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Les origines socialistes du NPD

Publié le 1 décembre, 2006 | Pas de commentaires
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Depuis l’arrivée des Conservateurs au pouvoir, les désaccords entre le Nouveau Parti Démocratique (NPD) et le gouvernement minoritaire conservateur de Stephen Harper se multiplient. En effet, leurs différends idéologiques sont bien nets : environnement, contrôle des armes à feu, questions autochtones, réforme électorale, assurance-emploi, droits des travailleurs et filet de sécurité sont autant d’exemples des profondes divergences d’opinion qui séparent les deux partis. Or, la source de ces tensions puise à une époque où le NPD se prénommait Cooperative Commonwealth Federation (CCF), un parti d’obédience socialiste.

 Société polarisée V2
Leopoldo, Société polarisée V2, 2006
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C’est sur la toile sombre de la crise économique de 1929 que se dessine, encore aujourd’hui, l’originalité idéelle du NPD. En effet, c’est à cette époque que le CCF, un parti socialiste, prit place sur la scène politique canadienne. En 1961, le NPD reprendra le flambeau du défunt parti socialiste(1). Encore aujourd’hui, l’héritage idéologique du CCF est palpable dans la ligne programmatique du NPD, quoiqu’il apparaisse évident que le repositionnement électoraliste du NPD a édulcoré le socialisme réformiste d’antan. Retour sur l’histoire des origines socialistes du NPD.

Sans entrer dans une description exhaustive du CCF, il s’agit, ici, d’en tracer un portrait général. Dans un premier temps, j’exposerai brièvement le contexte d’émergence du CCF. Dans un deuxième temps, je discuterai de la création et de la composition du CCF. Enfin, j’exposerai dans quelle mesure la politique canadienne a intégré les idées du CCF.

Les racines socio-économiques du CCF

La pensée économique (le néo-classicisme) qui précède la crise économique de 1929 ne remettait pas en cause l’idée fondamentale d’un marché autorégulé. Conséquemment, on croyait dans la capacité du marché à trouver un parfait équilibre entre l’offre et la demande. Ainsi ne fallait-il pas interférer dans ce processus d’autorégulation d’aucune manière, ce que l’on nomme communément le laissez-faire. Or, la crise économique de 1929 allait changer dramatiquement la situation. À l’égalité juridique formelle du libéralisme allait se substituer la cruelle évidence des inégalités économiques d’un système capitaliste fondé sur l’exploitation. Et, en ces temps difficiles, l’égalité juridique était une bien mince consolation pour les bouches affamées.

Le libéralisme qui, déjà à cette époque, trouvait dans le fascisme italien et le stalinisme une opposition farouche, voyait sa légitimé s’envoler aussi rapidement que les emplois. C’est dans ce contexte de perte de légitimité que la bourgeoisie capitaliste prêta une oreille attentive à l’interventionnisme étatique. En effet, la crise économique révéla les lacunes du laissez-faire en plus d’être un terreau fertile à l’émergence de nouvelles conceptions de l’organisation du pouvoir social.

En 1929, un ouvrier travaillant dans une manufacture gagnait en moyenne 1042$ par année; en 1933, 777$. Le PIB national, qui se chiffrait à 6,85 milliards de dollars en 1929 était tombé à 3,33 milliards de dollars en 1933 (2). Ce sont toutefois les agriculteurs qui l’ont payé le plus cher : « [L]e revenu net des fermes tomba de 820 à 145 millions entre 1928 et 1932 (3). » Andrée Lévesque rappelle que, seulement au Québec, pas moins de 32 000 fermes étaient en situation de faillite en 1932, renvoyant quelques 180 000 personnes dans la misère la plus cruelle (4).

Dans une société où plus de 99% de la population subissait durement la crise économique, la colère grandissait contre une minorité de fortunés maintenant un niveau de vie indécent dans un contexte de pauvreté et de précarité sociale(5). Humiliés et déshonorés, ouvriers, agriculteurs et intellectuels allaient bientôt canaliser leurs frustrations dans une réunion historique d’où naquît le CCF. Or, plus d’une année auparavant avait été mis sur pied la League for Social Reconstruction (LSR), un organe réflexif qui contribua largement, en 1933, à la création du CCF.

