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Economie socialiste: «Si ça existait, on l’aurait!»

Publié le 1 juin, 2007 | Pas de commentaires
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Comme projet économico-politique, le socialisme s’inscrit en faux face à un système dit de «marchés», dans lequel les interactions décentralisées des individus guidés par l’intérêt privé, détermineraient la répartition des richesses. En théorie, cette dialectique est envisageable; en pratique, une économie socialiste peut difficilement prospérer sans recourir aux mécanismes de marché.

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Shawn Medero, 173465, 2006
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Plus de 200 ans après la naissance du «socialisme», il n’existe pas de façon unanime de définir ce concept. Pour s’en rendre compte, il suffit de se reporter à la page que lui consacre Wikipedia(1) et de constater la «guerre d’édition» que se livrent les internautes pour arriver à une page consensuelle. De façon simpliste, le socialisme prône la prééminence de l’intérêt collectif sur les intérêts privés dans le but d’abolir les inégalités sociales. Comme projet économico-politique, le socialisme s’inscrit en faux face à un système dit de «marchés», dans lequel les interactions décentralisées des individus guidés par l’intérêt privé, détermineraient la répartition des richesses. En théorie cette dialectique est envisageable, mais en pratique, est-ce qu’une économie socialiste peut prospérer sans les mécanismes de marché?

Comment produire si on abolit les incitations du travail à exploiter le capital?

La suprématie de l’intérêt collectif et l’abolition des inégalités sociales se traduisent en pratique par un traitement identique de tous les individus. Identique quant à la propriété foncière, en général aucune, la propriété collective se substituant à la propriété privée(2). Identique face à la ponction fiscale, en général extrême, la propriété commune des entreprises commandant que tous bénéfices soient retournés à l’appareil central qui assure la fourniture de biens publics. Identique face à la rémunération, en général faible, l’égalité sociale requérant que les travailleurs de toutes les industries soient traités de la même manière.

Pourtant, par définition, l’effort crée une désutilité; et cette désutilité est d’autant plus grande que le nombre d’heures travaillées est grand. Si l’intérêt privé des travailleurs à accomplir des tâches n’est pas pris en compte, il semble difficile de les amener à fournir l’effort maximal. De ce fait, un système de rémunération qui accorde le même salaire quel que soit l’effort est susceptible de générer un faible niveau d’effort. Dans les économies de marché, la nécessité de compenser l’effort est pris en compte en rémunérant le travailleur selon sa productivité marginale. Autrement dit, en le rétribuant selon la quantité de biens ou de services produits lorsqu’une heure additionnelle est consacrée au travail.

Les succès du communisme soviétique, notamment sous Staline, sont en partie redevables à la capacité à aller chercher l’effort maximal des travailleurs. Pendant cette période, la rémunération, telle qu’elle est décrite par Olson (1992), est basée sur un système fiscal inégalitaire qui tient compte à la fois des habiletés différentes des travailleurs et de la nécessité de les motiver. Le salaire de base est alors fixé à un niveau extrêmement bas et sensiblement identique pour tout le monde, puis les premières heures travaillées étaient taxées de façon excessive pour tous les travailleurs. Par contre, au-delà d’un certain seuil, les heures travaillées ne sont presque plus taxées, et la distribution de bonus, de rares biens de consommation ou, encore, de prix pour les «Stakhanovistes»(3) complètent la panoplie d’instruments de motivation. La prise en compte de l’intérêt personnel des travailleurs, comme c’est le cas des économies capitalistes, a ainsi contribué à faire de l’URSS une puissance mondiale.

De même, l’interdiction de la propriété privée peut être une source de démotivation pour les travailleurs. C’est du moins le dilemme auquel est confrontée la Chine en ce siècle. Comment, en effet, rassurer la classe moyenne, jeune et grandissante, que les fruits de son labeur ne seront pas spoliés sans que ne lui soit donné un droit à la propriété privée? L’exercice est évidemment périlleux, puisqu’il touche à l’essence même du socialisme. Il faudra trouver un moyen subtil d’obtenir l’assentiment du Parti communiste. Néanmoins, autant le président Hu Jintao, que son premier ministre semblent s’être faits à l’idée que les forces de marché sont un mal nécessaire pour contrer les problèmes de développement(4).

Combien y a-t-il de façons de partager un revenu nul?

