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Domingo Cavallo : victime ou artisan de la crise argentine?

Publié le 1 septembre, 2006 | Pas de commentaires
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Ce mois-ci, Singapore accueille les pays-membres et partenaires du FMI dans le cadre de la réunion annuelle du Fonds. La programmation prévoit des séminaires axés principalement sur l’émergence de l’Asie comme acteur proéminent de l’économie globalisée, des discussions allant des effets de l’émergence de la Chine et de l’Inde sur les autres scènes économiques au rôle des investissements étrangers dans la « nouvelle » économie. Mais il est un thème que d’aucuns aimeraient voir à l’ordre du jour et qui, pourtant, brille par son absence : les crises économiques et le pouvoir d’intervention du FMI, en tant que geôlier de la stabilité macroéconomique mondiale, dans le « sauvetage » de pays touchés par celles-ci. Impossible de parler de crises économiques sans mentionner le cas de l’Argentine, victime d’une débâcle économique sans précédent au tournant de l’année 2002. Impossible aussi de parler de la crise argentine sans mentionner le nom d’un de ses artisans apparents, le célèbre ex-ministre de l’économie : Domingo Cavallo.

Imf close up
Timburts, Imf close up, 2006
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Qualifié de « super-ministre » dans les années 90, l’économiste issu de la prestigieuse université Harvard se voyait forcé de démissionner suite aux manifestations populaires massives qui secouèrent l’Argentine les 19 et 20 décembre 2001. Aux dires du FMI, l’administration en poste au moment de la crise et celle de Menem, -les deux administrations durant lesquelles le « super-ministre » joua un rôle de premier plan- sont les principaux artisans de cette débâcle. Pourtant, dans un article publié le 28 juin dernier (1), Cavallo (ré)affirmait qu’à l’opposé du FMI, il voulait « solutionner la crise, et non l’aggraver ». Il est vrai que l’économie argentine ne semblait pas à la veille de s’effondrer ainsi quelques cinq ans plus tôt alors que le FMI parlait de l’Argentine comme de son « élève-modèle ». Mais il y avait bien cette singulière mesure qui établissait la parité entre le peso argentin et le dollar américain et qui au fil des ans suscitait de plus en plus d’inquiétudes. L’artisan de cette mesure ? Le ministre Domingo Cavallo.

Né en Argentine dans la province de Cordoue, le 21 juillet 1946, Domingo Felipe Cavallo étudie l’économie et la comptabilité à l’Université de Cordoue, puis obtient en 1977 un doctorat en économie à l’Université Harvard. Fervent défenseur des politiques néo-libérales, il oeuvra, en 1982, à titre de Président de la Banque Centrale de la République Argentine, en pleine dictature militaire. Élu député « péroniste » de Cordoue, le parti « péroniste » ou « Partido Justicialista (PJ) » constituant l’héritage du célèbre président populiste Juan Domingo Perón (de 1946 à 1955 et de 1973 à 1974), il est ensuite appelé à jouer un rôle prépondérant au sein du gouvernement de Carlos Saul Menem, président à partir de 1989. Il occupa le poste de Ministre de l’économie de 1991 à 1996, et c’est dans ces années qu’il élaborera la « Ley de convertibilidad », la fameuse loi fixant la parité entre le peso argentin et le dollar américain. Il quittera ensuite le PJ pour fonder, en 1997, son propre parti (l’Action pour la République), suite à des dissensions avec le Président Menem, qu’il accuse notamment d’être corrompu. Il se présentera comme candidat à la présidence en 1999, ne réussissant cependant qu’à obtenir la troisième place.

