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L’héritage du national-socialisme: l’évolution de la question identitaire allemande

Publié le 15 décembre, 2008 | Pas de commentaires
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«Das Vergangene ist nicht tot, es ist nicht einmal vergangen, Wir trennen es von uns ab und stellen uns fremd(1)»
– Christa Wolf, Kindheitsmuster

Le 20 septembre dernier, près de 40 000 manifestants se sont réunis, à Cologne, afin de protester contre le «Congrès anti-islam» organisé dans la ville par le parti local d’extrême droite Pro-Köln («Pour Cologne»). La discussion devait officiellement porter sur la construction de la Grande Mosquée de Cologne à laquelle le mouvement s’oppose et sur l’islamisation de l’Europe(2). L’ampleur des protestations contre le congrès était telle que la police a dû mettre fin au rassemblement de la droite radicale européenne après 45 minutes. Les citoyens de Cologne démontraient alors qu’ils refusaient que leur ville devienne le théâtre du militantisme de la droite nationaliste.

 I am a terrorist
Luigi Anzivino, I am a terrorist , 2005
Certains droits réservés.

Si Pro-Köln ne constituait en 2002 qu’un groupuscule insignifiant, la controverse autour de la construction de la mosquée, pour les 120 000 musulmans de la ville, et la propagande xénophobe que le mouvement organisa contre ce projet lui permirent d’obtenir jusqu’à 4,7% des voix aux élections municipales de septembre 2004(3). Cette résurgence de la droite nationaliste dans la région n’est pas sans rappeler les campagnes de violence organisées par des groupes de jeunes, notamment à Rostock sur la côte de la Baltique, contre les demandeurs d’asile en 1992. En plus de rapporter les dommages matériaux et les agressions physiques qui en résultèrent, la presse se concentra sur un aspect plus troublant de ces événements, celui de la réaction de la population locale qui mit près d’une semaine avant de s’opposer aux excès racistes des manifestants(4).

Depuis, nombreux sont les observateurs qui cherchent à lier les événements de Rostock à la ferveur nationaliste qui entoura la réunification de l’Allemagne en 1990. Si le nationalisme allemand fut supprimé après 1945, comment expliquer cette nouvelle allégeance populaire à une forme plus romantique d’appartenance nationale? Un regard sur l’évolution de la question identitaire, dans les deux Allemagnes, contribuera à notre appréhension du phénomène.

Nous verrons que les Allemagnes de l’Est et de l’Ouest, après 1945, furent confrontées aux difficultés liées à l’héritage culturel du nationalisme autoritaire, et ce malgré leur tentative de le marginaliser dans la vie politique. Si les deux États allemands s’organisent différemment l’un de l’autre, leur système politique, leur culture et leurs institutions se construisant autour des philosophies opposées du collectivisme socialiste et de l’individualisme libéral, créant un écart toujours croissant entre les identités de ces deux États, ils ne partagent pas moins l’héritage problématique du passé nazi.

La rupture avec le passé national-socialiste

Après la capitulation de l’Allemagne en mai 1945, les Alliés se lancèrent dans une campagne de dénazification, de démocratisation et de démilitarisation du pays, mettant ainsi fin à douze années de dictature nazie et à six années d’une guerre mondiale sanglante. Les puissances occupantes définirent de manières distinctes leur politique et leurs pratiques de dénazification, offrant une réflexion philosophique diamétralement divergente sur les origines du fascisme allemand. Si les Alliés occidentaux croyaient que le national-socialisme était attribuable à une anomalie ou aux dispositions psychologiques de la conscience individuelle et collective des Allemands, les Soviétiques prétendaient que le fascisme constituait le résultat ultime du développement politico-économique du capitalisme(5). L’Allemagne divisée s’engagea dans un processus de conceptualisation de son identité, durant lequel les deux États se définirent non seulement en rupture avec leur passé commun, mais en opposition l’un avec l’autre.

Par exemple, dans la zone ouest-allemande les citoyens devaient remplir, au regard de la Loi de libération du national-socialisme (Befreiungsgesetz), des questionnaires de dénazification portant sur leurs activités politiques sous le Troisième Reich. Aussi, les tribunaux de dénazification furent accompagnés par des initiatives de rééducation démocratique. Contrairement à la zone ouest-allemande, le processus de dénazification dans la zone soviétique ne fut pas individuel, mais plutôt structurel. En effet, le commandement soviétique se concentra spécifiquement sur le démembrement du complexe militaro-industriel, en Allemagne de l’Est, et sur la suppression de l’influence nationale-socialiste dans la vie publique. Si la dénazification dans la zone soviétique servit seulement à paver la voie au rétablissement d’une dictature masquée derrière un centralisme démocratique, à l’Ouest, la dénazification par les questionnaires fut surchargée par la lourdeur bureaucratique et ouverte à des abus de toutes sortes. Plusieurs nazis échappèrent aux sanctions et de nombreux membres du parti furent réhabilités, après l’amnistie générale de 1951 promulguée par l’Allemagne de l’Ouest et soutenue par les Alliés(6).