La LSR et sa critique du capitalisme

Créée à l’hiver 1931-1932, la LSR fut le premier regroupement d’intellectuels dans l’histoire du Canada à se réunir sous la bannière du socialisme. La Ligue se voulait un lieu de réflexion, à la suite de la crise économique, sur les apories du capitalisme et, surtout, sur les moyens à mettre en œuvre afin d’éviter que ne se reproduise une telle crise. À la manière de la Société Fabienne en Angleterre, la LSR se voulait un organe de réflexion et de recherche visant à élaborer des analyses sur les divers problèmes du moment et, par le fait même, à fournir des pistes de solution devant servir à la conduite d’une action politique.

L’influence du groupe sur la société canadienne est principalement attribuable à ses analyses publiées dans The Canadian Forum ainsi qu’à deux publications majeures : Social Planning for Canada (1935) et Democracy Needs Socialism (1938). Dès ses débuts, la LSR s’est impliquée dans la mise sur pied du CCF. La LSR s’est dissoute en 1942, la plupart de ses membres ayant complètement intégré le CCF.

En janvier 1932, le groupe produisit un manifeste débutant par une vilipende contre le capitalisme, jugé contraire à une société démocratique.

La Ligue pour la Reconstruction Sociale est une association d’hommes et de femmes qui travaillent à l’établissement, au Canada, d’un ordre social dans lequel le principe premier régulant la production, la distribution et les services sera le bien commun plutôt que le profit privé. Le système capitaliste est injuste et inhumain, économiquement porté au gaspillage et une menace directe à la paix et au gouvernement démocratique. […] Par conséquent, nous travaillons à l’établissement d’un nouvel ordre social qui substituera une économie planifiée et socialisée à l’économie chaotique et individualiste actuelle et qui, en mettant en place une égalité économique entre chaque personne en lieu et place des inégalités criantes actuelles, éliminera la domination d’une classe par une autre(6).

Or, les membres de la LSR, pourtant les plus radicaux du CCF lorsque ce dernier sera créé en 1933, n’envisagèrent jamais la révolution socialiste pour arriver à leurs fins. Dans son manifeste, la LSR déclare sa volonté de mettre en application une économie planifiée, la nationalisation des entreprises d’utilité publique (transport, communication, énergie, etc.) et des banques, le développement de l’agriculture coopérative, législation sociale, etc. Malgré une idéologie résolument socialiste, celle-ci ne fut jamais révolutionnaire.

La naissance du CCF

L’idée de créer le CCF avait fleuri en août 1932, à Calgary, lors d’une réunion entre des députés de la législature provinciale ontarienne (le « Ginger Group »), délégués des Fermiers Unis (United Farmers) des trois provinces des Prairies ainsi que des membres des partis ouvrier et socialiste des provinces de l’ouest(7). Ils convinrent alors de former un nouveau parti politique national et ont adopté un programme politique temporaire. La composition du parti était déjà fortement disparate et, conséquemment, les compromis devenaient inévitables.

Le CCF fut officiellement fondé à Régina en juillet 1933, alors que se tenait la première convention nationale du parti. Le CCF fut ainsi fondé sur la réunion d’ouvriers, d’agriculteurs et d’intellectuels qui, avant cette date, avaient systématiquement évité tout projet commun. «Le premier congrès national, tenu à Régina en juillet 1933, élabora un programme complet qui était un compromis entre les marxistes-socialistes et les représentants fermiers beaucoup plus conservateurs de l’est du Canada(8).» Le choix de donner au parti une structure fédérative n’était pas innocent. En effet, il traduisait une certaine méfiance entre les factions, mais, davantage, les divergences idéologiques fondamentales.

