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Impasse néolibérale sur le néo-conservatisme ?

Publié le 15 octobre, 2008 | Pas de commentaires
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Devant l’actuelle transformation du néolibéralisme, cet article propose d’explorer la distinction entre un néolibéralisme ancien style et un néolibéralisme nouveau genre. Son objectif n’est pas d’interroger les mutations internes propres au néolibéralisme, mais plutôt d’examiner le lien «organique» entre néolibéralisme et néo-conservatisme.


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Dissolution du néo-conservatisme ou fin du néolibéralisme ?

À l’évidence, nous ne vivons pas avec le même régime néolibéral que dans le Chili des années 1970-80; Thatcher n’est plus en service depuis longtemps, la moral majority de l’ère Reagan et l’époque des néo-cons de la Maison-Blanche sont révolues. Du coup, on se demande si on n’assiste pas, depuis quelques années, non pas au renforcement mais à une «dissolution» du lien organique entre le néolibéralisme et le néo-conservatisme, dissolution qui se manifesterait par une «libération» du néolibéralisme. L’aboutissement serait un néolibéralisme qui tourne sur lui-même et se justifie par lui-même, pour ne pas dire un néolibéralisme «systémique».

Puisque le «retour de l’État» n’est qu’une impression de déjà-vu, et que ni son autoritarisme ni son «moralisme» ne permettent d’affirmer une montée en force du néo-conservatisme, l’hypothèse inverse, celle d’un effacement du néo-conservatisme et, conséquemment, de l’apparition d’un néolibéralisme libéré d’un cadre normatif politico-idéologique qui ne semble plus être nécessaire, mérite d’être examinée.

Un néolibéralisme plus technocratique, plus «antipolitique» et plus antidémocratique qu’il ne l’était, ne se justifiant que par sa propre finalité interne d’accumulation, de reproduction et de régulation, et ne sollicitant plus de référents symboliques extérieurs ni de légitimation étatique, outre ceux de sa réalité, de son imposition et de son opérationnalisation, puisqu’au préalable «naturalisé» par l’idéologie néo-conservatrice, serait en voie de s’affirmer. Cette idéologie néo-conservatrice ne serait-elle pas «dissoute», entre autres, en raison de son intégration «organisationnelle» dans le néolibéralisme et de son intériorisation culturelle par les masses?

Sans affirmer que le néo-conservatisme disparaît complètement, il semble que celui-ci s’efface de l’avant-scène politique. Considérant l’existence d’un lien organique politico-idéologique entre le néolibéralisme et le néo-conservatisme, c’est dorénavant la médiation pragmatique et opérationnelle du marché qui les articulerait, d’où la progressive «inutilité» du néo-conservatisme.

Libéralisme, conservatisme et politique

Dans La Révolution moderne, Marcel Gauchet propose que le développement de la démocratie moderne s’effectue au travers de la dialectique entre le libéralisme et le conservatisme. Décrivant le premier comme une rationalité montante liée à l’«apparition» de la politique, il associe le second à la rationalité descendante du politique. Qu’entend-t-il par le et la politique?

Le politique se présente comme ce qui donne forme à la communauté en s’imposant à elle du dehors et du dessus [alors que] la politique va se présenter comme l’activité appelée par l’antériorité de la société et la constitution du pouvoir qui en découle(1).

En bref, le politique réfère à ce qu’il nomme «l’Un», l’Un «religieux» ou l’Un «sacral», soit le politique tel qu’il existe en tant que fondation transcendantale de la vie sociale, source externe de l’unité du «social» en communauté. Il est implicitement lié à l’existence de l’unité «théologico-politique» de la communauté qui persiste au sein du développement de la société.

La politique, quant à elle, va de pair avec la «découverte» et la «production» de la forme «société» de la totalité du «social-historique»,et ce par le biais de la praxis politique, de la science, du travail et du marché, tous réunis par l’idéologie du Progrès. La politique renvoie alors aux pratiques associées à l’État et ses institutions régissant les diverses activités et les identités particulières de la société civile. C’est ainsi que le développement de la société moderne sera modelé par les tensions inhérentes à la relation entre le libéralisme et le conservatisme, et qui sont autant de manifestations de l’articulation entre le et la politique.

En résumé, selon ce schème, si le politique est «ce qui permet à la société de tenir ensemble(2)», cet ensemble est articulé institutionnellement par la politique. D’où leur complémentarité constitutive. Les deux se rejoignent formellement dans l’État, mais l’État, en tant que manifestation de la politique, tient plus du libéralisme que du conservatisme. Bref, nous retenons qu’il y a une relation consubstantielle entre le libéralisme et le conservatisme et que cette première articulation est d’ordre politique puisque fondée sur la tension irréductible entre le et la politique.