Le processus de dénazification, dans les deux Allemagnes, fut accompagné d’accusations mutuelles liées à la continuité de la doctrine nationale-socialiste. De ce fait, en dénotant dans le capitalisme l’origine du fascisme, la République démocratique allemande (RDA) arriva à relever des similitudes entre l’Allemagne de l’Ouest et le Troisième Reich. De son côté, la République fédérale allemande (RFA) prétendait que le totalitarisme constituait un élément fondamental du fascisme et du communisme, et avançait que l’Allemagne de l’Est constituait l’équivalant socialiste du national-socialisme(7). Tant que l’Allemagne serait divisée, les deux États ne pourraient que difficilement arriver à confronter l’héritage gênant du passé nazi. Ils cherchèrent à lui tourner le dos et à construire un futur en marge de son ascendance. En Allemagne de l’Ouest, cette tentative de refoulement fut bientôt confrontée par une jeune génération en quête de réponses.

Dans les années 1960, l’intelligentsia libérale ouest-allemande amorça une critique plus sévère et rigoureuse de la République fédérale moderne, dénonçant l’échec de sa politique de dénazification. Plusieurs événements contribuèrent à exacerber ce mouvement qui se cristallisa avec les manifestations estudiantines de la fin des années 1960 et du début des années 1970. À cette époque, les procès d’Auschwitz, qui levaient le voile sur nombre de criminels de guerre vivant comme des citoyens normaux, choquèrent l’opinion publique. La grande coalition de 1966 installa au pouvoir d’anciennes figures du nazisme, telles que Kurt-Georg Kiesinger en tant que chancelier et Heinrich Lübke comme président. Enfin, la mort de Benno Ohnesorg, un étudiant abattu par un policier lors d’une manifestation, offrit un nouvel élan aux mouvements étudiants de la gauche qui s’organisèrent sous différents groupes, notamment le Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS). La jeunesse intellectuelle ouest-allemande était obsédée par la revisite de l’histoire fasciste dans le contexte de l’identité de l’Allemagne contemporaine. À l’Est, si les premières années post-1968 furent caractérisées par une certaine ouverture culturelle, cette tendance fut rapidement matée après l’expatriation du compositeur et interprète Wolf Biermann. Les mouvements des années 1960, principalement à l’Ouest, démontrèrent que la conception de l’identité allemande demeurait une construction instable et hétérogène(8).

Devant cette instabilité identitaire, la question nationale envahit le discours politique ouest-allemand dans les années 1980, et notamment après l’élection de Helmut Kohl, en 1983. Certains virent, dans les incitations du chancelier conservateur à se tourner vers un futur plus positif pour la fin du vingtième siècle allemand, une réaffirmation des valeurs nationales toujours problématiques. L’enjeu identitaire devint une réelle obsession pour les intellectuels ouest-allemands, une préoccupation qui se cristallisa avec la querelle des historiens de 1986-87 sur la représentation de la nation allemande, puis avec la querelle moins connue des historiennes de 1987-88(9). De nouvelles tendances d’identité nationale apparurent en Allemagne de l’Ouest et de nombreux intellectuels de la gauche libérale adhérèrent à un type de «patriotisme constitutionnel». Ce retour aux traditions plus nationales fut loin d’être confiné à la seule RFA mais était également palpable dans les politiques éducatives de la RDA, qui offrit pour la première fois une place à l’héritage prussien à l’intérieur de l’histoire officielle.

Après l’Ostpolitik, une nouvelle notion de la nation définie selon le concept de classe se propagea, et l’Allemagne de l’Est devint officiellement l’État socialiste des ouvriers et des paysans. Si les deux Allemagnes évoluaient différemment, l’idée d’une identité allemande commune demeurait vivante, du moins dans le cadre des perceptions populaires. Il fallut néanmoins attendre les événements de 1989 pour que la centralité de l’identité allemande, de même que les concepts de peuple (Volk) et de nation, s’affirment avec plus de conviction. Lorsque les foules de Leipzig, Dresden et Berlin scandèrent le slogan «Nous sommes un peuple» (Wir sind das Volk) et que les citoyens élurent un gouvernement conservateur pour les mener vers la réunification, certains craignirent la résurgence des relents familiers d’un nationalisme autoritaire(10). Depuis la réunification, l’Allemagne continue à faire face à la question identitaire dans le contexte plus problématique de la rivalité des cultures politiques et des modèles nationaux qui s’élaborèrent dans les deux États allemands pendant quatre décennies.

