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Et si la guerre était inévitable?

Publié le 1 octobre, 2007 | Pas de commentaires
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Le Stockholm International Peace Research Institute, dans son dernier rapport annuel(1), mentionnait que pour l’année 2005 les dépenses mondiales en armement ont atteint la somme de 1120 milliards de dollars. La guerre est une affaire de gros sous et représente environ 2,5% du PIB mondial. Sur le plan militaire, le dernier siècle a été particulièrement sanglant et nombre de crises économiques ont trouvé un exutoire dans les aventures guerrières. À tel point que cette situation a amené des économistes et d’autres chercheurs à se questionner sur la possibilité d’une paix permanente et de ses conséquences sur nos sociétés. Se pourrait-il que la guerre soit nécessaire et même bénéfique?

 Hier – Aujourd’hui - Demain
Pxl, Hier – Aujourd’hui – Demain , 2006
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Déjà, au début du XXe siècle, des observateurs avaient reconnu le rôle de la guerre comme régulateur de l’économie capitaliste. L’un des premiers à l’avoir fait, à l’occasion de la Première Guerre mondiale, fut l’auteur radical Randolph Bourne, qui mentionnait que la «guerre est la santé de l’État». Plus près de nous, l’économiste Louis Gill, en parlant de la guerre en Afghanistan, souligne que «la suprématie économique, pour s’affirmer et s’imposer, a toujours reposé sur la suprématie militaire(2)». Mais ceux qui ont poussé cette analyse le plus loin sont les membres du Groupe d’étude spécial, chargé par le gouvernement états-unien au début des années soixante d’examiner le plus froidement possible les conséquences qu’occasionnerait le passage à un état de paix permanente. Sensé demeurer secret, le rapport de ces analystes fit cependant l’objet d’une fuite par l’un de ses auteurs qui garda l’anonymat. Il parut à l’origine sous le titre Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace et fit par la suite l’objet d’une traduction chez Calmann-Lévy, sous le titre évocateur: La paix indésirable? Rapport sur l’utilité des guerres(3).

À ceux qui mettent en doute l’authenticité du document, l’économiste John Kenneth Galbraith s’en porte garant, lui qui dans la préface de l’édition française soutient qu’il peut «garantir l’authenticité de ce document, dans la mesure où il peut être fait confiance à sa parole et à sa bonne foi(4)». Mais authentique ou non, il n’en demeure pas moins que son contenu existe bel et bien et donne froid dans le dos! Selon ces auteurs, la guerre n’est pas seulement qu’une arme au service de l’économie et des dominants, mais est en fait le fondement sur lequel reposent nos sociétés.

Un groupe spécial, un rapport dérangeant

L’origine du groupe qui a rédigé ce rapport édifiant remonte à 1961 lorsque sont apparus sur la scène politique états-unienne de nouveaux visages sous l’administration Kennedy. Selon eux, aucune étude sérieuse n’avait encore été menée sur une question qui les préoccupait particulièrement, à savoir la planification économique à long terme dans le cadre d’une paix de longue durée. Ce n’est toutefois qu’en 1963 qu’on officialisa ce que l’on allait appeler le Groupe d’étude spécial. Il fonctionnait en dehors des structures gouvernementales habituelles et avait pour mandat d’examiner froidement et sans position morale les effets qu’aurait la possibilité d’une «paix permanente» et les implications qu’entraînerait une reconversion économique de l’industrie militaire. Les membres du groupe, au nombre de quinze, provenaient d’horizons les plus divers afin de favoriser la réflexion la plus large et de mettre l’accent sur l’interdisciplinarité. C’est en 1967 que parut la version originale de ce rapport.

L’idée centrale du Rapport sur l’utilité des guerres est que la guerre est la pierre angulaire de nos sociétés et en est la force dominante. Comme ses auteurs l’expliquent: «Bien que la guerre soit  »utilisée » comme un instrument au service de la politique nationale ou sociale, le fait qu’une société est organisée en vue de se trouver, à un degré quelconque, prête à faire la guerre, surpasse en importance ses structures économiques ou sociales(5)». Selon eux, si la guerre était menée exclusivement pour défendre des intérêts nationaux, son élimination ne serait qu’une question de procédures. Mais l’aspect novateur de leur étude tient au fait qu’ils considèrent que la guerre remplit aussi d’autres fonctions plus profondes et plus importantes.

Leur point de départ est que dans une économie de marché, la question de la reconversion de l’industrie militaire pose plusieurs problèmes auxquels les études antérieures n’avaient pas répondu adéquatement. Ils en retiennent cinq principaux, à savoir que: l’ampleur exceptionnelle des ajustements qu’une reconversion adéquate entraînerait n’a pas été pris en compte; les limites de notre système économique actuel empêchent la mise en place de vastes programmes de travaux publics comme palliatif à la guerre; les mesures monétaires et fiscales existantes sont inadéquates pour assurer une transition viable vers une économie «désarmée»; on s’est peu questionné sur l’acceptabilité politique d’une telle démarche; trop peu d’attention a été accordée aux fonctions non militaires de la guerre et de l’industrie de l’armement(6).