Néolibéralisme et néo-conservatisme: moralisation et dépolitisation

Wendy Brown appréhende le néolibéralisme comme une rationalité politique dépolitisée caractérisée par son amoralité puisque pénétrée par la logique de gouvernance du marché, tandis que le néo-conservatisme est une rationalité politique, dépolitisée elle aussi puisque morale. Ce qui donne une forme «amorale-morale» de l’architecture de reproduction et de régulation du social.

Toutefois, pour Brown, le néolibéralisme et le néo-conservatisme sont avant tout des techniques de «gouvernementalité» desquelles émerge une nouvelle structure politique, dépolitisée, fondée sur la tension irréductible entre amoralité et moralité. Ce qui les différencie de leurs prédécesseurs est précisément la dépolitisation du néolibéralisme et du néo-conservatisme par la substitution de la médiation politique par une médiation morale: gouvernance capitaliste et idéologie moralisante, les deux articulées par un État réduit aux seules technologies de gouvernementalité.

Brown affirme que ce n’est pas l’imposition du marché qui caractérise le néolibéralisme, mais sa propension à déplacer la médiation du marché dans le domaine de la politique. Cette rationalité est dépolitisée et amorale puisqu’elle pense dans les termes du marché. Toutefois, le néolibéralisme, qui est, finalement, un libéralisme sans liberté politique, est très instable. D’où l’importance du néo-conservatisme.

Le néolibéralisme recourt au néo-conservatisme pour légitimer ses programmes, mais aussi, en raison de sa dimension morale, pour sécuriser, contrôler, mobiliser et diriger les masses, alors que la vraie idéologie reste celle du néolibéralisme. Ainsi, «préparé par le néolibéralisme» le néo-conservatisme,

[…] engendra une nouvelle forme politique, une modalité particulière de gouvernance et de citoyenneté qui, bien qu’incompatible avec les pratiques et les institutions démocratiques formelles, n’engendre aucune crise de légitimité, [venant plutôt] parachever la dévalorisation néolibérale de ces pratiques et institutions(3).

Le néo-conservatisme se présente ainsi comme le «supplément d’âme» venant combler l’absence d’extériorité symbolique qui caractérise la rationalité néolibérale. Se déploie alors une structure perverse s’identifiant directement au système d’accumulation capitaliste et dans laquelle le néolibéralisme est la raison d’être d’un néo-conservatisme «hypermoralisateur».En retour, cette idéologie moraliste offre une «critique» dépolitisante de la dépolitisation néolibérale sous la forme d’une symbolique de la conquête, de l’héroïsme et du sacrifice. Le présupposé des deux est le caractère naturel du marché et c’est ce qui interdit la remise en question de la légitimité du néolibéralisme(4): le néo-conservatisme «naturalise» le néolibéralisme qui «réalise» en retour le néo-conservatisme.

La dissolution du lien organique entre néolibéralisme et néo-conservatisme

L’évolution du lien organique est donc caractérisée par le passage d’une médiation d’ordre théologico-politique à unemédiation d’ordre économico-morale, les deux ayant en commun leur rencontre dans la puissance de l’État. Toutefois, le néolibéralisme n’a désormais plus besoin du néo-conservatisme.

La dimension politico-morale de l’articulation néolibéralisme/néo-conservatisme disparaît. Bien que le néo-conservatisme soit une idéologie moraliste, et parce qu’elle est une idéologie moraliste, elle implique et mobilise un ensemble de mythogènes relié au politique (ici compris dans le sens où Gauchet conçoit le politique). Le néo-conservatisme est une idéologie qui conçoit encore le politique et qui implique encore institutionnellement le politique.

Ainsi, le premier néolibéralisme des années 1970-1980, en tant que celui-ci comprend un lien organique fort avec le néo-conservatisme, était encore imprégné d’une conception de la société en tant que totalité significative préexistante à l’individu, d’un certain réalisme social. Ce néolibéralisme était encore plongé dans l’idéologie politique et ce, par le biais, entre autres, de la propagande anti-communiste, de son utilisation des droits et libertés contre le totalitarisme, ou encore de l’unification morale par le religieux. Mais, avec le constat, en 2005, de l’échec de la guerre contre l’Irak, projet néo-conservateur par excellence, le néo-conservatisme est en déclin.