Le programme politique proposé et adopté lors de cette conférence est connu sous le vocable de Manifeste de Régina (Regina Manifesto). Ce dernier était dans les faits l’œuvre de la LSR, le CCF devenant la continuité politique des volontés programmatiques de la LSR. Cependant, et même si le Manifeste de Régina se terminait en stipulant qu’aucun gouvernement mené par le CCF ne serait satisfait avant d’avoir substitué l’économie planifiée au capitalisme(9), derrière ces mots demeurait l’étouffante réalité de la multiplicité des groupes composant le CCF. Comme le souligne Young, les échecs du CCF « étaient les échecs des solutions basées sur le compromis : bien que le programme contenait de quoi plaire à tous, il ne satisfaisait entièrement personne». Cette notion de compromis minait d’emblée toute action politique concertée, démontrant, par le fait même, une faiblesse intrinsèque au parti. Et ce fut cette multiplicité d’intérêts qui mina graduellement la base partisane du parti.

Le repositionnement électoral du Parti Libéral du Canada et sa récupération des idées du CCF

La CCF avait avancé des idées telles l’assurance sociale, les pensions de vieillesse, l’assurance-emploi ainsi qu’un système de santé universel(11). Si les années 1930 furent le lieu d’une consolidation lente, mais progressive, de la base électorale du CCF, cette situation allait bientôt changer.

La crise avait un pour conséquence de créer un terreau fertile à des réformes économiques. John M. Keynes fit paraître, en 1936, The General Theory of Employment, Interest and Money. Si les idées du CCF n’avaient eu que peu d’écho chez la classe dominante, celles de Keynes trouvèrent davantage d’adeptes. D’ailleurs, seules les idées keynésiennes ne remettaient pas en cause l’idée même du capitalisme. Pour une classe dominante en mal d’options pour atténuer les effets de la crise, l’abandon d’un marché autorégulé au profit d’un interventionnisme étatique n’était que peu de chose si cela pouvait sauver leurs intérêts. Et cette ouverture idéologique est fort bien traduite par le repositionnement électoral du PLC.

Le PLC prit le pouvoir en 1935. Dès 1939, il réalignait son programme sur celui du CCF afin de contrer la montée de la popularité de ce dernier et récupérer, à son tour, un pan considérable de l’électorat pour qui des changements socio-économiques s’imposaient. De plus, le PLC bénéficiait, à la fin des années 1930, d’un contexte de plus en plus hostile aux idées communistes. Le PLC incarnait donc le compromis électoral par excellence pour une large partie de la population : tout comme le CCF, il proposait des réformes socio-économiques à une société déchirée, mais sans faire planer l’insécurité d’un changement brusque vers une société communiste.

C’est ainsi que le PLC devint le grand artisan de l’État-providence. Les électeurs les plus modérés du CCF devaient, à terme, délaisser le parti. Les plus radicaux recentrèrent leur position, tempérant le programme original afin d’élargir leur base électorale. Il en fut de même pour les couches sociales les plus démunies qui avaient, un temps, formé un important bastion d’électeurs du CCF. À ceux qui connaissaient maintenant la prospérité économique, l’idée du socialisme devenait de moins en moins séduisante. L’après-guerre est l’histoire d’un déclin électoral permanent du CCF, ce qui mènera, ultimement, à la création du NPD en 1961. La disparité idéologique des membres formant la base du parti provenait de leurs disparités socio-économiques : loin d’être révolutionnaire, le CCF fut, de tout temps, un parti réformiste, voire social-démocrate, fondamentalement limité par les éléments les plus modérés de ses membres.

Conclusion

L’histoire du CCF est importante et mérite notre attention en ce quelle nous rappelle que c’est un parti socialiste qui est à l’origine des grandes réformes sociales ayant mené à l’État-providence. Elle nous rappelle également que les gains sociaux ne sont souvent redevables qu’à des conjonctures historiques spécifiques. D’ailleurs, la formation du CCF ne fut jamais que conjoncturelle. La reprise économique révèlera les limites intrinsèques du réformisme, c’est-à-dire l’idée qu’il est possible, à travers des réformes des institutions en place, de mettre en place un capitalisme « humain ». Il y a pourtant contradiction dans les termes.

