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Asie de l’Est, vers une rivalité intra-régionale?

Publié le 1 avril, 2007 | Pas de commentaires
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Alors que la Chine procédait à la destruction d’un satellite météo à l’aide d’un missile sol-air le 12 janvier dernier, Tokyo a pour sa part complété, le 24 février dernier, le dernier volet de son programme de mise en orbite de satellites espions. Si la région est-asiatique est la plus dynamique au monde au plan économique, il semble que certaines tensions se développent quant aux positions relatives occupées par le Japon et la Chine depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

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Roxana Brongo Japon001
(Japan001)
, 2006
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Le 24 février dernier, la Japanese Aerospatial Exploration Agency (JAXA) a procédé au lancement d’un satellite radar en utilisant une fusée H-IIA. Avec ce lancement, le Japon complète un programme entamé en 1998 qui prévoyait la mise en orbite de 4 de ces satellites dans le but de former un système de collectes de données à des fins stratégiques. Selon la JAXA, ce système devrait être en mesure de photographier n’importe quel point sur la planète une fois par jour, et ainsi consolider le volume d’informations stratégiques du gouvernement japonais(1).Le lancement d’un missile Taepodong 1 par la Corée du Nord, le 31 août 1998, constitue le point de départ de ce programme de satellites espions japonais. Le missile avait survolé le Japon avant de s’abîmer dans l’océan Pacifique. Depuis, Tokyo a tenté avec ce programme d’atteindre un certain degré d’indépendance dans la collecte d’informations stratégiques. L’investissement de plusieurs milliards a d’ailleurs été l’objet de critiques acerbes au Japon même, puisque certaines faiblesses techniques dans le fonctionnement des satellites ont fait en sorte que des informations de qualité équivalente ou supérieure sont disponibles sur le marché commercial, et à moindre coût(2).

Le lancement du satellite japonais survenait un peu plus d’un mois après la destruction d’un satellite en haute altitude par la Chine, le 12 janvier dernier. En effet, les forces chinoises avaient réussi à atteindre un de leur satellite météo apparemment désuet à l’aide d’un missile sol-air, un essai condamné notamment par les États-Unis et le Japon. Après les Américains et les Russes, les Chinois sont la troisième puissance en mesure d’accomplir une telle manœuvre. Beijing est donc en position de menacer la majorité des satellites espions qui survolent son territoire. De plus, l’altitude à laquelle se trouvait ce satellite (environ 800 km) est plus ou moins équivalente à l’altitude planifiée des appareils devant servir à la mise en place du bouclier anti-missile américain. Il semble donc que Beijing envoie des messages. Selon Gary Samore, directeur d’études à l’influent think-tank américain Council on Foreign Relations, Beijing voudrait forcer les Américains à négocier un traité qui bannirait la militarisation de l’espace, ce à quoi les Américains s’opposent férocement depuis plusieurs années(3).

Tensions au niveau du leadership dans la région de l’Asie de l’Est?

Au cours des 15 dernières années, le processus de régionalisation en Asie de l’Est est éminemment dynamique. En contraste avec la formation de l’Union Européenne, le processus est-asiatique ne s’appuie pas tant sur la mise en place d’institutions multilatérales que sur la mise en réseau des circuits de production et sur l’interpénétration économique. Le leader en est bien entendu le Japon, encore aujourd’hui la plus grande économie de la région. Toutefois, l’économie japonaise se relève à peine d’une longue stagnation qui, au cours des années 1990, a fait chuter les taux de croissance de façon marquée. Pendant ce temps, la Chine des réformes a maintenu des taux de croissance très élevés, a su attirer les investissements étrangers et a consolidé sa réémergence au sein du leadership est-asiatique. La conjonction du déclin japonais et de l’essor chinois a donné lieu à quelques exagérations, mais il n’en demeure pas moins que l’économie chinoise solidifie de plus en plus la position stratégique de Beijing(4). Le refus des autorités chinoises de dévaluer la devise lors de la crise financière de 1997-98, alors que Tokyo laissait le yen chuter, a également renforcé l’image positive de la Chine auprès des pays du sud-est asiatique qui étaient au plus fort de la crise. Ceci a permis à certains d’entre eux de pouvoir se sortir du marasme en profitant du faible taux de leur devise pour exporter davantage, et ce, à l’abri, pour un moment, de la compétition des exportations chinoises qui, elles, n’ont pas profité de la dévaluation de la devise.

À titre comparatif, l’économie chinoise semble encore loin de pouvoir rivaliser avec l’économie japonaise en ce qui a trait au produit national brut ou au revenu per capita. En effet, l’économie japonaise représente toujours le double de l’économie chinoise, et le revenu per capita est environ 35 fois plus élevé au Japon qu’en Chine(5).