En 2001, alors que la crise économique semble imminente, Cavallo est à nouveau nommé Ministre de l’économie, cette fois par le président Fernando de la Rúa. Sa tâche : éviter l’effondrement de l’économie du pays. Mais il est incapable de prendre les rênes de cette économie à la dérive et doit envisager des mesures drastiques pour éviter la catastrophe. Or, ces quelques mesures, comme le « corralito », qui limitait les retraits d’argent pour les particuliers alors que le peso était en constante dévaluation, et constituait le principal détonateur des manifestations monstres de décembre 2001, loin de stabiliser l’économie, entraînèrent plutôt l’Argentine dans une crise politique sans précédent durant laquelle les présidents se succédaient. Suite à cette crise politique et à cette flagrante instabilité, les investisseurs étrangers en profitèrent pour « aller jouer ailleurs » (et ce, sans aucune restriction sur les mouvements de capitaux).

Plusieurs s’entendent ainsi pour dire que Domingo Cavallo est responsable de la crise économique qu’a connu l’Argentine entre 2001 et 2003. C’est le cas de Michel Chossudovsky, professeur d’économie à l’Université d’Ottawa. À son avis, la « dollarisation » de l’économie résultant de la parité peso-dollar a eu pour effet la « virtualisation » de la Banque Centrale : « La Banque centrale est devenue une simple caisse d’émission de la monnaie (currency board) […] Il en est résulté l’augmentation en spirale de la dette extérieure et la décomposition du système monétaire national (2)». Les banques, qui étaient jusqu’alors sous contrôle national ou provincial, vendues au courant des années 1990 à des intérêts étrangers (principalement la Citibank et la Fleet Bank of Boston), ont ainsi limité le crédit à l’entreprise locale et à l’agriculture, résultant en un effondrement de l’activité productive. « Avec la caisse d’émission (currency board), explique Chossudovsky, la création de monnaie est sous le contrôle des créanciers étrangers. […] Le gouvernement ne peut procéder à aucun investissement domestique sans l’approbation des créanciers étrangers. La Réserve fédérale états-unienne prend le contrôle de l’émission de la monnaie. Le crédit peut être accordé aux producteurs domestiques uniquement par l’augmentation de la dette extérieure, libellée en dollar.(3) » Au sommet de la crise, le « corralito » mis sur pied par Cavallo permettait à ces grandes banques de siphonner des milliards de dollars hors du pays, pendant que la classe moyenne se voyait empêchée de retirer ses économies.

La responsabilité de Domingo Cavallo dans la débâcle argentine est indéniable : l’application effrénée de mesures néolibérales a placé le pays dans un état de dépendance qui s’est avéré, comme il était prévisible, insoutenable. Mais il est également permis de se questionner à savoir si le FMI a fait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver le pays de cette crise sans précédent. N’a-t-il pas feint une fois de plus à sa tâche de geôlier de la stabilité macroéconomique mondiale ? Les nombreuses éloges du FMI sur son « élève modèle » dans les années 1990 ne sont-ils pas complices de cette débâcle ? Car si l’élève est l’architecte de ces mesures hors du commun, et qui, un temps, ont remis l’Argentine sur les rails, le maître n’a cessé de répéter qu’il ne faisait que transposer fidèlement son modèle, que l’élève avait bien retenu la leçon. Ce sont aussi bien les privatisations, libéralisations et autres que l’endettement immodéré du pays que le FMI applaudissait pendant tout ce temps. Il fallait être gravement myope pour penser qu’en vendant le pays à des intérêts étrangers comme on l’a fait en Argentine et en lui offrant pour seule possibilité de développer son industrie nationale, celle de recourir à l’endettement, on regagnait indéfiniment la stabilité économique. Mais il fallait être aveugle pour penser qu’un pays comme l’Argentine pouvait entretenir une fraternité immuable avec une instance comme le FMI.

Notes

(1) Article disponible en espagnol sur le site officiel de Domingo Cavallo, au : www.cavallo.com.ar.
(2) Michel Chossudovsky, « Brésil : Lula et le néolibéralisme à visage humain », 12 décembre 2005, disponible en ligne : www.mondialisation.ca
(3) Idem.

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