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Dénoncer l’exploitation canadienne en Afrique. Entretien avec Alain Deneault. Partie II

Publié le 15 mai, 2008 | Pas de commentaires
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Animateur du collectif Ressources d’Afrique et chercheur-enseignant à l’Université du Québec à Montréal, Alain Deneault s’est penché de près sur le rôle du Canada dans l’exploitation minière, pétrolière et industrielle des pays africains. Rencontré à quelques jours du lancement de l’ouvrage Noir Canada: Pillage, criminalité et corruption en Afrique, il nous a livré ses réflexions avec un franc-parler peu commun1.

Black Metal Gate
Pualv, Black Metal Gate, 2007
Certains droits réservés.

Frantz Gheller: Noir Canada porte sur l’exploitation canadienne dans différentes filières d’activités, minières ou autres. Suite à vos recherches, pensez-vous que les projets de développement financés par le gouvernement canadien en Afrique profitent réellement aux populations locales?

Alain Deneault: En ce qui concerne l’Agence canadienne de développement international (ACDI), nos critiques portent beaucoup sur les secteurs ferroviaire et industriel, sur ceux du génie et de l’énergie. Je cite trois cas rapides. La société Acres a été reconnue coupable de corruption par un juge lesothan dans le cadre d’un chantier menant à l’érection d’un barrage important dans la région. Ce chantier a eu des conséquences dévastatrices pour les populations: inondations de terres arables, perturbations de l’économie, bref, énormément de dégâts. On a jugé que c’était économiquement nécessaire ou rentable pour la société canadienne, reconnue coupable de corruption. L’ACDI n’a jamais voulu reconnaître la pertinence du jugement et n’a donc pas voulu couper les vivres à la société Acres, qu’elle avait largement subventionnée par le passé. Et c’est la même chose pour le gouvernement canadien du point de vue de ses différentes entités.

À Manantali et à Diama, en Afrique de l’Ouest, on a érigé deux barrages qui ont, là aussi, énormément profité à des sociétés québécoises telles que Tecsult, SNC-Lavalin, Hydro-Québec International et d’autres. En fait, les conséquences ont été proprement dévastatrices pour les populations parce que cela faisait des siècles qu’elles vivaient en fonction des crues et décrues des eaux. En l’espace de quelques années, l’arrivée des barrages a perturbé radicalement leur mode de vie. C’est très court dans l’évolution de populations entières! Cela a supposé des débordements de terres arables en très grand nombre, la pêche et l’élevage s’en sont trouvés subitement empêchés et il y a eu beaucoup de réfugiés environnementaux. Il s’en est suivi forcément des tentions entre différentes communautés qui avaient trouvé un équilibre de vie depuis des générations. Comme l’eau est devenue stagnante, on a assisté également au développement de maladies, à très grande échelle, qu’on ne connaissait pas par le passé.

On soupçonne que ces barrages aient été érigés non seulement, comme on l’a prétendu, pour alimenter en électricité quelques villes de la région, mais aussi pour alimenter des opérations minières et industrielles, notamment canadiennes, dans la région, dont une mine extrêmement dévastatrice elle aussi: une mine d’or à ciel ouvert, pas très loin, à Sadiola, dans laquelle la société canadienne IAMGOLD a des actifs. Il y a là toute une supercherie, et l’ACDI a été extrêmement active dans le financement de ces barrages de Diama et de Manantali, de manière opiniâtre et parfois contre toute attente: des ingénieurs ont dit que c’était les pires barrages qu’ils avaient vus de leur vie! Beaucoup de critiques ont été soulevées, mais manifestement, pour soutenir les intérêts des sociétés canadiennes qui étaient intéressées par ce chantier extrêmement lucratif, l’ACDI a poursuivi, coûte que coûte, ses tractations pour que cette exploitation ait lieu. Une représentante de l’ACDI aurait même avoué n’avoir jamais commandé d’étude environnementale au moment où l’ACDI insistait beaucoup pour que le chantier se poursuive.

F.G.: L’ACDI a également financé des projets dans le secteur ferroviaire?

A.G.: Oui. Un troisième cas qui en dit long sur le rôle de l’ACDI en Afrique, c’est le financement des travaux de rénovation des infrastructures du chemin de fer reliant les villes de Bamako et Dakar, au Mali et au Sénégal. Jusque là, c’était un investissement, disons, intéressant: les Canadiens en ont bénéficié et cela soutenait d’une certaine façon le développement sur place. Cependant, il y avait une clause à l’entente qui stipulait que, au terme du processus, le chemin de fer devait être privatisé, et le «hasard» –avec d’énormes guillemets– a voulu que ce soit une société canadienne qui soit l’heureuse élue pour exploiter, sur un mode privé, les infrastructures dont l’ACDI venait de financer la remise à neuf. On peut donc dire que les contribuables canadiens ont financé des infrastructures qui normalement auraient dû échoir à la société privée censée prendre des risques. Dans le monde de l’économie privée, les investisseurs se targuent de mériter leur profit puisqu’ils participent au risque, mais là, ce n’était pas tout à fait le cas!

