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Éthanol: choisir entre manger et rouler

Publié le 1 juin, 2007 | Pas de commentaires
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Quand on parle de bio-carburants ou de «carburants verts», il est facile de penser que cette solution, partielle, à l’épuisement des énergies fossiles, ne présente aucun défaut notable. Mais si l’on en juge par la charge de Hugo Chavez contre son homologue brésilien Lula da Silva lors du sommet énergétique d’Amérique du Sud, les choses ne sont pas aussi claires.

Gas madness (La folie du fuel)
Matt, Gas madness (La folie du fuel), 2006
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Les 16 et 17 avril derniers, sur l’île de Margarita, se tenait le premier sommet énergétique d’Amérique du Sud. C’était l’occasion, pour les dix pays concernés, de s’entendre sur un système local de production et de distribution d’énergies. Mais de quelles énergies s’agit-il? La question est pertinente puisque ce sous-continent abrite à lui seul, le cinquième exportateur mondial de pétrole, le Vénézuela, et le premier producteur et exportateur mondial d’éthanol, le Brésil. Si l’emphase fut mise à cette occasion sur toutes les énergies disponibles –renouvelables et non renouvelables– il est apparu évident que promouvoir la production de l’éthanol pouvait avoir un effet pervers important…Comme bio-carburant, l’éthanol est un alcool d’origine biologique utilisé, en combinaison avec l’essence, dans les moteurs d’automobiles. Généralement, il est produit à partir de la canne à sucre, au Brésil, ou à partir de céréales notamment le maïs et le blé, en Europe et aux États-Unis, dont on obtient de l’alcool après distillation du sucre. Contrairement au pétrole, l’éthanol est renouvelable: il suffit de planter plus de plants de canne à sucre afin d’obtenir plus d’alcool.

Cependant, chaque plant utilisé dans la production de ce bio-carburant est une denrée alimentaire. Cet effet pervers agit de plusieurs manières. Premièrement, de façon directe, plutôt que d’être consommée sous forme d’aliment, la plante, est transformée en carburant. Deuxièmement, l’engouement pour l’éthanol fait en sorte que, de plus en plus d’acres de terres devront être converties pour faire croître la canne à sucre, le blé ou le maïs, au détriment d’autres cultures vivrières. De plus, cette frénésie est appelée à créer une pression sur les prix. Troisièmement, puisque les populations consomment des dérivés de ces matières premières (canne à sucre, maïs, …), elles risquent de devenir indirectement rationnées par une telle inflation. L’éventualité de ces effets pervers justifierait la charge de Hugo Chavez contre Lula da Silva.

L’augmentation des prix ne représente pas simplement une hypothèse théorique. Le maïs, par exemple, est une base importante de l’alimentation des populations mexicaines. En décembre 2007, le prix du kilo de tortillas a doublé atteignant les huit pesos. L’augmentation du prix du maïs jaune, habituellement importé des États-Unis, a poussé les industriels mexicains à se tourner vers le maïs blanc, produit localement, dans le but de nourrir le bétail, créant en retour une pénurie et une augmentation du prix du maïs blanc. L’engouement des fermiers américains vis-à-vis de l’éthanol subventionné, est à l’origine de l’augmentation du prix du maïs jaune.

Ce qui devrait être mis en cause n’est pas l’éthanol mais plutôt la subvention qui l’accompagne. Une telle politique rend bon marché, de façon artificielle, la production d’une ressource qui ne l’est pas, dans ce cas le maïs, créant des surplus et faisant chuter les cours. L’octroi de subventions, dans le but de promouvoir l’éthanol, devrait pourtant être une bonne nouvelle pour les «carburants verts», mais ce n’est pas le cas. En effet, les ressources utilisées dans la production de l’éthanol ne présentent pas les mêmes avantages. Lors de sa production, le maïs, contrairement à la canne à sucre, nécessite une étape supplémentaire qui consiste à transformer son amidon en sucre à l’aide d’enzymes. Selon une estimation(1), le coût de production de l’éthanol à base de canne à sucre serait de 22 cents US contre 30 cents US pour le maïs. De plus, avec un ratio énergétique de 1.3 contre 8.3 pour la canne à sucre, l’éthanol à base de maïs génère à peine 30% plus d’énergie que la quantité utilisée pour le produire(2). En l’absence de soutien financier artificiel accordé à la production de l’éthanol à base de maïs, les acteurs de cette filière auraient été conduits à choisir naturellement le moins coûteux et le plus rentable des deux procédés, celui de la canne à sucre.
Contrairement aux énergies fossiles, les bio-carburants utilisent comme matière première des ressources qui ont un usage alternatif important pour l’être humain. Qu’il s’agisse d’arbres, de canne à sucre ou de maïs, leur usage premier n’est certainement pas la production de carburants. Mais on peut penser que le gain en terme d’efficacité énergétique, hormis le cas du maïs, vient combler les pertes dues à l’inflation du prix de ces produits de consommation. Dans ce cas, en refusant d’adopter une position audacieuse sur la production de l’éthanol, ces pays d’Amérique du Sud ont raté l’occasion de se faire les leaders d’une énergie prometteuse.

Notes

(1) The Economist, «Ethanol: Fuel for friendship», 3-9 mars 2007, p. 44,46.
(2) The Economist, «Energy: Could new techniques for producing ethanol make old-fashioned trees the biofuel of the future» in Technology Quarterly, 10-16 mars 2007, p. 16-17.

Références

The Economist, «Tortilla blues», 3-9 février 2007, p.38.
The Economist, «Castro was right», 17-13 avril, p. 13-14.

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