La réunification et la polarisation des conceptions identitaires et des cultures nationales

L’unification de la RFA et de la RDA confronta les Allemands à l’oscillation entre deux modèles et mesura les citoyens à la résurgence des mouvements de la droite nationaliste et de la violence raciste. Si les vieilles conceptions racistes de la nation avaient été discréditées, le besoin des Allemands de redéfinir leur identité nationale réapparut avec plus de force. Après 40 ans de séparation, l’établissement d’une culture et d’une identité nationale commune, à partir de la dictature communiste et de la démocratie capitaliste, devint difficile à atteindre. Les différences étaient palpables dans le langage, le système d’éducation, la littérature, les arts et les médias de masse. Le modèle allemand de démocratie fédérale demeura néanmoins celui ayant le plus de succès dans la garantie des droits civils et de la justice sociale. Le lien fragile entre cet engagement constitutionnel et le faible souvenir d’une fraternité d’antan posa de nouveaux problèmes de construction identitaire.

Afin de se redéfinir ensemble, les Allemands devaient s’entendre sur un passé commun, entreprendre une union psychologique. Ils ne pouvaient plus compter sur un passé qui entretenait leur victimisation devant la seule nature diabolique d’un Hitler, et ils durent confronter l’héritage national-socialiste. Cet affrontement du passé nazi devait rendre compte de la complexité de l’image du national-socialisme, de la culpabilité nationale, de la collaboration, de la complicité. Ils devaient aussi prendre en considération l’ampleur de la résistance, des faiblesses de la société, de l’ordre politique et de la force du courage civil. Le pari de la réunification est, à ce jour, loin d’être gagné et la question identitaire demeure au centre des débats sur la construction de la nation. Le discours historien, bien qu’il ne constitue pas la voie unique vers une interprétation du passé et des identités du présent, constitue indubitablement une avenue vers le rapprochement des modèles identitaires rivaux, alors qu’il permet à la population d’engager une discussion collective sur ce que cela signifie d’être Allemand.

Notes

(1) Citation originale de William Faulkner dans Le bruit et la fureur, «The past is never dead, it is not even past», «Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé».
(2) «We should take Pro Cologne Less Seriously», Der Spiegel online international, [en ligne], 2 p. ‹www.spiegel.de/international/germany/0,1518,579661,00.html›. Consulté le 31 septembre 2008.
(3) VERSIEUX, Nathalie, «Mobilisation contre le racisme, Cologne veut rester la ville la plus tolérante d’Allemagne», Le Devoir, samedi 20 septembre 2008, p. C 2.
(4) CARTER, Erica, «Culture, history and national identity in the two Germanies, 1945-1999», dans Twentieth-Century Germany, Politics, Culture and Society, 1918-1990, sous la direction de Mary Fulbrook, (1997), 2001, p. 247.
(5) Ibid., p. 257.
(6) FULBROOK, Mary, «Ossis and Wessis: the Creation of the two German Societies, 1945-1990», dans Twentieth-Century Germany, Politics, Culture and Society, sous la dirrection de Mary Fulbrook, (1997), 2001, p. 245.
(7) NIVEN, Bill, Facing the Nazi Past, United Germany and the Legacy of the Third Reich, London et New York, Routledge, 2002, p. 2. Voir aussi, HERFT, Jeffrey, Divided Memory, The Nazi Past in the two Germany, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1997.
(8) CARTER, Erica, loc. cit., p. 268.
(9) La littérature à ce sujet est particulièrement dense. Voir notamment Forever in the Shadow of Hitler? Original Documents of the Historikerstreit, the Controversy concerning the Singularity of the Holocaust, New Jersey, Humanities Press, 1993; Ian Kershaw, « Normality and Genocide: the problem of historization», dans Ian Kershaw, The Nazi Dictatorship: Problems and Perspectives of interpretation, 4th edition, 1999, p. 218-236; Gordon A. Craig, «The War of the German Historians», The New York Review of Books, vol. 33, no. 21-22, 1987, p. 1-11. Sur la querelle des historiennes: GROSSMANN, Atina «Feminist Debates about Women and National Socialism», Gender and History, vol. 3, no. 3, 1991, p. 350-358.
(10) FULBROOK, Mary, German National Identity after the Holocaust, Cambridge, Polity Press, 1999, p. 21.

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