembre 1979, c’en est terminé de la gouvernance communiste afghane, qui passe directement aux mains de l’URSS. L’aventure soviétique en Afghanistan durera plus de 10 ans. Elle est souvent considérée dans la recherche historique comme le «Vietnam des Russes». Au-delà de la comparaison, il est intéressant de noter que la résistance afghane a de loin dépassé les capacités de l’Union soviétique à gérer un pays reconnu justement pour sa très forte résilience à l’ingérence étrangère. Quelles conclusions faut-il alors tirer pour la coalition internationale qui tente aujourd’hui de «pacifier» ce territoire?

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Pour une synthèse de l’historique des relations entre l’Afghanistan et la Russie/URSS aux 19e et 20e siècles, consultez le chapitre 2 de MONKS, Alfred L., The Soviet Intervention in Afghanistan, Washington, American Enterprise Institute Studies in Defense Policy, 1981, p. 2-17.
2. COOLEY, John K., CIA et Jihad, 1950-2001: contre l’URSS, une désastreuse alliance, Paris, Autrement, 2002, p. 19.
3. ARNOLD, Anthony, Afghanistan’s Two-Party Communism Parcham and Khalq, Standford, Hoover Institution Press, 1983, p. 29-31.
4. «With the help of international friends and brothers the PDPA restored its unity.» Ibid., p. 54.
5. BRADSHER, Henry S., Afghanistan and the Soviet Union, Durham, Duke University Press, 1984, p. 80-81.
6. ROMER, Jean-Christophe, «Les mécanismes de prise de décision en URSS: le cas afghan 1978-1979», Relations Internationales, n° 85, printemps 1996, p. 38.
7. URBAN, Mark, War in Afghanistan, New York, St. Martin’s Press, 1990, p. 24.
8. «The high contracting parties, acting in the spirit of the traditions of friendship and good-neighbourliness, as well as the United Nations’ Charter, shall consult each other and take by agreement appropriate measures to ensure the security, independence, and territorial integrity of the two countries. In the interests of strengthening the defence capacity of the high contracting parties, they shall continue to develop cooperation in the military field on the basis of appropriate agreements concluded between them.» BRADSHER, Henry S., op. cit., p. 97.
9. ROMER, Jean-Christophe, op. cit., p. 43. Il faut toutefois remarquer que les Afghans souhaitaient l’envoi d’une force limitée et non d’un corps expéditionnaire complet, comme ce sera le cas en décembre 1979.
10. LÉVESQUE, Jacques, L’U.R.S.S et sa politique étrangère de Lénine à Gorbatchev, Paris, Armand Colin, 1987, p. 317. Voir aussi son ouvrage L’U.R.S.S en Afghanistan: de l’invasion au retrait, Bruxelles, Éditions Complexe, 1990, p. 27-174.
11. À ce sujet, lire le chapitre 3 de l’ouvrage de SEN GUPTA, Bhabani, Afghanistan: Politics, Economics and Society; Revolution, Resistance, Intervention, Boulder, Lynne Rienner Publishers, 1986, p. 33-40.
12. «There was no such thing as a Parcham party in Afghanistan, and there is not now.» URBAN, Mark, op. cit., p. 20.
13. Sur les réformes, les mauvaises décisions ainsi que la gestion du pays par les communistes, consulter LÉVESQUE, Jacques, L’U.R.S.S en Afghanistan, op. cit., p. 47-48 et SEN GUPTA, Bhabani, op. cit., p. 50-55.
14. D’ailleurs, en janvier 1980, il y a plus de conseillers civils russes en Afghanistan que de membres du PDPA. ARNOLD, Anthony, op. cit., p. 99.

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