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Fritz Stern : le parcours d’un témoin éclairé

Publié le 1 février, 2007 | Pas de commentaires
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«Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir».
– Maurice Blanchot
Cité dans Jorgen Semprun, L’écriture ou la vie.

À l’automne 2006, l’historien Fritz Stern, professeur émérite de l’Université Columbia, a publié un ouvrage qui contribue à plusieurs égards à une réflexion approfondie sur la politique étrangère actuelle de Washington et de ses dérives autoritaires. Au tournant de l’année 2005, quelques mois avant la publication de Five Germanys I Have Known, Stern a reçu une mention de l’Institut Leo Baeck, présentée par Joschka Fischer, alors ministre Allemand des Affaires étrangères, pour sa carrière sur l’histoire de l’Allemagne, la question juive et les origines du national socialisme.

 La mémoire du vide vs. l'entropie du vide (Vacuum memory vs. vacuum entropy)
Joël-Evelyñ-François Dézafit-Keltz, La mémoire
du vide vs. l’entropie du vide
(Vacuum memory vs. vacuum entropy)
, 2007
Certains droits réservés.

La nature du discours de Stern a fait grande impression sur les membres de l’auditoire. De fait, le chercheur a reconnu avec franchise le péril de l’union de la religion et de la politique pour les sociétés démocratiques. Au préalable, il a laissé sous-entendre son appréhension face à la voie prise par les États-Unis, la nation qui avait à l’époque sauvé sa famille de l’ombre du régime hitlérien. L’historien a également fait référence à un groupe d’intellectuels, conservateurs et révolutionnaires, qui s’étaient positionnés dans les années 1920 en faveur d’un nouvel autoritarisme, le Troisième Reich(1). Ces prophètes du régime avaient dénoncé la nature rationnelle, tolérante et cosmopolite du libéralisme. En plus d’attribuer l’attrait du national-socialisme à la figure d’Hitler, un brillant manipulateur selon lui, Stern a enfin explicité dans quelle mesure la fusion entre les dogmes raciaux et la chrétienté allemande avait joué un rôle de premier plan dans le succès de la campagne électorale échafaudée par le futur Führer. Si certains ont ensuite reproché à l’historien d’avoir délibérément associé le régime hitlérien au gouvernement républicain de George W. Bush, d’autres y ont pertinemment décelé une critique beaucoup plus subtile de la politique américaine contemporaine(2).En janvier 2005, lors d’une entrevue avec le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, l’historien américain a exposé à nouveau et de façon beaucoup plus explicite sa position face à la politique du gouvernement américain. À propos de la passivité, de l’apathie politique et du manque de lucidité en Amérique, l’historien a dit ne pas vouloir faire de parallèle entre la conjoncture américaine actuelle et la République de Weimar, ou même le fascisme allemand. Selon lui, bien qu’il soit improbable que l’histoire puisse se répéter, il est en revanche beaucoup plus vraisemblable que les Américains puissent être confrontés à un tout nouveau type d’autoritarisme. Offensé par l’unilatéralisme et l’arrogance de l’administration Bush à Washington(3), Stern a finalement révélé au quotidien allemand que «ce pays se rapproche d’une ploutocratie chrétienne et fondamentaliste(4).»

Le parcours professionnel de Fritz Stern dévoile la carrière d’un chercheur qui s’est toujours appliqué à fidèlement appréhender le vivant. Conscient du pouvoir politique de la discipline historique, l’érudit a constamment cherché à reconstituer les événements du passé «wie es eigentlich gewesen ist(5)», pour reprendre l’expression de l’historien allemand Leopold von Ranke. Les changements tragiques de son pays sous la République de Weimar, sa rencontre avec le national-socialisme et son expérience de l’exil aux États-Unis ont forcément contribué à faire de Stern l’un des observateurs les plus critiques et les plus éclairés de l’histoire et des débats politiques contemporains des nations américaine et allemande.

Five Germanys I Have Known

Avec son dernier ouvrage Five Germanys I Have Known,Fritz Stern signe une autobiographie qui retrace d’abord le parcours de son enfance, celui d’un jeune garçon né en 1926 et ayant évolué avec l’ascension du parti national-socialiste en Allemagne. Descendant d’une famille juive, convertie depuis déjà près d’une génération au christianisme, le jeune Stern quitte Breslau (Wroclaw) quelques semaines avant les actes de violence perpétrés contre les juifs dans la nuit du 9 novembre 1938. L’auteur décrit ainsi son parcours en tant que citoyen américain et représente, à partir de cette perspective, l’évolution de son Allemagne natale depuis la république de Weimar. L’approche autobiographique du professeur Stern lui permet d’insérer et de réunir habilement les souvenirs familiaux et l’anecdotique dans une perspective historique beaucoup plus large, voire dans le contexte des sociétés allemande et étasunienne contemporaines. L’ouvrage est largement soutenu par un nombre incomparable de sources, telles les journaux personnels, les lettres de famille, les photographies et les témoignages oraux. L’historien nous expose ainsi les cinq Allemagne qu’il a connues : la République de Weimar, le Troisième Reich, la République démocratique allemande, la République fédérale allemande et l’Allemagne réunifiée.

