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La prochaine lutte pour le Moyen-Orient?

Publié le 1 août, 2008 | Pas de commentaires
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Les récents événements opposant l’Iran aux États-Unis sont-ils en train de mener à un dénouement résultant en la guerre? L’administration Bush semble avoir pris un virage depuis un an qui laisserait présager un horizon conflictuel entre les forces militaires iraniennes et ses ennemis (Israël et les États-Unis). Les tensions de plus en plus exacerbées au Liban et en Irak semblent démontrer que l’Iran ne fera pas marche arrière dans son intention d’étendre son influence sur le Moyen-Orient et que les États-Unis ne sont toujours pas disposés à donner une place à Téhéran dans les affaires de la région. Un conflit semble donc inévitable.

 the board
Steve McFarland, the board, 2008
Certains droits réservés.

Ce texte, premier d’une série de trois, vise à démontrer comment l’Iran est parvenue à devenir la principale force d’attraction du Moyen-Orient depuis 2003. Pour comprendre comment cela s’est fait en l’instant d’une demie décennie, il faudra étudier comment l’Iran, pourtant chiite, s’est fait l’artisan d’un panislamisme modéré (et non pas un farouche révolutionnaire d’Ali comme c’était le cas sous la gouverne de Khomeiny). Autrement dit, la prise en charge d’une idéologie foncièrement antioccidentale devient, dans la logique iranienne, une source d’unité opposant les peuples du Moyen-Orient aux États-Unis et à Israël. Cependant, pour que la rue arabe soit favorable aux discours de Mahmoud Ahmadinejad (Président iranien), encore faut-il que celui-ci soit en mesure de prouver concrètement qu’il mine les puissances américaines et israéliennes. C’est exactement ce qu’il fait et cela représente le deuxième thème de ce texte. En isolant le Hamas, suite à sa victoire électorale légitime de 2006, la communauté internationale aura jeté ce mouvement dans les bras de l’Iran, devenu seul pourvoyeur de fonds pour la Bande de Gaza, ce qui plaît doublement à la rue moyen-orientale et fait craindre le pire à l’occupant israélien.

La menace grandissante de l’Iran

Le 31 mai dernier, Shaul Mofaz, ministre des transports du gouvernement d’Ehud Olmert, a déclaré en entrevue avec le journal Yediot Aharonot qu’Israël était de plus en plus résolu à l’idée du recours à la force contre l’Iran en ce qui a trait à son programme nucléaire « suspect ». Si l’Iran poursuit son programme nucléaire militaire, nous allons l’attaquer. Les sanctions sont inefficaces. Il n’y aura donc aucune autre alternative pour faire cesser son programme nucléaire. »1 Une telle rhétorique, venant d’un responsable israélien, témoigne des craintes croissantes du pouvoir israélien face à la montée en flèche de la puissance iranienne depuis 2003. Car depuis cette année-là, l’Iran est parvenue à s’immiscer de façon quotidienne dans les affaires irakiennes, à étendre ses tentacules jusqu’à la côte méditerranéenne grâce à la démonstration de force du Hezbollah depuis sa guerre contre Israël en juillet 2006 et à vassaliser la résistance palestinienne en devenant le principal soutien logistique et financier du Hamas depuis que ce mouvement a remporté les élections de 2006.

Selon Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne, un conflit direct opposant Israël et l’Iran est de plus en plus prévisible d’ici les élections américaines de novembre 2008. « Une série de facteurs tels les prix élevés de pétrole (qui donne de nouvelles opportunités pour l’Iran), la possible défaite de l’Occident et des ses alliés régionaux à Gaza et au Liban et l’échec du Conseil de Sécurité quant à persuader l’Iran de cesser ses activités nucléaires augmentent les risques d’une guerre régionale ».2 Devant la montée persistante des rivalités entre l’Iran, ses points d’appui et les États-Unis et leurs alliés, l’ancien diplomate allemand réalise que la dernière série d’événements, remontant à l’invasion américaine de l’Irak de 2003, n’a fait qu’aggraver les choses. Et en défiant ouvertement l’hégémonie prétendue d’Israël sur la technologie nucléaire au Moyen-Orient, l’Iran serait devenue trop dangereuse pour être tolérée. « Le programme nucléaire iranien est un facteur décisif parce qu’il menace tout l’équilibre stratégique de la région ».3

Depuis 2003, un nouvel ordre géopolitique se dessine au Moyen-Orient, et l’Iran en est le principal bénéficiaire. Bénéficiaire parce que Téhéran profite de l’affaiblissement des régimes anti-Iran (la chute de Saddam Hussein en Irak a très certainement permis à l’Iran d’étendre ses tentacules dans les affaires ayant cours à Bagdad) et parce que l’influence américaine au Moyen-Orient se trouve de plus en plus en perte de vitesse. En conséquence, Téhéran peut se concentrer librement sur son programme nucléaire (malgré les pressions occidentales pour que cesse immédiatement tout enrichissement d’uranium autochtone), car la puissance américaine doit s’affairer à d’autres fronts bien tenus par les pro-Iran (Liban et Irak) alors qu’Israël doit continuer à s’attarder aux forces du Hamas à Gaza (au mieux, celles-ci menacent le sud du Negev de façon très relative avec le lancement de roquettes Qassam).