La guerre comme fondement social

Pour les auteurs du rapport, la guerre remplit ainsi une série de fonctions non militaires qui en font la pierre d’assise de notre civilisation. Ces fonctions touchent tous les aspects de la société, qu’ils regroupent sous cinq thèmes principaux: économie, politique, sociologie, écologie, culture et sciences. Cette insistance sur les fonctions non militaires de la guerre est ce qui rend ce rapport si novateur. Sans entrer dans tous les détails, nous allons passer en revue les aspects principaux de leurs observations.

Sur le plan économique, à l’instar des autres activités économiques «improductives», la guerre participe à ce qu’ils appellent le «gaspillage nécessaire». Son utilité sociale est manifeste, selon les auteurs, puisque ce «gaspillage» s’effectue au-delà du système de l’offre et de la demande. Pour eux,

«Si les sociétés industrielles modernes peuvent être définies comme celles qui ont acquis la possibilité de produire plus qu’il n’est indispensable à leur survie économique (sans tenir compte de l’équité dans la distribution des biens à l’intérieur des ces sociétés), les dépenses militaires peuvent être considérées comme le seul volant de sécurité pourvu d’une inertie suffisante pour stabiliser les progrès de leurs économies»(7)

La guerre agit ainsi comme une sorte de balancier dans l’économie. Mais ce «gaspillage» que représente la guerre est aussi source de progrès, puisque l’industrie militaire est un domaine dans lequel on peut constamment innover et trouver de nouveaux débouchés. Comme l’a souligné l’économiste Louis Gill: «[l]e fondement du système est économique. Le principe moteur en est l’accumulation du capital dont la réalité matérielle sous-jacente est le renouvellement incessant de la base industrielle. Dans ce cadre, les dépenses militaires ont été et continuent à être une base de la recherche technologique avancée, de l’innovation nécessaire à l’amélioration de la productivité industrielle(8)». Une observation à laquelle adhèrent complètement les auteurs de l’étude. Finalement, la guerre est aussi considérée comme une source de stabilité sur le plan économique, dans la mesure où, selon les auteurs du rapport, «aucun ensemble de techniques destinées à garder le contrôle de l’emploi, de la production et de la consommation n’a encore été essayé qui puisse être, de loin, comparable à son efficacité(9)».

Au niveau politique, la guerre remplit d’importantes fonctions en tant que garante de la stabilité sociale. Comme postulat de base, les conclusions du rapport affirment que la guerre est «l’élément qui définit l’existence d’une nation par rapport à une autre(10)». Dans ce contexte, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres suggèrent que «l’élimination de la guerre implique l’élimination inévitable de la souveraineté nationale et de l’État, dans sa conception traditionnelle(11)». Suivant cette logique, la guerre est donc à la base de la fondation des nations modernes et c’est elle, en définitive, qui permet à l’État d’asseoir sa légitimité. De même, la guerre demeure le dernier rempart pour le maintien des classes sociales, nécessaires selon les auteurs à la bonne conduite des économies de marché.

La guerre remplit aussi des fonctions au plan sociologique. Entre autres, l’utilisation des institutions militaires permet de fournir aux différents éléments «anti-sociaux» un rôle acceptable dans les structures sociales. Du même coup, la guerre peut constituer un outil formidable pour susciter l’allégeance envers la société et remplit une fonction du ressort de la psychologie humaine, en ce sens qu’elle offre la possibilité du «sacrifice humain».

Au point de vue écologique, la guerre remplit une fonction malthusienne indéniable et indispensable. Au niveau de la culture, la guerre est la source d’inspiration principale de la plupart des formes d’art. Sur le plan scientifique, enfin, la guerre est vue par les auteurs comme la principale force de développement.

La guerre est-elle nécessaire?

Ces observations des fonctions fondamentales que remplit la guerre ont amené les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres à se demander s’il existait des substituts pertinents à la guerre. Sur le plan économique, les substituts devraient satisfaire deux critères principaux, à savoir comporter une part de «gaspillage» et pouvoir s’exercer à l’extérieur du système traditionnel de l’offre et de la demande, donc être l’objet de décisions discrétionnaires. Parmi les substituts étudiés, aucun n’arrive à satisfaire les auteurs de l’étude. On propose par exemple de mettre en place un vaste programme de bien-être en remplacement de la guerre. Cependant, les auteurs estiment que celui-ci pourrait n’être suffisant que pour une période limitée, à savoir une dizaine d’années correspondant au temps de sa mise en oeuvre, après quoi il faudrait trouver un autre substitut. Le seul substitut qui trouve un peu de valeur à leurs yeux est celui d’un gigantesque programme de recherche spatiale.