La crise économique des années 1970 fut l’occasion rêvée de remettre en question les avantages sociaux acquis quelques décennies auparavant. Au nom de la profitabilité, l’offensive néolibérale qui débuta dans ce nouveau contexte de crise démontre éloquemment la fragilité des gains sociaux sous le capitalisme. Nous subissons, encore aujourd’hui, cette cure d’ « amaigrissement ». Et c’est toujours au nom de cette profitabilité, alors que le coût de la vie ne cesse d’augmenter, que l’on assiste à l’accroissement de la précarisation du travail et à l’amincissement des avantages sociaux. Le capitalisme est fondé sur l’exploitation du travail et sur la poursuite sans fin du profit, une logique irréconciliable avec l’idée d’égalité économique. Et tant que demeureront ces inégalités économiques demeureront aussi les inégalités réelles quant au bien-être de tous. L’égalité juridique n’est rien sans l’égalité économique; la démocratie n’est rien sous le capitalisme, toujours muselée et limitée dans son expression.

Notes


(1) La socialisme canadien ne fut certes pas révolutionnaire. Les manifestes de la LSR et du CCF posaient clairement qu’ils entendaient réaliser une société débarrassée du capitalisme, mais prétendaient y arriver à partir d’une réforme des institutions en place. Contre tout recours à la violence, le CCF participait à la joute électorale et respectait le cadre parlementaire en place. Dans les faits, le CCF était un parti social-démocrate qui proposait des réformes sociales visant à améliorer l’état actuel de la société canadienne enlisée dans le marasme économique de la crise de 1929.
(2) Lévesque, Andrée, The Canadian Left in Quebec during the Great Depression: the CPC & CCF in Quebec, 1929-1939, Duke University: Department of History, Thèse de doctorat, 1972, p. 37.
(3) Lewis, David et Frank Scott, Un Canada Nouveau : vue d’ensemble de l’historiographie et de la politique du mouvement C.C.F., Montréal : Valiquette, 1944, p. 89.
(4) Lévesque, op. cit., p. 39.
(5) Lewis et Scott, op. cit., p. 127.
(6) Traduction libre de: «The League for Social Reconstruction is an association of men and women who are working for the establishment in Canada of a social order in which the basic principle regulating production, distribution and service will be the common good rather than private profit. The present capitalist system has shown itself unjust and inhuman, economically wasteful, and a standing threat to peace and democratic government. […] We therefore look to the establishment in Canada of a new social order which will substitute a planned and socialized economy for the existing chaotic individualism and which, by achieving an approximate economic equality among all men in place of the present glaring inequalities, will eliminate the domination of one class by another.» League for Social Reconstruction, Social Planning for Canada, Toronto: University of Toronto Press, 1975, p. ix-x.
(7) Higginbotham, C. H., Off the Record: the CCF in Saskatchewan, Toronto: McClelland and Stewart, 1968, p. 9.
(8) Traduction libre de: «Its first national convention, meeting in Regina in July, 1933, drew up a lengthy program that was a compromise between the Marxian socialists and the much more conservative farmers’ representatives from eastern Canada.» Lipset, S. M., Agrarian Socialism: The Coöperative Commonwealth Federation in Saskatchewan, Berkeley: University of California Press, 1959, p. 87.
(9) Traduction libre de: «No C.C.F. Government will rest content until it has eradicated capitalism and put into operation the full program of socialized planning which will lead to the establishment in Canada of the Co-operative Commonwealth.» Young, Walter D., The anatomy of a party: the national CCF, Toronto: University of Toronto Press, 1969, p. 313.
(10) Ibid., p. 46.
(11) Traduction libre de: « its failing was the failing of all compromise solutions: whereas it had something in it for everybody, it satisfied no one completely […].» Horn, Michiel, The League for Social Reconstruction: Intellectual Origins of the Democratic Left in Canada 1930-1942, Toronto: University of Toronto Press, 1980, p. 212.

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