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Regards sur le 400e anniversaire de Québec

Publié le 1 juin, 2008 | Pas de commentaires
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L’année 2008 marque le 400e anniversaire de la fondation de Québec et quiconque a suivi un tant soit peu l’actualité n’a certainement pas manqué de le remarquer. Les festivités sont multiformes, s’étendent sur la longueur de l’année et ont par ailleurs alimenté de nombreuses controverses. Visiblement, les commémorations en disent au moins autant sur l’état actuel des tensions d’une société que sur son histoire.

 Primitive Memories
Steve Jurvetson, Primitive Memories, 2005
Certains droits réservés.

Les commémorations ont ceci de particulièrement intéressant, pour quiconque cultive un regard historien et critique, qu’elles permettent d’entrevoir le rapport qu’une société entretient avec son passé, notamment ses mythes fondateurs. La commémoration d’une fondation est l’occasion de célébrer une représentation stylisée et partagée de l’histoire, une représentation touchant souvent davantage à la mémoire collective et aux dynamiques politiques contemporaines qu’au fait historique avéré. L’oubli est ici constitutif de la construction unitaire d’une mémoire1.

Les fêtes du 400e anniversaire de Québec n’y font pas exception, bien au contraire. Elles présentent plutôt un portrait assez riche de tensions et de polémiques, le tout dans un contexte de relative crise identitaire et culturelle de la société québécoise (cf. la commission sur les accommodements raisonnables). Que célèbre-t-on exactement cette année? La fondation d’une ville, prenant de surcroît la place d’une autre (amérindienne donc «oubliable»)? La fondation d’une colonie? D’un pays? L’acte fondateur d’une nation?

Comprendre une commémoration implique de se plonger dans l’imaginaire collectif qui l’alimente, dans des dynamiques mémorielles plurielles et contradictoires qui sont plus souvent qu’à leur tour instrumentalisées. La démarche historienne ne sert pas tant ici à restituer un événement qu’à déchiffrer une toile de fond.

La mémoire collective: constructions et déclinaisons

La commémoration se pose comme un moment de la vie sociale où est mobilisé l’espace public d’une société afin de célébrer un événement participant de l’identité collective. En ce sens, l’événement fondateur en question relève d’une mémoire collective constituée à la fois d’une construction officielle2 et d’une conscience partagée de façon individuelle par l’ensemble des membres de cette collectivité.

La mémoire se pose ainsi comme un continuum entre passé, présent et futur. Elle structure le rapport au monde de l’individu comme elle définit l’identité d’un groupe et, a fortiori, d’une nation. En ce sens, la mémoire comporte une fonction auto-légitimante pour une collectivité: elle produit un récit commun auquel les individus peuvent se rattacher, à partir duquel ils peuvent se concevoir et se positionner face aux autres collectivités. De fait, elle est indissociable de l’identité culturelle et du lien social:

La mémoire collective devient ainsi une forme essentielle du lien social, elle instaure un dialogue entre [sic] individus et les générations: elle est un lieu symbolique de rassemblement où les membres du groupe se réunissent pour reconnaître leur appartenance commune à une histoire, à un récit commun, celui des origines3.

Bien qu’elle découle de l’histoire, la mémoire s’en démarque par sa portée et sa signification sociales. Une mémoire est transmise autant que construite et touche intimement à tous les membres d’une collectivité. Elle est souvent émotive, voire patriotique, et est en ce sens entretenue par différents acteurs politiques qui l’instrumentalisent en fonction de leurs intérêts particuliers. Plus encore, la mémoire collective comporte son lot d’oubli, somme toute nécessaire à l’élaboration d’une construction identitaire unitaire.

La commémoration se pose donc comme un lieu par excellence de transmission et de construction de la mémoire collective, et participe ainsi «d’un processus parallèle d’invention du politique, de la nation en l’occurrence4».

En tant que rite, la commémoration comporte une fonction communautaire, cherchant à émettre et à faire valoir un consensus autour des représentations véhiculées. Elle comporte également une fonction performative qui cherche à imposer une vision du passé et de l’identité, sinon de l’ordre social, par sa mise en scène.

Devant ce «théâtre du politique», le rôle de l’histoire apparaît comme en étant un de mise en perspective du passé, de restitution critique vis-à-vis de sa mise en abyme mémorielle. L’histoire sert ici à décoder la construction commémorative, à restituer les tensions inhérentes du passé qui sont laminées dans la constitution unitaire d’une mémoire commune.

Regards sur Québec 2008

Le spectacle qu’offrent les festivités du 400e anniversaire de la fondation de Québec a, au vu de ces considérations, de quoi laisser perplexe. Leur organisation a d’abord été marquée par un certain fouillis au niveau de l’administration, la direction prenant parfois des airs de chaise musicale. Puis est venue l’histoire de la fresque que le fédéral a voulu ériger en l’honneur des capitales canadiennes, dont Québec, ce qui n’a pas manqué de susciter une levée de boucliers dans les milieux nationalistes. Le comité organisateur a aussi refusé, avant de se raviser plus tard sous une nouvelle slave de critiques, de financer les fêtes de la Saint-Jean-Baptiste, qu’il jugeait trop politisées. Autre tuile, le premier ministre Harper a refusé aux organisateurs de faire passer une invitation à la reine, une initiative qui avait également suscité une critique nationaliste aiguisée. Dernier refus: celui du Pape de faire une visite en juin à l’occasion du Congrès eucharistique.

