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La propagande dans l’Histoire du monde: chronique d’une influence totale (partie 1)

Publié le 1 janvier, 2009 | Pas de commentaires
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Le 3 novembre dernier, un Yéménite de 39 ans, Ali Hamza Ahmad al-Bahlul, a été condamné à la prison à perpétuité par un tribunal militaire américain en tant que propagandiste en chef du réseau Al-Qaïda. Il est le premier prisonnier de Guantanamo à connaître une sentence aussi lourde. Ainsi, on condamne celui qui relayait le message de haine de Ben Laden, mais ce faisant, on désavoue aussi la manière dont ce message est délivré, qualifiée de propagande. Terme vil s’il en est un, la propagande a mauvaise presse depuis presque un siècle. Or, la propagande, phénomène universel dont on relève la présence dans toutes les sociétés, et ce, de l’Antiquité à la période contemporaine, mérite de retrouver ses lettres de noblesse.

Österreichischer  Propaganda Dienst

Thomas Lieser, Österreichischer Propaganda Dienst, 2008
Certains droits réservés.

Ce court article vise à retracer, en un bref survol historique, la place importante que la propagande, l’information et la guerre psychologique ont occupé dans l’avènement et la chute de nombreux empires et civilisations. Un des premiers auteurs à parler de guerre psychologique et de propagande en temps de guerre est Sun Tzu avec son célèbre L’art de la guerre(2). Écrit vraisemblablement au sixième siècle avant J.C., le philosophe chinois évoque déjà le besoin d’utiliser la musique et les drapeaux afin de terroriser l’adversaire avant même de débuter le combat. Quelques siècles plus tard, cette fois dans la Grèce antique, l’utilisation du discours public et l’influence de l’art oratoire permettaient aux citoyens d’accéder à des fonctions gouvernementales(3). De plus, les Grecs développent des techniques qui préfigurent la propagande moderne. Par exemple, les tyrans qui prennent le pouvoir dans les cités utilisent l’architecture afin de démontrer la puissance de leur régime. Toutefois, l’utilisation de la propagande reste peu développée, répond surtout à des besoins spécifiques et ne constitue pas des campagnes organisées. La vision religieuse des Grecs a aussi servi de vecteur de diffusion de culture, notamment par l’adoption unanime du panthéon divin grec par les Romains, leur puissant voisin.

Rome peut certainement être créditée d’avoir mis en place la première propagande d’État(4). L’Empire romain développe une propagande extérieure visant à prouver aux peuples non conquis la force de Rome, mais aussi sa supériorité en terme de civilisation(5). Ainsi, Rome devient soit un idéal à atteindre, soit un ennemi à abattre. En Europe et en Méditerranée, être ou ne pas être romain, voilà la véritable question. De plus, la propagande romaine utilise abondamment les lois et l’assimilation comme procédés d’influence sur les autres cultures. Le culte de l’empereur inspirera aussi fortement les régimes autoritaires du 20e siècle dans leur approche de la propagande(6). Les empereurs romains avaient déjà compris l’importance de leur ascendance sur l’opinion publique, voire même sur l’histoire. Ils ont tenté de laisser une empreinte de leur passage, par exemple en écrivant leurs Mémoires, en construisant des monuments à leur gloire ou encore par le biais de la frappe de monnaies à leur effigie(7).

La Bible et le Moyen-Âge : une propagande par la foi

Suite à la chute de l’Empire romain, la propagande par l’État, sans totalement disparaître, cède sa place à l’influence grandissante de l’Église catholique. La propagande chrétienne est fortement basée sur les vestiges de l’ancien empire romain, en utilisant notamment son formidable réseau de communication et son système légal(8). À la base de cette puissante œuvre de propagande, il y a un livre, le plus grand best-seller de tous les temps, la Bible. L’historien Maurice Mégret écrit même que: «Les grands livres de la guerre psychologique sont, […], la Bible et Homère(9)». D’ailleurs, il faut reconnaître la force de la propagande des papes en Europe, qui se fait sans armée, mais qui réussit tout de même à relativement imposer son pouvoir face aux différents souverains. L’Église développera fortement la propagande idéologique, notamment par son processus de conversion en Europe et au-delà, mais aussi par des moyens plus agressifs, passant de l’usage du faux aux Croisades, jusqu’à l’effroyable Inquisition. À cet effet, l’Église, à travers le moine dominicain Humbert de Romans, développe un Manuel de propagande des croisades(10), ce qui fera dire aux historiens Garth S. Jowett et Victoria O’Donnell que «The success of Christianity is a testament to the creative use of propaganda techniques(11)». La chrétienté, mais aussi les autres grandes religions monothéistes, par la diffusion de leurs écrits, demeurent parmi les plus puissantes campagnes de propagande orchestrées par l’homme. Dieu est un argument très convainquant pour diffuser une vision du monde.