Stern nous plonge tout d’abord dans l’univers romantique de ses ancêtres, provenant de l’Allemagne ancestrale. Un contexte qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de l’écrivain autrichien Stefan Zweig intitulé Le monde d’hier(6), un livre qui offre encore aujourd’hui au lecteur un portrait remarquable de la Vienne intellectuelle et artistique d’avant-guerre. Nous découvrons ensuite la vie familiale du jeune Stern dans le contexte de la montée du nazisme en Allemagne. Né d’un père médecin et d’une mère physicienne et mathématicienne, le jeune Stern voit les droits de ses proches se détériorer à partir de 1933. Bien que son grand-père paternel se soit converti au christianisme dans les années 1890 et que les parents juifs de sa mère aient baptisé Stern à la naissance, le parti Nazi ne tenait pas compte de ces conversions dans son dessein d’aryanisation du peuple allemand. Avec les yeux d’un jeune garçon, nous suivons les événements sombres liés à la prise de pouvoir du national socialisme. Rapidement mis à l’écart à l’intérieur même de leur nation, les Stern exploreront les possibilités d’exil. Leurs efforts se solderont finalement par l’émigration de la petite famille en terres américaines, à l’automne 1938.

Ensuite l’auteur nous transporte dans le cadre académique et politique des États-Unis d’après-guerre. Si Stern avait d’abord cru que l’exil l’éloignerait à jamais de son pays natal, sa profession allait plutôt le rapprocher tout particulièrement des thématiques liées au contexte historiographique allemand. Malgré les conseils du physicien Albert Einstein de perpétuer la tradition familiale en poursuivant des études en médecine, Stern suivra ses instincts et choisira l’histoire «qui après tout recèle un aspect scientifique(7).» Après des études en histoire européenne à l’Université Columbia, Fritz Stern débute sa carrière historienne et livre ses réflexions sur la question du nazisme en Allemagne. Sa pensée est en rupture avec la thèse du Sonderweg, soit le passage inévitable de l’Allemagne nazie de Luther à Hitler. Selon lui, la voie de l’Allemagne vers le national socialisme n’était pas un accident et aurait pu être évitée, et ce, malgré les origines profondes de cette idéologie politique. La fragilité de la paix et de la liberté incarne la leçon la plus simple et la plus profonde de sa carrière historienne et de sa vie(8). Conscient qu’aucune démocratie n’est à l’abri des tentations de mouvements pseudo religieux et répressifs, Stern s’engage dans de nombreux débats liés à la discipline historique et aux crises politiques aux États-Unis et en Allemagne. Nous découvrons ainsi le rôle personnel qu’il a joué dans de grands moments de l’histoire. Nous apprenons notamment qu’il a incité Margaret Thatcher à donner son accord au mouvement de réunification en 1990 et qu’il a également travaillé en tant que conseiller auprès de l’ambassadeur américain à Bonn Richard Holbrooke en 1993. Son érudition et ses nombreuses expériences permettent à Fritz Stern d’enrichir son parcours et son récit de personnages clés de la civilisation occidentale contemporaine. Il dresse ainsi de façon toute personnelle, parfois même anecdotique, le portrait d’hommes et de femmes, tels que le politicien démocrate Walther Rathenau, le physicien Fritz Haber, le parrain de Stern et sa grande amie et fondatrice de l’hebdomadaire die Zeit, la comtesse Marion Dönhoff.

Ce riche mémoire favorise sans contredit notre compréhension du parcours historique particulier de l’Allemagne moderne et de ses relations avec les États-Unis. Il réitère aussi toute l’importance de servir le présent et la vie, afin de contribuer à l’avenir. L’œuvre de l’historien ouvre ainsi la voie à des pistes de réflexions pertinentes liées à la responsabilité des citoyens et à leur devoir de mémoire.

Notes

(1) FISCHER, Joschka. (novembre 2004) Acceptance speech delivred by Fritz Stern upon receiving the Leo Baeck Medal at the 10th Annual Dinner of the Leo Baeck Institut. [en ligne] 23 pages. < http://lbi.cjh.org/dbtn-wpd/exec/dbtwpub.dll>. Consulté le 24 novembre 2006.
(2) REISS, Tom. (8 octobre 2006) « Can it Happen Here? ». Dans The New York Times, [en ligne] 3 pages. <http://www.nytimes.com/2006/10/083books/review/Reissthtml2ei=5088&en=869706>. Consulté le 24 novembre 2006.
(3) Fritz STERN. Five Germanys I have known, New York, Farrar, Strauss and Giroux, 2006, p. 500.
(4) Frankfurter Allgemeine FAZ.net. (janvier 2005) Amerika unter Bush: die Leni-Riefenstahlisierung. [en ligne] 4 pages. http://www.faz.net/s/Rub117C535CDF414415BB243B181B8B60AE/Doc~
E442A4421BB514732A8659D451A81D433~ATpl~Ecommon~Scontent.html
. Consulté le 24 novembre 2006. (Traduction libre de l’auteure).
(5) « Tel qu’ils se sont véritablement déroulés ». (Traduction libre de l’auteure).
(6) Stefan ZWEIG. Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Paris, Belfond, 1993, 506 p.
(7) Fritz STERN. op. cit., p. 164.
(8) Ibid. p. 4.

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