Comme pouvaient le laisser présager ces signaux, les festivités entourant la fondation de Québec s’avèrent non seulement dépolitisées, mais on peine même à y trouver un lien assumé avec l’histoire. Tout d’abord, c’est bien la ville de Québec et elle seule qui est fêtée, oblitérant de la sorte l’importance symbolique que peut représenter la fondation de la capitale nationale du seul État francophone d’Amérique pour le peuple qui l’habite.

L’histoire de Québec portant d’autre part l’odieux de la Conquête, son côté conflictuel est lui-même évacué, des «tableaux» et «fresques» suggérant au spectateur une vision consensuelle et édulcorée d’une «ville lieu de rencontres et de métissages»5. Même Samuel de Champlain, pourtant le fondateur officiel et révéré, se trouve pratiquement absent du programme, sinon que dans un rare atelier animé par des historiens, dont on a d’ailleurs peu sollicité le travail dans tout le processus6.

Les festivités s’étendent ainsi sur dix mois, ce qui tranche d’autant avec celles du 300e de 1908 ou, encore, celles entourant le 450e anniversaire de la première traversée de Jacques Cartier en 1984, qui se concentrèrent chacune dans les deux semaines entourant la fête de la Saint-Jean et celle du Canada. La volonté affichée d’éviter toute politisation du discours tranche encore davantage avec le ton de celles de 1908, dont c’était la raison d’être7.

Autant le contexte politique de 2008 peut paraître baigné d’un certain malaise identitaire et d’une certaine lassitude politique8, autant celui de 1908 fut marqué d’un impérialisme britannique triomphant, illustré par la visite du Prince de Galles et de nombreux navires de la Marine. Conséquemment, le recours à l’histoire au sein de la commémoration s’y fait selon des modes quasi opposés.

Les festivités du 300e offrent un portrait de Québec reposant sur la continuité historique de la construction d’une capitale fondatrice du Canada9. Cette vision s’illustre par exemple sur la médaille-souvenir des fêtes qui met en scène deux muses (l’une tenant un écusson de lys et l’autre un écusson de roses) et portant l’inscription suivante: «Dieu aidant l’œuvre de Champlain, née sous les lys a grandi sous les roses».

Le Canada est alors encore un Dominion de l’empire britannique qui n’a pas encore connu la Guerre mondiale. Il est un jeune pays en pleine expansion et l’anniversaire de la fondation de Québec apparaît comme une occasion unique de faire valoir l’unité et la force de sa construction politique. Chaque acteur de l’histoire, autochtone, français ou anglais, participe de l’harmonieuse construction du pays. Le passé y est alors rejoué sous forme de fresques monumentales, regroupant des milliers de figurants faisant revivre différents épisodes de l’histoire et participant de l’identité collective. Une intense production de documents et d’objets commémoratifs vient appuyer la mise en scène de l’histoire, qui démontre la grandeur et la vaillance du pays. Afin de ménager la susceptibilité des Canadiens français, une large place est laissée au Régime français, en prenant soin cependant d’évacuer tout aspect de conflit avec le Régime anglais, la Conquête devenant alors une étape du nation building canadien.

Bien qu’il soit difficile de porter un regard d’ensemble sur des festivités dont plusieurs manifestations restent encore à venir, il est tout de même notable de constater la perspective très différente offerte par le 400e en regard du 300e. Pas de nation building en vue, ni même de filiation assumée avec un passé clairement défini. Plutôt une volonté de dépolitisation complète, une vision axée sur le patrimoine, mais évitant les tensions du contexte historique l’ayant constitué.

Ainsi l’empressement unanime des acteurs politiques du Québec à appeler à la reconstruction presque immédiate du manège militaire après son incendie, invoquant la perte d’un important morceau de patrimoine. Et quelques observateurs de se réjouir, en contrepartie, de la disparition d’un symbole de la domination militaire anglo-saxonne, les canons dudit manège étant pointés symboliquement vers le Parlement10.

C’est que, la commémoration étant un exercice à la fois collectif et participant du politique au sens large, il est inévitable qu’une telle occasion suscite une réflexion critique qui défie parfois le discours officiel, alors que peuvent également survenir des revirements au sein même des acteurs politiques traditionnels.

À cet égard, il est intéressant de constater que le président Sarkozy ait annoncé qu’il profitera de son voyage au Québec dans le cadre des festivités pour mettre de l’avant une nouvelle approche vis-à-vis du Québec et du Canada, au profit de ce dernier11. Dans le même ordre d’idées, le refus du Pape de visiter le Québec illustre également le peu de place que celui-ci occupe maintenant dans les préoccupations vaticanes, ce qui tranche d’avec la situation de 1908, alors que le Pape avait officialisé le patronage de saint Jean-Baptiste pour les Canadiens français, et représente bien le désintéressement religieux de la société québécoise depuis plus de 40 ans12.