La survie d’une économie, même socialiste, dépend de sa prospérité. Comme toute économie, les économies socialistes doivent produire des biens et des services pour faire vivre leurs populations. Il incombe à l’appareil de gouvernement central de décider quoi produire et comment le produire. Évidemment, plus la production nationale est grande, plus il est possible d’augmenter le bien-être de la population. Dans les années de guerre froide, des subsides soviétiques venaient compléter la production nationale. Mais l’effondrement du bloc soviétique a subitement exposé certaines économies satellites à leur dépendance économique.

Durant les années qui ont suivi la chute du mur, on a vu, par exemple, l’économie cubaine sombrer dans une crise sévère. Le PIB de Cuba, en 1994, avait chuté de 35% par rapport à son niveau de 1989. Le salut de Cuba est venu de son insertion réussie dans l’économie mondiale. Avec plus de deux milliards de dollars de revenu annuel, le tourisme représente la principale source de devise de l’île. L’autre force de Cuba réside dans ses exportions de sucre, de nickel (dont elle est le 5e producteur mondial), de tabac, de poissons, de produits médicaux, d’agrumes et de café. Là, encore, Cuba a dû faire entorse aux idéaux socialistes, en ayant recours aux mécanismes de marché. L’exemple le plus flagrant de ce mélange des genres est l’utilisation de deux monnaies: «[L]e peso convertible et le peso. Le premier est utilisé dans l’industrie du tourisme de même que par les entreprises exportatrices ou traitant avec des entreprises étrangères, notamment les investisseurs. […] Le reste de la population utilise pour sa part le peso cubain.(5)» Lorsqu’elles transigent sur les marchés mondiaux, les entreprises cubaines n’ont de socialiste que leurs capitaux (et encore).

Pour abolir les inégalités sociales, des moyens financiers importants demeurent encore la meilleure voie. Depuis l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez en 1999, le prix du baril de pétrole a été multiplié par six(6). Cette année seulement, le PIB du Venezuela a connu un taux de croissance de 5%. Cette manne financière assure certes une santé économique au pays, mais il y a plus important encore: elle nourrit la «révolution bolivarienne». En effet, les dépenses publiques ont augmenté au même rythme que les cours du pétrole depuis 1999. Soit, autant de programmes destinés aux pauvres du Venezuela et d’ailleurs. Là, encore, le salut vient du marché, car environ 50% des revenus du gouvernement central proviennent des ressources pétrolières.

La quête socialiste est ambitieuse, mais elle se heurte autant à la rationalité individuelle qu’à la nécessité de générer coûte que coûte des revenus pour pérenniser l’idéologie. Quand vient la mise en œuvre d’un tel idéal, le marché s’avère encore un outil extrêmement efficace pour assurer la prospérité d’une économie. S’il existait un meilleur moyen d’y arriver, il y a sans doute longtemps qu’on l’aurait mis sur pied.

Notes

(1) «Socialisme». Wikipédia. [En ligne]. <http://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisme>. Consulté le 7 avril 2007.
(2) Communisme.
(3) Nom générique pour désigner un employé modèle. À la suite de Aleksei Stokhanov, un mineur qui accomplit l’exploit d’abattre 106 tonnes de charbon en 6 heures.
(4) The Economist. «Caught between right and left, town and country», 10-16 mars 2007, p. 23-25.
(5) LEBEUF, Sophie-Hélène et autres. «Cuba sans Fidel?». [En ligne]. <http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International/2006/12/20/006-castro-Economie.shtml>. Consulté le 7 avril 2007.
(6) The Economist. «Glimpsing the bottom of the barrel» , 3-9 février 2007, p. 37-38.

Références

CAROIT, Jean-Michel. «Les militaires contrôlent le noyau dur de l’économie cubaine», Le Monde, 9 août 2006, p. 14.
LEBEUF, Sophie-Hélène et autres. «Cuba sans Fidel?». [En ligne]. <http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International/2006/12/20/006-castro-Economie.shtml>. Consulté le 7 avril 2007.
MORIN, Claude. «L’insertion internationale d’une économie socialiste et ses défis». [En ligne]. <http://www.hist.umontreal.ca/U/morin/pub/Cubecon00.htm>. Consulté le 7 avril 2007.
OLSON, Mancur. From communism to market democracy: why is economic performance even worse when communism is abolished?, Center for Institutional Reform and Informal Sector, working paper, 1992.
The Economist. «China’s next revolution», 10-16 mars 2007, p. 9.
The Economist. «Caught between right and left, town and country», 10-16 mars 20073 février 2007, p. 23-25.
The Economist. «Glimpsing the bottom of the barrel» , 3-9 février 2007, p. 37-38.

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