Brutalement, les gestionnaires canadiens, une fois en selle, ont licencié une grande partie des employés des deux anciennes sociétés de chemin de fer national du Sénégal et du Mali. Ils ont fermé la majorité des gares au public de sorte que tout le commerce qui avait lieu historiquement le long du chemin de fer et qui permettait bon an mal an à des communautés de vivre en transigeant leurs biens de villages en villages s’est vu complètement isolé des autres communautés nationales– c’est un petit peu comme si, à Montréal, des investisseurs étrangers achetaient l’aéroport de Dorval et le fermaient au public. On n’a plus effectué sur cet axe que du fret, comme à la belle époque coloniale, c’est-à-dire qu’on prend les ressources africaines dans le centre du continent et on les transporte vers les ports, en l’occurrence celui de Dakar, pour ensuite les exporter en Occident. Pendant ce temps-là, il n’y a pas de transactions: c’est une opération à sens unique qui a été, et qui est toujours, dévastatrice pour l’économie locale. C’est ça le rôle de l’ACDI c’est d’être un fond d’investissement pour les sociétés canadiennes en Afrique.

C’est encore pire pour une autre entité, qui est beaucoup plus opaque: Exportation et Développement Canada (EDC), une entité qui, d’une manière plus franche, soutient les activités des sociétés canadiennes en Afrique et dans les pays du Sud sans qu’on soit tout à fait à même d’enquêter sur ce qu’elle fait. Un denier mot sur l’ACDI: il existe le Conseil Canadien pour l’Afrique, qui est un lobby qui fait pression sur l’ACDI et le gouvernement canadien en général, pour que l’ACDI augmente son aide liée. On note, dans ce Conseil Canadien pour l’Afrique, les grandes sociétés qu’on retrouve en Afrique: Barrick Gold, SNC-Lavalin, la plupart des universités dont on parle très peu, des ingénieurs, des firmes de tout genre qui ont beaucoup d’intérêt sur le continent noir. Mais la particularité de ce lobby qui fait pression sur l’ACDI, c’est qu’il compte en son sein l’ACDI elle-même! L’ACDI fait donc pression sur elle-même – enfin c’est complètement ubuesque quoi! – afin que soit augmenté ce type d’aide au titre spécieux du développement dont bénéficient les sociétés canadiennes en Afrique.

F.G.: Les médias ont tendance à dépeindre les conflits en Afrique comme des conflits de nature ethnique. À la lecture de Noir Canada, on constate toutefois que, au cœur des conflits africains, des intérêts occidentaux sont souvent en cause

A .G.: Dans le cas des Grands Lacs d’Afrique, il est entendu – pour des raisons historiques – que des tensions existent entre certaines communautés, certains groupes, certains clans. Il est évident que, au moment de la chute du kleptocrate Momboutou dans les années 1990, avec la perspective d’un accès facile à des ressources extrêmement valorisées sur les marchés internationaux, les sociétés occidentales, et très souvent canadiennes, ont attisé les conflits de par leur seule présence, cela quand elles n’ont pas financé certains clans, groupes, communautés, pour sécuriser des gisements qu’elles convoitaient et quand elles n’ont pas – comble du cynisme! – financé des clans opposés pour s’assurer de toute façon la faveur des vainqueurs.

L’idée que l’Afrique serait en quelque sorte congénitalement engluée dans des guerres tribales d’un autre âge les menant à s’entretuer tous jusqu’au dernier est un mythe colonialiste qui profite bien aux sociétés parce qu’elles peuvent ainsi se laver de toute responsabilité. Il est évident que si les Occidentaux n’étaient pas sur place pour convoiter, pour exploiter un grand nombre de ressources ou pour spéculer en bourse à partir de l’appropriation d’un certain nombre de ressources, par exemple, dans l’Est congolais, on n’assisterait pas chez des gens, qui sont dans ce cadre-là désespérés économiquement, à des élans cruels tels que ceux auxquels ont a assistés au cours des dix ou quinze dernières années.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Pour consulter la première partie de l’entrevue d’Alain Deneault, voir la parution du 1er mai 2008 dans Le Panoptique. La dernière partie de l’entretient paraîtra le 1er juin 2008.

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