La suite des choses reste à voir et l’approche de la fête nationale laisse présager une appropriation davantage nationaliste et critique de cet anniversaire de Québec. Même si la Saint-Jean tend elle-même à une dépolitisation croissante depuis plus de 10 ans, elle comporte cependant un vieux fond de subversion et un visage politique irréductibles à la volonté nivelante des comités organisateurs. Peut-être sera-t-elle l’occasion de réfléchir de façon plus probante le rapport de la société québécoise à son histoire. Dans le cas contraire, ce sera une fête de plus, car au fond, que reste-t-il à faire d’autre que fêter pour fêter quand on ne possède plus la capacité de se réfléchir dans le temps et face à autrui?

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Dans la même veine, voir l’article de Simon Chavarie, «L’anti-histoire des minutes Historica», dans l’édition d’avril 2008 du Panoptique. Pour une réflexion des plus monumentales sur la question de la mémoire et de l’oubli, voir Paul RICOEUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
2. Principalement par les instances politiques, relayées ensuite par le système d’éducation.
3. Kathia MALAUSSENA, Essai d’archéologie comparée des commémorations nationales anglaises, françaises et québécoises (1980-2000), thèse de doctorat, Université Laval et Université de Paris XIII, 2000, p. 59.
4. Ibid., p. 59.
5. Par exemple, lors du spectacle d’ouverture des festivités qui prit place le 31 décembre 2007 au soir. Cf. isabelle PORTER et Patrick CAUX, «Coup d’envoi du 400e de Québec: un ratage historique», Le Devoir, 3 janvier 2008. Voir également le document de présentation du comité organisateur, disponible à l’adresse suivante: <http://monquebec2008.sympatico.msn.ca/UserFiles/File/Brochure%20histoire%20400e.pdf>
6. Isabelle PORTER, «400e: la fête d’abord», Le Devoir, 29-30 décembre 2007.
7. Cf. H. V. NELLES, L’histoire spectacle. Le cas du tricentenaire de Québec, traduit de l’anglais par Hélène Paré, Montréal, Boréal, 2003 (1999 pour l’édition originale).
8. L’affaire de la commission sur les accommodements raisonnables a déjà été évoquée, à laquelle s’ajoute, entre autres exemples, la grogne de la frange la plus campée du mouvement indépendantiste envers la réorientation du Parti Québécois sous la gouverne de Pauline Marois et qui a mené à la création du Parti Indépendantiste au cours des derniers mois.
9. Cette vision n’a pas vraiment évolué à Ottawa, alors que le premier ministre Harper clame tout haut que la fondation du Canada remonte non seulement à la fondation de Québec, mais également aux premières explorations anglaises et françaises, Henri VIII et François 1er devenant soudainement les pères de la Confédération. On nage alors en plein processus permanent de fondation. Sans aller aussi loin, le premier ministre Charest endosse cependant lui aussi cette idée que la fondation de Québec fut l’acte fondateur du Canada. Au moins, nous savons maintenant pourquoi personne parmi la classe politique ne parle de la fondation du Québec, qui est pourtant maintenant officiellement reconnu comme une nation, mais semble cependant tombée des nues. Cf. Robert DUTRISAC et Isabelle PORTER, «Le 400e de Québec en France – Le gouvernement Charest joue les seconds rôles sans se plaindre», Le Devoir, 6 mai 2008, et Robert DUTRISAC et Christian RIOUX, «Jean Charest récrit l’histoire», Le Devoir, 8 mai 2008.
10. Voir par exemple les articles et lettres suivants, tirés du journal Le Devoir:, Renald TREMBLAY, «Un symbole de domination», 11 avril 2008, Jacques SAINT-CYR, «Manège militaire: choisir la vie, pas la conservation», 9 avril 2008, BIZ (membre du groupe Loco Locass), «400e anniversaire de Québec – La célébration de l’aliénation québécoise», 22-23 décembre 2007.
11. Cf. Antoine ROBITAILLE, «2008 La doctrine du « ni-ni » n’est plus – La France préfère parler de « relations directes et privilégiées »», Le Devoir, 17 avril 2008. Sarkozy entretenant des liens avec Paul Desmarais, lui-même très proche du Parti libéral du Canada, il est clair que ce changement d’attitude (envers la doctrine de non-ingérence, non-indifférence) de la France ira dans le sens d’un éloignement des aspirations nationalistes du Québec. Rappelons que le général De Gaulle avait lui-même profité d’une telle occasion pour poser un geste politique d’importance (quoique dans le sens inverse) dans une scène qui marqua la mémoire collective des Québécois.
12. Il est indéniable que ce désintéressement se double d’un inconfort persistant qu’illustre très bien le sentiment répandu d’aversion envers l’Église, ainsi que le rapport parfois difficile aux pratiques d’autres religions comme l’islam. De même, bien que des efforts soient fais dans le sens de l’éducation à la diversité religieuse, ce programme suscite lui-même de nombreuses critiques et prend place dans un contexte marqué par la polémique sur les accommodements raisonnables, qui connut son lot de débordements xénophobes.

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