C’est au plan de la potentialité de l’économie chinoise que les données semblent aveugler les experts. En effet, le potentiel immense des réseaux de production sino-centrés (758 millions de travailleurs et de travailleuses chinois, importants investissements de capitaux en provenance de Hong Kong, Taïwan, Macao, mais aussi de partout dans le monde) semble occulter le fait que la Chine est excessivement dépendante du marché américain et de la technologie étrangère. De plus, quoique semble resurgir une rivalité sino-japonaise à propos du leadership économique régional, les échanges commerciaux et le flux de capitaux entre ces deux pays sont si importants, qu’il semble nécessaire de relativiser les thèses annonçant la lutte entre la Chine et le Japon pour l’hégémonie régionale.

Toutefois, les récents développements dans les liens entre la Chine et les pays membres de l’Association of South East Asian Nations (ASEAN) semblent indiquer que Beijing se projette de plus en plus vers l’extérieur, au nez et à la barbe de Tokyo. En effet la proposition des autorités chinoises en 2002 de créer une zone de libre-échange entre la Chine et les pays de l’ASEAN(6), zone qui exclurait le Japon, a constitué une surprise majeure à laquelle les Japonais n’ont toujours pas répondu.

Pour l’instant, il est peu probable de voir les relations sino-japonaises se détériorer. Les discours officiels des deux gouvernements sont encore relativement amicaux, malgré certains événements récents qui ont fait resurgir quelques animosités historiques, notamment les fameux manuels d’histoire japonais qui minimisaient le passé impérialiste du Japon et le traitement inhumain réservé aux habitants de la Mandchourie dans les années 1930. Le gouvernement japonais maintient que la croissance de la Chine est une opportunité plutôt qu’une menace et les grandes firmes japonaises profitent des bas salaires en sol chinois pour y établir des plateformes d’exportation. Les faibles coûts de production (lire cheap labour), permettent d’accroître la compétitivité, sur le marché mondial, de ces exportations comptabilisées comme étant chinoises mais constituant réellement des produits de capitaux japonais. De plus, la Chine détient la plus importante part des importations japonaises, et les deux pays sont dans une position où leur situation économique est interdépendante.

En conclusion, il est possible, d’une part, d’identifier certaines sources de tension et de projeter des indicateurs économiques permettant d’affirmer l’inévitabilité d’une confrontation sino-japonaise pour l’hégémonie régionale à moyen terme. D’autre part, il est possible de souligner l’intégration et l’interdépendance croissante des deux pays, ainsi que la présence militaire américaine toujours très importante, laquelle relativise le degré d’indépendance des capacités militaires chinoises et, surtout japonaises. Les événements récents, dans le domaine du positionnement stratégique du Japon et de la Chine, révèlent donc des tensions découlant de processus socio-économiques à grande échelle. Toutefois, si ceux-ci peuvent mener à un regain des rivalités sino-japonaises, il faut toutefois noter que ces mêmes processus insèrent ces deux nations dans une relation d’interdépendance qui devrait rendre une éventuelle escalade conflictuelle extrêmement coûteuse pour chacune des parties.

Notes

(1) «Japan’s fourth spy satellite in orbit», The Japan Times, 2 pages, édition du 25 février 2007, [en ligne], < href= »http://search.japantimes.co.jp/cgi-bin/nn20070225a1.html, page consultée le 25 février 2007.
(2) Ibid.
(3) Sur la manœuvre chinoise et les réactions américaines, voir: BROAD W.J et SANGER D., «Flexing Muscle, China Destroys Satellite in Test», The New York Times, 4 pages, édition du 19 janvier 2007, [en ligne], http://www.nytimes.com/2007/01/19/world/as
ia/19china.html?ex=1326862800&en=74a017e997a72c53&ei=5088&partner=rssnyt&emc=rss
>, page consultée le 25 février 2007.
(4) Pour la littérature scientifique la plus influente et la plus récente sur le processus de régionalisation est-asiatique, voir entre autres PEMPEL T.J. (éd.), Remapping East Asia: The Construction of a Region, Ithaca, Cornell University Press, 2005; KATZENTEIN, Peter J. et SHIRAISHI Takashi (éds), Beyond Japan, the Dynamics of East Asian Regionalism, Ithaca, Cornell University Press, 2006.
(5) Les statistiques proviennent de la Banque mondiale pour 2005. Le produit national brut du Japon est de 4505,9 milliards et celui de la Chine, 2228,9 milliards. Le revenu per capita du Japon est de 38 980 $ et celui de la Chine, 1740 $ (au 128e rang mondial, derrière le Pérou, Samoa et la Biélorussie entre autres). Toutes les figures sont en dollars américains.
(6) Les pays membres de l’ASEAN sont, outre les États fondateurs (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour et Thaïlande [1967]), le Brunéi (1984), le Vietnam (1995), la Birmanie, le Laos (1997) et le Cambodge (1999).

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