Toutefois, pendant le Moyen Âge, les rois d’Europe vont également utiliser la propagande pour obtenir plus de pouvoir, notamment grâce aux légistes, véritables propagandistes au service des rois(12). Le plus célèbre de ces propagandistes-légistes sera Machiavel, qui définira même une théorie de la propagande. Basée sur les techniques et les traditions romaines, la propagande médiévale fera notamment usage des débats publics et de l’écriture de lourds documents, s’apparentant aux livres blancs produits par les États de nos jours, pour justifier sa politique. Toutefois, la principale contribution des légistes sera de développer la technique du slogan, de la formule choc. Machiavel dira même: «gouverner, c’est faire croire.(13)» La propagande compte désormais ses premiers «fonctionnaires», diffusant le message de l’État par des moyens légaux qui restent axés sur la nécessité de convaincre alliés et ennemis de la force de ses propres convictions.

L’imprimerie au service de la propagande

L’invention de l’imprimerie vers 1450 par Gutenberg constitue une étape très importante dans le développement de la propagande moderne. En terme de propagande, l’impression permet de rejoindre plus de gens plus rapidement en réduisant le coût et surtout le temps pour produire des documents. Par contre, le taux d’alphabétisation reste extrêmement faible et toute action de propagande par ce moyen ne peut atteindre qu’une infime portion de la population. À cet effet, la guerre de Trente Ans (1618-1648), gigantesque bataille religieuse qui se déroule sur les territoires allemands, est considérée comme n’ayant laissé personne à l’abri des différentes propagandes, malgré le taux peu élevé d’alphabétisation. Dans le but de contourner le problème dû au faible nombre de lettrés, on a recours à la caricature et au dessin. L’exemple le plus intéressant concernant l’arrivée de l’imprimerie dans l’histoire de la propagande reste la Réforme, sous Martin Luther(14). Il utilise les pamphlets et les feuillets pour diffuser ses idées, en s’exprimant dans la langue du pays au lieu d’utiliser le latin, le but étant de faire pénétrer ses idées plus facilement dans la population. Luther veut ramener un peu la propagande au niveau de la masse, comme le faisaient les premiers chrétiens ou encore les Grecs, en s’adressant directement aux citoyens. L’avènement de l’imprimerie amène le pouvoir royal à exercer un contrôle de plus en plus important sur les écrits. La censure devient alors le moyen le plus sûr d’éviter toute résistance interne au régime. Toutefois, il s’agit plutôt d’empêcher la propagande de s’exercer contre l’État, plutôt que de développer une réponse adéquate à la contestation. L’imprimerie a aussi permis le développement de véritables entreprises de propagande culturelle, notamment l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert(15).

Ces quelques premiers exemples, triés sur le volet, de l’utilisation de la propagande à travers les âges nous permettent de constater à quel point elle est omniprésente dans toutes les entreprises humaines d’envergure. Que ce soit pour aider les militaires sur le champ de bataille, comme Sun Tzu le faisait en Chine, ou encore pour diffuser la «Parole de Dieu», comme ce sera le cas pour les Chrétiens d’Occident pendant plus de 2000 ans, faire de la propagande est un métier à part entière qui ne doit pas être pris à la légère. C’est exactement ce que les Américains ont voulu faire comprendre à Ali Hamza Ahmad al-Bahlul, le 3 novembre dernier.

Notes

(1) DRIENCOURT, Jacques, La propagande : nouvelle force politique, Paris, Armand Colin, 1950, p. 105.
(2) Sun Tzu, L’art de la guerre, Paris, Économica, 1999, 178 p. De nombreux auteurs citent d’ailleurs cet ouvrage classique du philosophe chinois sur les conditions de victoire en terme de propagande et de moral des troupes. Voir particulièrement le spécialiste de la propagande LASSWELL, Harold D., «Political and Psychological Warfare», dans l’ouvrage de LERNER, Daniel, Propaganda in War and Crisis, New York, Arno Press, 1972, p. 261. De plus, L’art de la guerre reste encore de nos jours un ouvrage fortement utilisé par les militaires et les milieux d’affaires pour étudier la stratégie des conflits.
(3) Sur la propagande de la Grèce antique, consulter ELLUL, Jacques, Histoire de la propagande, Paris, Presses Universitaires de France, 1967, p. 7-17.
(4) DRIENCOURT, Jacques, op. cit., p. 32-33.
(5) ELLUL, Jacques, op. cit., p. 21.
(6) Ibid., p. 27-30.
(7) Le plus célèbre d’entre eux étant Julius César. D’ailleurs, l’étude de JOWETT, Garth S. et O’DONNELL, Victoria, Propaganda and Persuasion, Newbury Park, SAGE Publications, 1986, p. 41, accorde à César une valeur de propagandiste égale à Napoléon et Hitler. Sur les écrits de César et leur manipulation, voir ELLUL, Jacques, op. cit., p. 21.
(8) JOWETT, Garth S. et O’DONNELL, Victoria, op. cit., p. 44.
(9) MÉGRET, Maurice, La guerre psychologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1963, p. 9.
(10) Sur l’usage du faux, les Croisades et l’Inquisition, voir ELLUL, Jacques, op. cit., p. 37-41.
(11) JOWETT, Garth S. et O’DONNELL, Victoria, op. cit., p. 44.
(12) ELLUL, Jacques, op. cit., p. 42-48.
(13) Ibid., p. 48.
(14) La plupart des auteurs citent Luther lorsqu’ils traitent de l’importance de l’imprimerie. Ibid., p. 51-55.
(15) Ibid., p. 68.

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