L’émergence de l’influence iranienne dans le monde arabe

La conséquence des événements ayant eu cours depuis 2003 témoigne de l’extension de l’influence iranienne sur toutes les affaires du Moyen-Orient même si la région regorge d’adversaires au pouvoir de Téhéran. Cependant, deux fronts du grand conflit moyen-oriental exposent le dessein qu’a fait le gouvernement iranien depuis que ses vassaux sont rentrés à Bagdad : la lutte anti-impérialiste face aux intérêts occidentaux dans la région et la lutte antisioniste opposant certains acteurs arabes et l’Iran à Israël. La marque de commerce du président iranien Mahmoud Ahmadinejad étant de cracher son fiel sur la puissance américaine et Israël, il devient naturel que l’influence de ce personnage sur la rue arabe s’étende. Car, en voyant les opportunités apparaître sans cesse pour l’influence iranienne, Téhéran les saisit et les utilise à son compte. Ainsi, en « libérant » l’Irak, les troupes américaines ont remis le pouvoir aux clans chiites réputés proches des ayatollahs. En isolant le Hamas de la communauté internationale, Israël aura poussé l’Iran à s’ingérer dans les affaires palestiniennes et à vassaliser la résistance des Arabes de Gaza en devenant le seul pourvoyeur de fonds de l’administration du Premier ministre Haniyeh (pourtant fondamentaliste sunnite). Ainsi, l’Iran ne fait que profiter des erreurs stratégiques des États-Unis et d’Israël et assure toujours plus sa sécurité en créant de nouveaux fronts sur lesquelles doivent s’affairer ses adversaires.4

Jason Burk, journaliste pour The Observer, décrit la situation actuelle de l’Iran comme étant celle d’une puissance tirant avantage des faiblesses des autres États de la région. « Ce que Téhéran soutient est exactement ce que les dirigeants sunnites ne peuvent dire par peur d’enrager leurs soutiens occidentaux. Et si ces régimes peuvent acheter du temps pour calmer la rue en lui offrant des programmes sociaux ou allègements de toutes sortes, la grogne se fait toujours sentir, et c’est exactement ce que le Hezbollah et d’autres mouvements alignés sur Téhéran ont compris. »5 Ses propos sont également appuyés par Vali R. Nasr du Council on Foreign Relations, qui lui-même soutient que l’Iran a tout simplement décidé de remplir un vide laissé par les puissances sunnites de la région.6 C’est donc en se nourrissant de la contestation grandissante de la rue arabe envers les divers dirigeants de la région, l’hégémonie américaine et l’adversaire israélien que l’Iran récupère son capital d’influence politique. Autrement dit, Téhéran s’approprie ce que les autres rejettent. Cela a pour effet de nourrir la puissance iranienne en appuis populaires venant non seulement des chiites marginalisés, mais également de plusieurs arabes sunnites désireux d’en finir avec l’humiliation quotidienne de la rhétorique américaine, la persistante agression israélienne sur les « frères palestiniens » et la dictature politique des régimes alliés à Washington.7

Les dirigeants iraniens profitent de cette situation pour ignorer les menaces occidentales en ce qui a trait à son programme nucléaire. Pis encore, cela leur permet de démontrer à nouveau qu’ils sont les seuls à défier l’agenda occidental au Moyen-Orient et c’est exactement ce qui plaît à la rue arabe. Étant conscient que l’expansion de la révolution iranienne fut un échec à la suite de la guerre Iran-Irak de 1980-88 et que la rue arabe, en grande majorité sunnite, ne suivrait toujours pas la ligne directrice de la doctrine chiite iranienne, Téhéran s’en tient donc à interpréter ses actions dans un cadre panislamique prêchant l’unité de la résistance antioccidentale. De plus, en soutenant le Hamas, seule véritable force de résistance à l’occupation israélienne depuis que le Fatah ait abandonné la lutte armée, l’Iran ne fait que gagner des points auprès de larges couches des diverses sociétés moyen-orientales désireuses d’en finir avec les décisions imposées de Washington et la « politique du deux poids deux mesures » en ce qui a trait au conflit israélo-palestinien8.