Au niveau politique, on s’interroge à savoir s’il existe un substitut capable d’assurer la stabilité des États comme le fait la guerre en «fournissant à la société la nécessité permanente d’accepter une autorité politique(12)». Dans ce cadre, l’importance d’une menace extérieure crédible est le point le plus important à considérer. C’est ce qui pousse les auteurs à mettre de côté le programme de recherche spatiale, puisque force est d’admettre qu’une menace venue des confins de l’univers contre laquelle les humains pourraient se liguer relève encore du fantasme. On évoque cependant des «ennemis de remplacement» à considérer, comme la menace que constituerait la pollution globale de la planète.

En ce qui concerne les autres fonctions non militaires, du point de vue sociologique, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres rappellent la nécessité de trouver des substituts aux institutions militaires pour les éléments perturbateurs de la société. On propose en ce sens la possibilité d’instaurer un «service du travail» au lieu d’un service militaire ou de revenir à une certaine forme d’esclavage, qui fait écho aux divers scénarios élaborés par Orwell ou Huxley. Mais encore là, on peine à trouver ce qu’ils appellent un «équivalent moral de la guerre».

Les auteurs abordent d’autres éléments dans leur réflexion mais ce qui ressort clairement, en définitive, c’est leur insistance à considérer la guerre comme «la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites(13)». Ainsi, «le fait d’être toujours prêt à faire la guerre caractérise les systèmes sociaux contemporains d’une manière plus exacte que leurs structures économiques et politiques, qui ne sont que des conséquences de ce caractère(14)». Et pour eux, les scénarios envisagés jusqu’alors sur la question du désarmement n’avaient pas pris en compte cette réalité.

Inévitable, la guerre?

À la lumière de ces observations, est-il permis de croire qu’il soit possible de vivre dans un monde pacifié? Il faut reconnaître à cette étude une certaine lucidité. Et force est d’admettre que dans un système capitaliste tel que celui au sein duquel nous évoluons la guerre est inextricablement liée à l’économie. Car analysée froidement, dans nos économies de marché il semble bien que la guerre soit là pour durer et soit effectivement une institution efficace pour assurer la pérennité de nos sociétés – bien qu’avec les armes nucléaires le portrait soit quelque peu différent, même si les auteurs semblent en minimiser l’impact. Mais leur rapport édifiant n’est peut-être pas exempt de critiques. Puisqu’en fait leur analyse s’inscrit dans un cadre de pensée bien défini, celui d’une économie capitaliste, comme si celui-ci était le seul horizon valable.

Seule une sortie du capitalisme pourrait en fait permettre d’envisager des alternatives à la guerre, avenue que les auteurs n’ont pas semblé étudier. Une réflexion en ce sens ne pourrait toutefois s’opérer sans un changement de paradigme, comme nous l’avons déjà proposé sur ce site(15). Mais, bien évidemment, un tel scénario se buterait aux résistances de ceux qui ont le plus à perdre d’un système basé sur la guerre, ce que reconnaissent tout de même les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres: «Bien qu’il n’existe pas d’obstacles insurmontables sur la voie qui conduit à de tels accords, il est bien établi et largement reconnu que certains groupes privés et certaines classes capitalistes ont intérêt à maintenir le système fondé sur la guerre(16)». La guerre, une fatalité, donc? Peut-être pas. Mais la réflexion reste à faire. L’ouvrage présenté ici a toutefois le mérite de nous amener à réfléchir sur le rôle de la guerre dans nos sociétés et sur les possibilités qui s’offrent à nous quant à l’édification d’un monde pacifié.

Notes (cliquer sur le numéro de la référence pour revenir au texte)

(1) Stockholm International Peace Research Institute, [en ligne], <http://www.sipri.org/>, page consultée le 15 septembre 2007.
(2) Louis Gill, «La guerre en Afghanistan: lutte contre le terrorisme ou imposition de la sueperpuissance militaire des États-Unis?», (mars 2002), [en ligne], <http://classiques.uqac.ca/contemporains/gill_louis/guerre_afghanistan_2002/guerre_afghane_2002.html>, page consultée le 15 septembre 2007.
(3) La paix indésirable? Rapport sur l’utilité des guerres, Calmann-Levy, 1968, 209 p.
(4) La paix indésirable?Op. cit. p.II.
(5) La paix indésirable?Op. cit. p.86.
(6) La paix indésirable?Op. cit. p.74-75.
(7) La paix indésirable?Op. cit. p.93-94.
(8) Louis Gill, loc. cit.
(9) La paix indésirable?Op. cit. p.98.
(10) La paix indésirable?Op. cit. p.99-100.
(11) La paix indésirable?Op. cit. p.100.
(12) La paix indésirable?Op. cit. p.140.
(13) La paix indésirable?Op. cit. p.165.
(14) La paix indésirable?Op. cit. p.165-166.
(15) David Murray, «La nécessité de sortir de l’économisme», Le Panoptique, (décembre 2006), [en ligne],<http://www.lepanoptique.net/page-article.php?id=168&theme=economie>, page consultée le 15 septembre 2007.
(16) La paix indésirable?Op. cit. p.180-181.

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