Nous avons atteint un tel degré de socialisation du néolibéralisme que le néo-conservatisme devient superflu, voire grotesque et déphasé. Bien que des partis de droite soient au pouvoir, cela ne les identifie pas automatiquement au néo-conservatisme. Celui-ci n’est pas la droite dans le sens classique du terme (religieuse, aristocratique, patronale, etc.), ce qui n’empêche en rien la coexistence et les croisements entre ces différentes cohortes.

Comme Arendt l’expliquait en 1953, le néo-conservatisme américain est issu du groupe des «ex-communistes»(5). Ils sont guerriers, favorisent la puissance de l’État dans les relations nationales et internationales (donc interventionnistes) et sont… révolutionnaires: ils ne sont ni pour l’ordre ni pour le maintien d’une hiérarchie, mais plutôt pour un bouleversement de l’ordre et de la hiérarchie(6). En cela, leur idéologie transcende les identités et appartenances particulières tout en mobilisant les masses dans les objectifs du néolibéralisme, oligarchique par nature. Et ce sont aujourd’hui ces néo-conservateurs qui disparaissent, et non pas la droite libérale classique, laquelle semble plutôt de retour.

Bref, c’est le néolibéralisme en tant que projet politique de dépolitisation qui disparaît avec l’effacement du néo-conservatisme, ce moment s’étant réalisé, le programme étant implanté et la morale «néo-conservatrice» intériorisée par les masses. En fait, les technologies de gouvernementalité au niveau sociétal renvoient à l’intériorisation culturelle-normative de la stance morale du néo-conservatisme à un niveau individuel.

Tout se passe comme si la dimension morale unissant néolibéralisme et néo-conservatisme disparaissait au profit d’une logique a-politique purement pragmatique et opérationnelle. Le néolibéralisme est maintenant débarrassé du carcan politico-moral (qu’on pouvait encore contester et contourner politiquement) et il n’en reste que les technologies de gouvernance qui fonctionnent seules, par elles-mêmes.

De plus, ces technologies systémiques de gouvernementalité qui caractérisent la gouvernance du marché s’imposent dans et par l’État. Ainsi, l’État impose les lois comme des décrets («lois spéciales») sans chercher de justification dans l’ordre du politique ou de la moralité. Ces deux questions ne se posent même plus. En effet, il n’est plus question ni de politique ni de moralité lorsqu’il s’agit d’imposer les diktats néolibéraux.

Il semble qu’il s’agisse aujourd’hui de faire tenir le système, quitte à l’imposer aux populations malgré son irrationalité. Cette imposition d’un modèle organisationnel s’apparente à celui que la sociologie freitagienne conçoit. Cette ressemblance en est troublante puisque l’hypothèse de Michel Freitag qui, espérons-le, n’est pas un destin inéluctable, est que ce qui se dresse à l’horizon est le passage d’un impérialisme néolibéral à un totalitarisme systémique(7).

Quoi qu’il en soit, le lien organique entre le néolibéralisme et le néo-conservatisme se dissout sous le signe d’une «disparition» du néo-conservatisme. Le néolibéralisme, libéré de la chape politico-idéologique qui l’insérait dans une forme politique, risque tout aussi bien de disparaître à son tour. Pour le bien de tous?

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

(1)Gauchet, Marcel, L’avènement de la démocratie,Tome 1, La Révolution moderne, Paris, Gallimard, 2007, p. 164.
(2)Gauchet, Marcel, «Le politique permet à la société de tenir ensemble», Philosophie Magazine. [en ligne] 5 pages, www.philomag.com. No 7 (février 2007). Consulté le 3 mars 2007.
(3)Brown, Wendy, Les habits neufs de la politique mondiale: Néolibéralisme et néo-conservatisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2006, p. 113.
(4)MASCOTTO, Jacques-Alexandre, «Michel Freitag ou pourquoi vaut mieux de venir au monde que de tomber dans l’environnement», dans Coutu, Benoît (dir.), La pensée enracinée. Essais sur la sociologie de Michel Freitag, Montréal, Éditions Carré Rouge, 2008, p. 14.
(5)Arendt, Hannah, «Les ex-communistes», Hannah Arendt, Penser l’événement, Paris, Belin, 1989, p. 163-175.
(6)Frachon, Alain et Daniel Vernet, «Le stratège et le philosophe», Le Monde. [en ligne] 4 pages. <www.lemonde.fr>. Consulté le 15 avril 2003.
(7)Je renvoie ici aux textes de Michel Freitag dans l’ouvrage dirigé par Daniel Dagenais. Dagenais, Daniel (dir.), Hannah Arendt, le totalitarisme et le monde contemporain, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003.

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