Conclusion

Il est de plus en plus évident que l’Iran occupe l’avant-scène des affaires diplomatiques du Moyen-Orient depuis 2003. Pourtant, cet État était retourné dans un calme relatif suite à son éprouvante guerre contre l’Irak dans les années 1980. Ce qui aura permis à l’Iran de reprendre l’initiative dans les multiples enjeux au Moyen-Orient est bien entendu les erreurs stratégiques des États-Unis (avec leur projet d’un « Nouveau Moyen-Orient ») et d’Israël. Et ces erreurs permettent aux dirigeants iraniens de poursuivre leurs objectifs nucléaires dont les conséquences éventuelles pourraient être d’une ampleur jamais vue au Moyen-Orient depuis l’expansion de l’Islam, car, pour la première fois depuis que l’unité musulmane a été brisée (autour de 900 de notre ère), une puissance non-arabe est en train de faire vibrer la ferveur nationaliste de la rue arabe au Moyen-Orient.

En ayant démontré l’expansion de l’influence iranienne au Moyen-Orient depuis 2003, ce texte proposait donc de démontrer que l’Iran est devenue la puissance poursuivant ses objectifs et non un simple État en quête de sécurité. Ses objectifs, simples, consistent à étendre l’influence de l’Iran au Moyen-Orient en défendant, protégeant ou encourageant les forces qui résistent à la botte américaine ou à l’occupation israélienne. Le deuxième texte aura pour objectif de démontrer comment le régime de Mahmoud Ahmadinejad a commencé à imposer son agenda au Moyen-Orient en saisissant l’opportunité de répliquer à la plus grande erreur stratégique de l’histoire d’Israël, car s’il est vrai que le régime iranien a commencé à réapparaître dans les radars occidentaux à partir de 2003 surtout, c’est bel et bien avec la guerre du Liban de 2006 que l’Iran est parvenu à devenir le principal acteur dans le grand jeu géopolitique du Moyen-Orient. Alors que le Hezbollah s’attaquait aux troupes frontalières d’Israël en juillet 2006, le monde se retournait vers le Liban, victime d’une nouvelle agression israélienne, et l’Iran pouvait ainsi faire suspendre la menace de sanctions que son programme nucléaire « suspect ». Ce sera d’ailleurs l’occasion de démontrer comment la guerre du Liban fut préparée depuis un certain temps déjà et que l’Iran fut en mesure de renverser la tendance pour faire de ce conflit une occasion stratégique pour ses ambitions régionales.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-3552987,00.html. « If Iran continues its nuclear weapons program, we will attack it. » « Other options are disappearing. The sanctions are not effective. There will be no alternative but to attack Iran in order to stop the Iranian nuclear program.”
2. http://www.dailystar.com.lb/article.asp?edition_id=10&categ_id=5&article_id=92572. “The danger of a major confrontation has been heightened by a series of factors: persistently high oil prices, which have created new financial and political opportunities for Iran; the possible defeat of the West and its regional allies in proxy wars in Gaza and Lebanon; and the United Nations Security Council’s failure to induce Iran to accept even a temporary freeze of its nuclear program”.
3. Idem. “Iran’ nuclear program is the decisive factor in this equation, for it threatens irreversibly the region’s strategic balance”.
4. Olivier Roy, The Politics of Chaos in the Middle East, Columbia University Press, p.72.
5. The Observer, Are the Shias on the brink of taking over the Middle East?, article du 23 juillet 2006. What Tehran says is also exactly what rulers like King Abdullah, Mubarak or the House of al-Saud cannot say for fear of angering Western allies. And though such regimes can buy off local discontent for a period with increased expenditure on social services and finely calibrated political concessions, the anger in the bazaars and the mosques cannot be contained for ever. It needs an outlet. Tehran, Hizbullah and others have understood this. In the great game of Middle Eastern politics, Western analysts are not the only ones joining the dots”.
6. Council on Foreign Relations, New York, June 5 2006. M. Nasr indique lors d’un entretien avec Richard Haas que la présidence iranienne ne fait que remplir un vide laissé par la mauvaise gouvernance des « Palais sunnites du Moyen-Orient ». “But you know, the Sunni rulers are in the palaces in the region. The United Stateshas good relations with these leaders, but they don’t own the street. And in fact, it’s better for Iran to sort of champion, if you would, the secular Muslim cause of the cartoons against the prophet, the Israel issue, the Holocaust issue, because this creates a kind of Islamic unity that rises above the Shia-Sunni issue. And I think for now the Iranians have decided that that’s the way to go”. Transcription de la discussion disponible sur : http://www.cfr.org/publication/10866/emerging_shia_crescent_symposium.html
7. David Menashri, Post-Revolutionary Politics in Iran, Rienner, 2001, p. 28.
8. rferl.org, Middle East: Analyst Discusses Relations Between Iran And Hamas. Discussion de plusieurs experts sur les relations entre le Hamas et l’Iran. Source disponible sur le site internet de Radio Free Europe http://www.rferl.org/featuresarticle/2006/01/175FA8CE-21E8-4A2F-A586-133BC1FC90D2.html

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